s. Amb., de Obitu Val., 2, p
d'hui, qu'il vaut mieux pour des évêques ê(re persécutés qu'aimés par un empereur! et que j'étais plus heureux quand Maxime menaçait ma vie que quand je pleure sur ta mort * ! »
Il trouvait ensuite i'art d'éveiller dans l'àme de ses auditeurs une étincelle d'attachement dynastique, sentiment très-étranger aux Komains de l'empire, mais qui pouvait pourtant exister dans quelques âmes pour une famille régnant déjà depuis trente ans avec honneur. Il passait en revue tous les membres de cette race qui avaient mérité, soit la reconnaissance, soit la compassion publique. C'étaient d'abord les pauvres jeunes filles qui étaient là devant lui, autour du cercueil, pâles, maigries, changées, à peine reconnaissables, pour avoir veillé auprès du cadavre plusieurs mois durant |)endant les chaleurs de l'été : « Saintes âmes, leur (lisait- il, conservez précieusement l'héritage de la gloire fraternelle. Les caresses de votre frère ornaient mieuxvotre visage que les pierres les plus précieuses; vos mains étaient mieux parées par les baisers de sa bouche royale que par de brillants anneaux; vôtre présence était toute sa consolation ; il ne désirait point d'autre compagnie que vous, pas même celle d'une épouse, parce que votre affection lui suffisait. Que ce regret n'affecte pas trop vos âmes, que la gloire de votre frère vous soutienne plus que la douleur de sa
1. s. Amh., de Obitu Val. ,'21, p. 1181, 1182; 39, p. 1185: Felici us episcopos persequuntur imperatores quani diligunt.
perte ne vous abat. Je le sais, les larmes elles-mù;;ies sont une nourriture et soiilaiient l'âme; les irs rafraîchissent la poitrine et soulèvent le poids (h: ('::agrin. Mais quelle que soit l'horreur du s,». -, de que vous avez sous les yeux, Marie aussi a vu lit s iffrance de son fils unique, et elle était debout au pie«j de la croix. Je lis dans rÉcriture qu'elle était dcîjuut, non qu'elle ait pleuré *. »
Puis il rappelait la mémoire du premier Yr.leutinien, qui avait su, sous le rèune de l'Apostat, mépriser les honneurs du tribunal militaire par amour pour la foi divine; enfin celle de son fils aîné, Gralien, pareil au jeune héros qu'il pleurait en vertus, en candeur, en jeunesse, pareil aussi pour la sinistre et mystérieuse promptitude de sa mort. -Le caractère de chacun de cies princes, avec sa nunnce parti<uiière, était marqué par une touche aussi fine que juste. S'adressant à Dieu par une apostrophe directe : a Rendez, disait l'orateur, rendez, Seigneur, au père son enfant, au frère son frère; il leur a été semblable à l'un et à l'autre; il a imité le courage de l'un, le dévouement de l'autre et sa fermeté à refuser aux temples le rétablissement de leurs privilèges. Ce qui avait manf|ué à son père, Jl a su l'ajouter; ce que son frère a établi, il a su le maintenir. »
1. s. Amb., de Obitu Val, 38, 3'.), p. 1184, 1183 : Dmum cfuidem funus videtis, sei stabat et sancta Maria juxtacrucein fllii, et spectabat virgo sui unigeni;i passioiiem. Stantem illam Ifgo, flentem non logo. — "Ep. i.iii : Re vera, cum sine fletu maino ac sine doloœ gravi uuiiqtiam sint, quotiescumque eo accedunt, exsangues revertuntur.
On ne pouvait mieux distinguer, même au milieu d'un entraînement de sensibilité oratoire, la difîérence qui avait séparé la politique du chef de la race, froidement impartial entre les cultes, de celle de ses deux enfanis, soumis l'un et l'autre sans réserve et dévoués avec passion à l'Éijlise.
Aussi c'était sur le portrait de ces deux adolescents, ses enfants dans la foi, ses élèves dans la politique, qu'Ambroise concentrait en finissant tout l'éclat de ses plus louchaules couleurs. Leur rencontre au pied du trône de Dieu est peinte avec des expressions tirées du Cantique des cantiques, cette élégie où l'amour mystique emprunte souvent les traits brûlants de l'amour profane. A l'exemple du prophète royal, l'orateur ne craint pas de décrire même la beauté physique du prince qu'il pleure: « Oh! Valentinicn, s'écrie-t-il , mon bel adolescent au visage candide et rosé , portant sur ses Iraits l'image du Christ *. » Puis de la beauté du corps il passe à celle de l'âme, qu'il se représente arrivant aux poi'les du ciel : « Quelle est celle-ci? s'écrie-t-il (citant ici les termes mêmes du texte sacré), qui regarde d'en haut comme l'aurore, belle comme la lune, étincelante comme le soleil? Oui, âme chérie, c'est toi que je crois voir toute brillante, et je crois l'entendre dire : 0 mon père, voici l'aurore; j'ai Iraversé la nuit qui régnait sur la terre ; le jour céleste
i. Valentinianus mens, juvenis meus et candidus et rubeus, habens in se iiuaginem Christi.
DEilMÈKE LUTTE DU PAGANISME. 373
s'est levé pour moi Oui, tu es belle comme la lune,
car auparavant tu brillais comme dans l'ombre de ton corps, illuminant les ténèbres de cette ferre; mais maintenant lu as emprunté tous les feux du soleil de la justice, et tu as tout l'éclat du grand jour. Je crois te voir sortir de ce corps ténébreux et laissant loin de toi, comme l'aigle dans son vol rapide , toutes les choses de la terre
« Au-devant de cette âme qui monte, je vois accourir son frère Gratien,qui l'embrasse et qui lui dit j ...Yiens, frère , allons dans les champs , reposons-nous à l'abri des châteaux; demain, à l'aurore, nous parcourrons les vignes.... Allons dans les champs où le travail n'est point stérile, où sourit une abondante moisson de grâce. Ce que tu as semé sur la terre, ici tu le moissonneras; ce que tu as répandu, tu le recueilleras
Reposons-nous à l'abri des châteaux, c'est-à-dire des lieux fortifiés et défendus contre les incursions des bêtes féroces de la terre... Après avoir embrassé son frère, elle l'entraîne vers sa propre demeure... Et les anges et les autres âmes bienheureuses, les voyant passer, demandent à ceux qui les accompagnent : Quelle est cette âme qui s'élève toute candide vers nous, portée par un appui fraternel ? »
« 0 frères chéris, heureux serez-vous l'un et l'autre si nos prières ont quelque force ! Aucun jour ne se passera pour moi sans que votre nom soit prononcé ; aucune de mes oraisons ne vous laissera sans hom-
piaiîo; nucunu demesmiils ne s'écoulera sans que quelque [îrière s'élèvG-en voire faveur; vous serez présents àitous mes sacrifices... 0 GralieU' et Yalentinien, également beaux tous deux et également chers, que votre vie a. été bornée par d'étroites limites! que le terme de vos jours a été rapproché! que. vos sépulcres sont voisins l'un de l'autre! Votre vie s'est écoulée plus vite que les flots tourmentés du Rhône. 0 Gratien et Yalentinien, qu'il m'est doux de m'arrèter sur votre nom et de me reposer dans votre souvenir! 0 Gratien et Yalentinien! inséparables dans la vie, vous ne serez pomt s<^arés dans la mort ; la tombe ne désunira point ceux q-u'unissait l'affection... Plus simples tous deux que la colombe, plus légers que les aigles, plus doux que les agneaux, plus innocents que le jeune veau qui telte sa mère! Jb pleure sur toi, Gratien, dont l'amitié m'était si douce... Je pleure sur tôt, Yalentinien, mon fil?, don! Taffeetion m'était si précieuse. Ton amour s'était reposé s^îrmoi : c'est moi que tu invoquais pour t'arrachera tes périls ; tu ne m'aimais pas seulement comme un père, («m'attendais comme un libérateur. Tu disais : Arrive- 141? Croyez-vous que je vais voir mon père? Touchante confiance, mais mal justifiée! vaine espérance, si elle "ïi'eût étéfondi'c que sur un homme. Mais dans le prêtre, c'était le Seigneur que tu attendais... Seigneur, puisque personne ne peut rien souhaiter de mieux à autrui que ce qu'il désire pour lui-même, daignez ne pas me séparer dans la mort de ceux qui m'ont élé si chers en
celle vie... Seigneur, je vous demande que là où je serai ils soient aussi, et que je vive avec eux dans l'elernité, puisque je n'ai, pu ici-bas jouir, plus longtemps de leur tendresse. Je vous en prie,,ô Dieu tout-puissant, appelez promptement à vous ces cliers adolescents, pour compenser par une précoce béatitude la fin prématurée de leur vie terrestre ^ »
Tant d'éloquence et tant d'émotion consacrées à <iélébrer les morts ne faisaient pas, on le pense bien, exactement le compte des vivants. Eugène et Arbogast: ne pouvaient s'attendre que de pareilles scènes leur préparassent à Milan une entrée bien triomphale. Ils comprirent aisément qu'avec une telle attitude prise par le grand évêque d'Occident, et la réserve menaçante dans laquelle s'était renfermé Théodose, il n'y avait à; attendre. des chrétiens qu'une soumission' malveillante qui ferait défaut dans l'épreuve. Le parti d!Arbogast' fut. pris dès lors de chercher des auxiliaires là où Théodose n'en pouvait trouver, chez les païens et chez les^ barbares.
i. s. Amb., de Obitu Val., 5i, 80, passtm. Ce discours si remarquable par le mouvement orartoireet si-curieux c&mme document historique, n'est pas moias important au point de vue throl gique On ne trouve nulle part, clans les documei ts des premiers âges de l'Ég'ise, les dogmes du purgatoire et l'efficacité de la prière pour les morts plus nettement affirmés q^ve dans ce dernier paragraphe. Dans les précédents, que nous n'avons pas pu traduire pour ne pas multiplier les citations, l'orateur n\'tablit pas avec moins de netteté, à propos du désir témoigné par Valentinien de recevoir le baptême, la nécessité de ce sacrement pour le salut et la possibilité d'y suppléer, en cas d"impossi bilité,.par le désir sincère de le recevoir..
Ai'bogast mit beaucoup d'art dans les moyens qu'il employa pour se ménager ce double appui. Grâce à son origine, il avait encore beaucoup de parents de l'autre côté du Rhin. Rien ne lui eût été si aisé que de se ser vir de ses relations pour opérer à prix d'argent de? levées de troupes parmi les tribus franques ou germaines, et incorporer ensuite ces recrues dans les légions. Mais c'eût été imiter exactement la conduite du tyran Maxime, qui avait si mal fini, et dont il semblait toujours garder l'exemple devant les yeux pour se préserver du même sort. C'eût été, de plus, faire justement murmurer la fierté romaine et suggérer un contrasio pénible entre Valentinien, mourant au moment où il allait combattre les ennemis de l'empire, et son successeur, leur ouvrant lui-même les portes. Arbogast n'avait garde de laisser à Ambroise un tel argument. Il trouva plus habile de commencer lui-môme par une expédition d'outre-Rhin, où il se procura sur quelques tribus choisies un facile triomphe. Pendant l'hiver de 392 à 393, il poussa une pointe à quelques lieues au delà »de Cologne, dans le territoire occupé par les Bructères et les Comaves. Puis, quand il eut amené assez aisément les barbares, surpris par cet acte d'agression, à demander des conditions de paix, il fit arriver en pompe Eugène lui-même sur le Rhin, et là un traité fut conclu, dont l'une des conditions fut la formation de plusieurs corps de troupes auxiliaires. Les barbares rentrèrent ainsi dans les cadres de l'armée romaine, à
l'état de vaincus plutôt que d'alliés. Avec son armée renforcée de la sorte, et d'ailleurs soigneusement entretenue dans la discipline, Arbogast se prépara à passer les Alpes pour attendre Théodose ou faire taire Ambroise *.
]\Iais là même, en pleine Germanie, le fantôme d'Ambroise le poursuivait. Un soir, en effet, pondant que les pourparlers avec les barbares avaient lieu, il dînait familièrement en compagnie du roitelet d'une des tribus, et s'entretenait avec lui dans cette langue germaine qu'il avait parlée lui-même dans son enfance. Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre le petit roi lui faire cette question : a Connaissez-vous l'évêque Ambroise? — Oui, répondit Arbogast, un peu surpris de l'interrogation. » Et il ajouta prudemment : « Je le connais en effet, et il m'honore de son amitié. — Ah! reprit le barbare, voilà donc pourquoi vous êtes invincible : c'est que vous êtes l'ami d'un homme à qui Dieu ne refuse rien, qui peut dire au soleil : Arrête-toi, et le soleil s'arrête. » Surpris de constater ainsi, pa? une révélation naïve, l'étendue de la renommée de son adversaire, Arbogast n'en conçut que mieux la nécessité de se délivrer d'un tel homme, et le danger de l'attaquer en face -.
4. Grégoire de Tours, Hist. Franc, ii, 9, citant le chroniqueur Sulpice Alexandre. — P. Orose, vu, 35. — S. Amb., Vit. a Paul, script., 30; 0pp., t. II; Append., p. 8.
2. S. Amb., Vit. a Pntil. script., 30; ideo vincis, conies, quia ab illo vire diligeris qui soli dicit.: Sta, et stat.
378 DERNiÈnE LUTTE DU PAGANISME.
Aussi, lorsque, de retour en Gaule, Arbognst et son emj)ereur retrouvèrent le préfet du prétoire Flavieti qui les attendait avec les hommages du sénat, les relations les plus amicales s'établirent sur-le-champ entre ce magistrat, l'une des têtes du parti païen, et la nouvelle cour. Ou entra tout de suite en confidence. Flavicn avait eui poche l'éternelle demande du sénat : lerétablissement de l'autel de la Victoire et la restitution des biens enlevés aux temples. Argobast, d'un caractère expéditif, ouvrit l'avis de faire droit sur-le-champ à l'une et à l'autre pétition. Mais Eugène, qui dans les affaires politiques était un peu plus consulté que dans le commandement des armées, parce qu'il avait une certaine triture de l'administration, fit quelques difficultés. La démarche lui semblait trop ouvertement hostile aux chrétiens. Tout rhéteur et dévoué aux lettres païennes qu'il était, il ne se sentait que médiocix^ment tenté de copier le rôle de Julien, qui n'avait pas bien tourné à l'original. On négocia plusieurs jours, et enfin on tomba d'accord de l'accommodement suivant. Les revenus des temples furent restitués, non pas à la ntir sonne collective du sacerdoce païen , mais bien aux députés qui avaient apporté La demande, en leur nom propre et personnel, sauf à eux à en faire, s'ils le jugeaient bon, donation à leur culte. Quant à l'autel de la Victoire, on n'en parla pas, mais il fut bien entendu que, de retour à Rome, les sénateurs païens disposeraient leur salle de séances comme ils l'entendraient.
Moyennant ces subtilités , Eugène se persuada qu'il pourrait contenter l'un des partis sans irriter l'autre, et se faire de l'autre côté des Alpes, sinon également bien voir, au moins tolérer des deux côtés, lli se; mit en route pour l'Italie *.
Mais réquivoque ne convenait ni à la conscience, ni au caractère, ni même à la. politique d'Ambro .-c. Il n'eut, rien de plus pressé: que de la dissiper. ïaiît qu'il n'avait eu contre Eugène que des griefs tirés de son usurpation sanguinaire, il lui avait bien fallu user de ménagements et même, malgré ses- répugnances, entretenir avec le palais impérial quelques relations officielles pour l'expédition des: affaires courantes -. Mais le jour où il fut en possession d'un grief qui le toucliait, n©n plus dans ses affections légitimes, mais dans sa conscience de chrétien^ il se sentit libre d'entrer ouvertement en résistance, et il usa tout de suite de sa liberté. A l'annonce de l'arrivée d'Eugène, il quitta publiquement Milan, et,, pour bien faire comprendre le raotifiqu'il voulait donner à son départ, il
1. s. Anib., Vit. a Paul, script., ^Q; Ep. I.^^T, 6. C'est par la comp.-waison de ces deux textes que l'on peut déieruùner les rôles qui appartiennent à Arbogast et à Eugène dans cette petite négociation. Le biographe do Sv Ambroise dit nettement qu' Arbogast se joignit à Flavien pour demander le rétablissement de l'autel de la Victoire. S. Ambroise, dans sa lettre à Eugène dont nous allons rendre compte tout à l'heure, expose et réfute la subtilité à laquelle Eugène eut recours pour satisfaire les païens en ménageant les chrétiens.
2. Les relations officielles qui existaient nécessairement entre révèché de Milan et les bureaux du palais pour la régularité du service, et qu'Ambroise n'avait pas cru devoir interrompre, sont indiquées par lui en ces mots : Ubi causa emersit officii mei... scripsi et rogavi.
laissa à l'adresse du nouvel empereur une lettre où il lui accordait toute la déférence qui convient à un sujet, à la condition de se retrancher immédiatement dans la dignité outragée de l'évêque. Elle portait cette suscription : Ambroise, évêque, au très-clément empereur Eugène. « Ne cherchez point, disait-il, d'autre cause à mon départ que la crainte de Dieu, en vue de laquelle j'ai coutume de diriger, autant que je le peux, tous mes actes, comme de rechercher la faveur du Christ plutôt que celle d'aucun liomme. Je ne fais injure à personne quand je préfère Dieu à tout le monde, et voilà pourquoi je ne crains pas de dire mon sentiment même à vous autres, empereurs. Ce que je n'ai pas cru devoir taire à vos prédécesseurs, à vous non plus je n'en ferai pas mystère. » Il rappelait ensuite tous les précédents relatifs à la suppression de l'autel de la victoire. Énumérant toutes les démarches faites inutilement par le sénat de Rome auprès de Gratien et de son frère, et, comparant cette conduite avec celle qui venait d'être tenue, il n'avait pas de peine à faire justice de la puérilité subtile par laquelle Eugène avait cru mettre d'accord sa foi nominale avec l'intérêt de son ambition. « La puissance impériale est grande, disait-il, mais considérez pourtant. Empereur, combien plus grand est ce Dieu qui voit le fond des cœurs, qui interroge l'intérieur des consciences, qui voit toutes choses avant même qu'elles se fassent, qui discerne tous les mouvements qui se passent dans
voire poilrine. Vous ne voulez pas qu'on vous trompe, et vous croyez pouvoir cacher à Dieu quelque chose! Si vous n'aviez fait qu'une simple libéralité avec le bien des temples, qui songerait à vous le reprocher? Ce ne sont pas vos générosités dont nous nous occupons, et nous n'envions pas les biens faits à autrui. Mais personne ne regardera à ce que vous avez fait, tous à ce que vous avez voulu faire. Ce que feront les gens à qui vous avez donné ces biens, c'est vous en réalité qui l'aurez fait... Du reste, ajoutait-il en terminant, il y a longtemps que je prévoyais tout ceci, et voilà pourquoi au commencement même de votre règne je n'ai pas répondu h votre lettre*. »
Le départ d'Ambroise fit grand bruit : partout les populations se pressaient sur son passage pour voir l'élu de Dieu, qui avait été si longtemps le favori de l'empereur et sur qui se concentraient tant de rayons de gloire humaine et divine. L'opinion qu'aucune Itorne n'existait à sa puissance était généralement répandue: partout où il devait venir, on attendait, partout où il avait passé, on racontait des merveilles. C'étaient partout des malades guéris, des morts ressuscites, des
1. s. Ami'., Ep. Lvii, p. lOl'i : Et si imperatoris potestas magna sit, tamen considéra, imperator, quantus sit Deus : corda onminm videt, consci<'ntiam interiorem interrogat, novit omnia antequam fiant, novit intima pectoris tui. Ipsi falli non patimini, et Dec vultis celare quidquam!... Pauci sestimabunt quid feceris, omnes quid volneris: quidqnid illi fecerint, tuum erit... Ideo etiam in primordiis imperii tui scribenti non rescripsi, quia istud prœvidebam futurum.
reliques de martyrs qui sortaient, du sol et secouaient la pierre de leurs tombeaux. Bologne, Florence, se disputaient sa présence ^
A Florence, il fit rencontre d'un voyageur de dislinclion qui put lui donner quelques renseignements sur la marche des afTaires en Gaule. C'était un de ses parents et anciens amis, le sénateur Paulin, appartenant à l'illustre famille des Paul, mais issu d'une branche depuis longtemps établie à Bordeaux. L'histoire de la vie de Paulin oiîi'ait avec celle d'Ambroise lui-même de touchantes analo^gies. Comme Ambroise, il avait quitté dans la pleine maturité de l'â^ge, les dignités du siècle pour embrasser le service du Christ. Biche, noble, homme du monde accompli, Paulin relevait l'éclat de sa situation héréditaire par des (alents littéraires d'un ordre élevé. Il était le disciple chéri du rhéteur Ausone et disputait à son maître la palme de la poésie et de l'éloquence; dans les écoles les plus renommées de Gaule ou récitait avec admiration ses déclamations et ses vers. Un riche mariage contracté avec une fille de race aussi illustre que lui, la belle Thérasie, avait mis le comble à ces avantages de toutes sortes, dont l'heureux couple jouissait avec une modestie et une bienveillance qui leur gagnaient tous les cœurs. La seule choseiqui manquât à leur boniheur leur fut accordée après une longue attente. Thérasie,
i. s. Amb., Vit. a Paul, script., 27, 30; Exhort. ad virg.; Append.^. 0pp., t. n.
»ER^'lÈnE LUTTE DU PAGANISME. 383
longtemps stérile, eut un fils dont la naissance fut saluée par toute une famille dans la joie. .Mais cette félicité ne fut qu'un éclair. Huit jours après l'enlant avait cessé de vivre.
La douleur que conçurent les parents fut telle que, dès cet instant, toutes les jouissances du monde cessèrent d'avoir un prix à leurs yeux. Par une résolution commune qu'ils mirent le même jour à exécution. Paulin et Tliérasie prirent le parti de ne plus vivre que pour le ciel. Ils jurèrent de transformer leur union en une communauté toute spirituelle de pensées et de prières; puis, vendant successivement tous leurs biens pour en distribuer le montant aux pauvres, quittant leur demeure et leur patrie, ils cherchèrent un lieu éloigné pour s'y dérober au bruit du monde, surtout à celui que ne pouvait manquer de faire leur retraite. Vainement leurs amis, l<iurs parents, tous ceux qui charmait leur société ou qui vivaient à l'ombre de leur grandeur, les conjurèrent-ils de renoncer à un projet qui les faisait passer pour insensés aux yeux du monde. Yainement Ausone employa-t-il, pour ramener Paulin au culte des lettres, toutes les ressources de sa poésie; vainement lui adiessa-t-il , coup sur coup, plusieurs épitres en vers que nous avons encore et que l'amitié a pénétrées d'un souffle touchant et naturel. Paulin fut invincible : il repoussa, à son tour, les inslances d'Ausone dans une épîlre versifiée sur le même rhylhme et toute pleine d'une ferveur pieuse. Puis,
après quelque temps passé en Espagne, où il reçut le caractère de la prêtrise, il se décida à aller fixer ses jours dans la petite ville de Noies, en Campanie, lieu célèbre par le supplice d'un saint confesseur sous l'invocation duquel on l'avait placé dès son enfance. 11 se rendait dans cette retraite accompagné de la femme qui était de\enue sa sœur, suivi et devancé par l'admi-* ration publique, qui publiait partout ses sacrifices, lorsqu'il rencontra, à Florence, le cortège non moins triomphal qui accompagnait Ambroise dans sa fuite.
La rencontre des saints personnages fixa un instant toute l'attention publique. Ils ne s'étaient pas revus depuis que, dans tout le feu de la jeunesse, ils couraient la carrière des hautes dignités politiques. Ils se retrouvaient après plus de vingt années, ayant renoncé l'un et l'autre à l'éclat du monde, mais l'un et l'autre aussi, parvenus parce renoncement même, au plus haut degré de la popularité et de la gloire. Ils s'embrassèrent avec émotion, s'entretinrent un instant des malheurs publics et des épreuves de la foi. Puis Paulin poursuivit sa route vers Rome. Il ne fit que traverser la capitale du monde, au milieu d'une multitude émue, qui se pressait pour voir les illustres pénitents. L'enthousiasme fut tel, sur leur passage, que le pape Sirice, accoutumé à être seul honoré de la sorte à Rome, en conçut un peu d'humeur, et Paulin, pour le calmer, fut obligé de quitter la ville sans délai. Arrivé à Noies, il eut bientôt mis fin à des ovations qui lui pesaient, en s'enfonçant dans une soli
tude OÙ la renommée devait plus d'une fois encore venir le chercher *.
Pendant que tous les hommages populaires suivaient ainsi les pas de deux chrétiens qui se rendaient l'un dans l'exil, l'autre au désert, Eugène, désigné comme le violateur de loi divine, s'avançait vers Milnn, au milieu du silence d'une foule indignée. On s'écartait sur son passage ; à l'église, on faisait le vide autour de lui, et les prêtres refusaient d'accepter ses présents. Il ne recevait que les hommages compromettants de quelques païens. Ceux-ci, en revanche, exaltés par un retour de faveur inattendu, compensaient leur petit nombre par le mouvement qu'ils se donnaient, et, leurs protestations bruyantes servaient puissamment les vues d'Ambroise en achevant de faire prendre à la lutte qui allait s'engager le caractère d'un combat suprême et final entre le vieux culte et le nouveau. Non-seulement l'autel de la Victoire était rétabli à Rome, mais les temples se rouvraient partout: c'était à qui scruterait les entrailles des victimes, afin d'y chercher des présages heureux pour le nouveau règne. Flavien, à son retour à Rome, avait donné l'exemple, et, comme il passait pour très-habile dans la science des aruspices, ses prédictions favorables circulaient rapidement de bouche en bouche. Dans les légions, les insignes païens reparaissaient : on surmontait les
i. Auson. Ep. 23 et suiv. — Vie de saint Paulin, en tête de ses œuvres. — S. Paul. Nol., Poemata. S. Amb., Ep. lviii, p. 1013.
étendards de Timage d'Hercule. L'ordre ayant été donné de fortifier les passages des Alpes Juliennes, ceux qui construisirent les nouveaux forts ne crurent pas pouvoir nnieux faire leur cour qu'en consacrant une statue d'or représentant Jupiter armé de sa foudre, dont ils ornèrent ensuite le rempart principal. Témoin étonné de celte réaction, qu'il avait déclininée sans le vouloir, peu confiant dans la puissance de ces divinités classiques, qu'il n'avait jamais célébrées qu'en vers, le pauvre Eugène se laissait faire, sans trop comprendre où on le conduisait. Quant à Arbogast, plus résolu et plus irascible de son naturel, l'opposition sourde qu'il sentait gronder autour de lui lexaspérait. 11 en accusait hautement Ambroise et ses prêtres. II se livrait tout haut à des exécrations de colère : « Je ferai une écurie de leur église, n disait-il à Flavien, dont il était devenu inséparable, « et quant à leurs clercs, ils iront apprendre leur devoir dans les armées ^ »
• D'un autre côté, l'attitude que prenait Théodose à Conslanlinople n'était pas moins faite pour donner à la crise que chacun sentait venir l'aspect d'une lutte ouvertement religieuse ; et pour entrer ainsi dans la pensée d'Ambroise, Théodose n'avait nul besoin de se concerter avec lui. La force d'une même situation et d'une même conviction les ajnenait au même point, et
1. s. Amb., Vit. à Paul, scripl., p. viii. — Rufin, n, 33. — Soz., VII, 2-2. — Théod., v, ^i, — S. Aug., de Civil. Dei, v, 26.
DElVNlliflE LUTTE DU PAaANI'SME. 387
ils s'enletïidvwnt de loin sn'B'S avoir besoin de comm'Uniqmer. Am forvd Tintérêt de la religion était nécessaire à Théodose poiir le décider à se mettre eu mouvement. Il est fort à croire, en effel, qiio si le devoir de venir en aide à 1» foi en péril n'eût soutenu son courage, ni le soin de son ambition ^ ni même le désir de venger son parent, n'eussen* été des mobites assez' actifs pour le décider h braver l«s falii^gues et les ennuis d'une e-xpédiiion nouvelle. Il n'avait jamais eu' d<e goût à nouiveriier l'Occident, et son bon sens, d'accord avec la modération de ses désirs, l'avait toujours averti que le poids de l'eiïipire entier accablait lesi épaules d'un seul homme; Il était revenu' en Orient quatre ans auparavant, décidé' à n'eii' plus sortir, aspirant à jouir sans trouble: de la soumission de ces belles. provinces, où les esprits étaient foife à lui obéir,^ et sinon du- bmdieur domestiqiue t^li q*i''il l'avait goûté autrefois' auprès de la compagne de sa jeunesse, du moins de la paix ffue promettaient à» ses derniers jours- les dmwîes vertus de sa nouvelle épouse, Galla. Pour la seconde fois, toutes ses espérances étaient brisées. Galla, mortellement atteinte par le coup douloureux qui avait troublé sa grossesse, expirait dès les premiers jours de 39^ dans une couche douloureuse. Accablé par cette nouvelle épreu^TO, et ôéjà sur le déclin^ de l'âge. Théodose voyait dtevant lui, au lieu du repos qu'il s'était promis, une gueure ai conduire, une conquête à faire, un empire à pacifier. Le découragement se fût aisément glissé dans
son âme, si la voix impérieuse de la conscience n'eût parlé plus haut, Sa propre injure n'eû( pas suffi : il lui fallait, pour l'émouvoir, la gloire du Christ à venger*.
Était-ce même bien un devoir de courir au-devaut de celte lutte? Ne suffisait-il pas de la laisser venir et de l'attendre? C'est sur quoi il éprouva le besoin d'être éclairé, et, pour obtenir des lumières, il envoya consulter le même oracle qui l'avait déjà une fois bien guidé dans l'expédition contre Maxime. Il dépêcha l'eunuque Eutrope (si tristement célèbre depuis) vers les déserts de Thébaïde, pour y chercher le solitaire Jean de Lycople et lui poser cette question : « Faut-il commencer la guerre ou attendre l'attaque d'Eugène? » L'eunuque avait même ordre d'amener le moine à la cour, si c'était possible , Théodose désirant suivre en tout ses conseils. Mais Jean refusa obsliuément de se laisser arracher à sa solitude. Il se borna à faire savoir, en termes sévères et tristes, qu'il répondait de l'issue de l'expédition, mais non du sang qu'elle pourrait coûter. Dieu ne devant pas donner si facilement la victoire à son serviteur dans cette expédition que dans la précédente. 11 laissa entendre que Théodose, quittant l'Orient, pourrait bien ne pas y revenir, mais quVn ce cas Dieu protégerait ses enfants et leur assurerait l'empire *.