‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 86 sur 135 · Zos., IV · texte numérisé non relu

Zos., IV

2. Soz., VII, 22. — Rufin,ii, 32. — Tliéod., v, 24. — Claudien parle de cette mission et la reproche à Eutrope dans le premier livre de son poëme contre ce favori, v. 312 et suiv.

Décidé plus qu'encouragé par celte prédiclion mélancolique, l'empereur s'apprêta à la lulle comme le chrétien se dispose pour la suprême lutte de la vie. Il se prépara à la guerre, dit un historien presque contemporain, en cherchant le secours, non pas tant des armes que des jeûnes et des prières, se croyant bien moins défendu par la vigilance de ses sentinelles que par les veilles de ses nuits passées en oraison, visitant avec les prêtres et le peuple tous les lieux de dévotion, s'agenouillant sur un cilice devant les tombeaux des martyrs et des apôtres, et demandant à l'intercession des saints le seul appui qui ne trompe pas. Ce redoublement de piété, qui achevait de donner à l'expédition entreprise le caractère d'une guerre sainte, avait tellement frappé les populations qu'on n'hésitait pas à prêter à Théodose les actes de dévotion les plus singuliers. Le bruit se répandit, et quelques écrivains mal informés l'ont reproduit, qu'il s'était même déguisé en paysan pour aller visiter, à l'insu de sa cour, les saints lieux de Jérusalem *.

L'effet de ces dispositions morales se trahit, comme d'ordinaire, dans ses actes législatifs; mais c'est par un accroissement, plus marqué peut-être que dans les précédents, de douceur et d'humanité. Véritable récom-

l.Rufîn, II, 33: Igitur praeparatur ad bellum non tam armorum telorumque quam jejuniorum orationumque subsidiis; non tamexciibiarum vigiliis quam obsecrationum pernoctatione munitus circamibat, etc. — Ba'-., Ann. eccL, ann. 393.

pen&e ie lajgrâce, «t signe -Cttrt&in ëe Toeuvre de Diou dans lune âme : à Texcès de zèî'e mn peu âpre qai avait suivi eh«z Th:éo(!)(D*se les secousses (le sa pénitence, sucicèd«;a vec le 'progrès de ila piété eftile déci in de l'-âge je no isais quoi déplus calme dans la'ferveor, et,dans le même! ■dévoneinent à la vérité divine, lune compassion plus indulgente et pins tendre pour 'les faildesses ou les misôres Iramaincs. Les lois àe cette année '393, pendant laquelle ha-pensée de la lutte prodhafine ne le quitta pas, n'ont plus, à Texeeption d'une seule, pour objet la répression tle l'en^enr. "Presque toutes ont pour but le «oulagement des maux des populations Ce sont des mesures 'prises ipour 'Contenu" les exactions des soldais sffni, surtout à la veille d'une grande expédition mililoire, abusaient du «Irott de se faire nourrir et loger jpauT ruiner le 'pauvre paysan. C'-est la restitution ordonme de l'argent 'et des propriétés contisqués par la rigueur exagérée des magistrats. 'Chose singulière, one guerre dont tout le monde parle, au lieu de s'annoncer par le sinistre préliminaire de taxes et de tri- -Ijuts extraordinaires qni d'habitude signalent ce génie •d'événements, est, au contraire, précédée de dégrèvoments, de remises d'impôts, d'augmentation dans les, dist'ributio'nB de blé et éa vivres faites aux indigents desi grandes villes. La sévérité du législateur ne se réveille"' 'i^i\ki\ iwstanl pour contenir les excès scandaleux du luxe des comédiennes, mais elle s'adoucit l'instant d'après en faveur des juifs, pour protéger, même contre

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ïa ferveur des cliréliens, les derniers asiles qui restaient au culte des compatriotes du Christ*.

Atais nulle part le chrétien ne parle d'un ton plus pénétré que dans la loi du 9 août de cette année, par laquelle toutes les offenses dirigées contre le souverain seul sont déclarées d'avance exemptes de peines, et une sorte d'invitation est adressée à tous les magistrats de lui faire connaître le mal qu'on dit de lui, pour qu'il juge si ces reproches méritent quelque attention. On dirait vraiment qu'il prépare en public sa confession dernière, et qu'il invite tous ses sujets à l'aider pour la présenter humble et complète devant Dieu.

«Si quelqu'un, dit la loi, ne connaissant pas la modestie et oubliant la pudeur, a cru pouvoir alta(|uer notre nom par des paroles malicieuses et vives, et que, dans .un esprit de turbulence et d'ambition, il décrie notre règne, nous ne voulons point qu'un tel homme soit soumis à la peine ordinaire des lois., ni qu'on lui fasse subir rien de dur ou de rigoureux : car s'il a parlé par légèreté, il faut le dédaigner; si c'est par égarement, il est à plaindre; si c'est par malice, nous lui pardonnons. iNous ordonnons donc qu'avant d'entamer aucune recherche, il en soit fait rapport à notre 1 sagesse, afin que nous jugions de la valeur des paroles d'après les personnes, et décidions s'il faut poursuivre

1. Cod. Theod., i, t. 9, 1. unica;vu, t. 4, 1. i9; t. -9,1. 3; t. S, 1. 4; IX, t. i2, 1. 12 et 13 ; xv, t. 7, 1. H ; xvi, t. 8, 9. — Cud. Just., i, t. 9, 1. 7.

OU laisser passer. » Pour un successeur de Néron et de Domitien , c'était une manière bien nouvelle de faire appel à la délation et de protéger la majesté du trône \ Le temps s'écoulait cependant, trop vite au gré de Théodose, qui ne se sentait point pressé de partir, et sous l'empire de cette répugnance secrète prolongeait ses préparatils peut-être plus que de raison. Enfin, vers le printemps de 394, tout étant prêt, et aucun motif, aucun prétexte même de retard ne subsistant plus, il fallut bien songer à se mettre en route. Avant de quitter sa capitale, Théodose voulut prendre congé d'elle dans une dernière et éclatante cérémonie. Il conféra la dignité d'Auguste à son second fils llonorius, le même qui l'avait accompagné à Rome, et qui venait à peine d'achever sa dixième année. En mettant ainsi ses deux héritiers sur un pied d'égalité, le dessein du père était évidemment de faire entre eux, de son vivant même, la répartition des deux moitiés de l'empire, toujours destinées, dans sa pensée, à rester séparées. Il traçait d'avance la ligne de partage de la couronne dont il ' sentait son front surchargé. La solennité fut touchante : on regardait avec une admiration émue ce père illustre allant risquer sa vie et sa fortune pour l'honneur du Christ et de Rome, serrant contre son cœur, dans un

1. Cod. Theod.^ ix, t. 4, 1. unica. Voir la note de Godefroy qui fixe cette loi d'une manière irréfutable à la date à laquelle nous la rapportons.

2. A. D. 394. — Indictio. vu. — V G. 1147. — Arcadius. m, et llonorius. ii. Aug., Goss.

embrassemenl qui pouvait élre le dernier, des enfants deux fois privés de mère, dont la figure innocente ne trahissait point encore les vices que devait développer plus tard chez eux la malsaine éducation du trône. L'impression de cette scène resta si vive que, quelques années encore après, le poêle Claudien consacrait à la célébrer la molle facilité et l'harmonie monotone de sa muse. Mais la réalité fut sans doute plus saisissante que tous les ornements factices dont le poète rhéteur se plut à la parer. Peut-être que le soleil ne s'arrangea pas (comme Claudien se plaît à le raconter) pour percer le nuage et briller juste au moment où l'acclamation des soldats salua le nouvel Auguste. Très-certainement Théodose ne prononça pas le cenlon de morale rebattue et tout imprégnée de polythéisme que Claudien met dans sa bouche. Il ne parla pas à son fds de la double nature enfermée dans le corps de l'homme lorsque Promélhée mêla pour le former les éléments de la terre à ceux du ciel; il ne lui dit point que la clémence égale les hommes aux dieux, et ne lui recommanda pas la modération dans les désirs par l'exemple de Phœbus, qui ne s'écarte jamais d'une voie moyenne tracée d'avance dans le ciel, et de Neptune qui respecte ses rives. Rien n'indique non plus quTIonorius, qui ne montra à aucune époque de sa vie une grande ardeur pour les combats, ait interrompu cette harangue pour demander à partir en guerre avec son père, et que celui-ci, modérant cette généreuse impatience, l'ait engagé à aller

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étudier encore l'amour de la liberté et de la patrie à l'école de Brulus, d'Horalius Codés et de Camille. Aucun des personnages présents à cette scène ne pri! ces poses dramatiques et ne tint ce langage de théâtre. Mais si dans ce suprême adieu Théodose, levant les yeux vers le ciel, étendit ses mains sur les jeunes fronts où il venait de déposer un dernier baiseï", puis traça au-dessus de leur tète le signe prolecleur de la croix, ces gestes suffirent, mieux que n'aurait fait aucune parole, pour communiquer à l'assistance toute l'émotion de son cœur patriotique et paternel ^

La journée se ^termina par la consécration d'une statue équestre colossale de Théodose, coulée en argent et posée sur une colonne torse, autour de la([uelle s'enroulaient des has-reliefs représentant les principales victoires du règne. Enfin, les fêtes finies vers les premiers jours de mai, le départ eut lieu. Les troupes étaient nombreuses, en bon ordre, mieux ralliées même et mieux exercées que lors de la première expédition, Théodose sachant qu'il avait jilTaire dans Arbogast à un ennemi qu'il ne fallait pas mépriser. Timase et Stilicun , le mari d'une nièce' de l'empereur (c'est la première fois que ce nom, plus tard fameux, estpro-i nonce), commandaient les troupes romaines; les barbares ausjiliaires (aucune armée romaine ne pouvait

1. Claud., de quart, cons. Bon., v. '200-300, passim. — Soz.,vti, 2k — Phili st., XI, 2. — Voir la note de Tillemont, Théodose, lxkv, sur la date exacte de cette promotion.

désormais s'en passer) étaient coniiés an GoUi Gainas el à l'Arniénien Bacure, tous deux fidèles .chrétiens. Sons leurs ordres, dit un historien , servait un petit clieif de tribus, encore tout Jeune, et qui apparenait le chemin de l'Occident. Son nojao , que p^M'soau^ ne .Teniaj:qu.ait, était Alai'.ic..L'arB^ée.q.ui allait venger Rome emmenait avec elle son conquérant Ctitur. 0«i avait vainemeDit attendu q.uelques légions (d'Afrique. Le préfet Gildoii, iMaure de naissance, et frère de Firmus (cefui dont Valenlinien avait puni la ré\ioUe), profilait de son éloignementpour se maintenir dans luneneulralilé prudente. L'Orient resta;it coiifié au .préfet du prétoire Rufin, chargé aussi de veiller sur les enfants couronnés ^

Théodose sortit de «a capitale par le faubourg Hebdomon où il s'arrêta, pour présenter ses .dévotions à saint Jean-Baptiste, dans l'église qu'il avait l'ait construire. Il était ,à AndrinopJe le J5 .de juin, et y fit un peu de séjour. Il eut ;même le ifeetnip« d'yrédiiger plusieurs lois qui attestaient que la préoccupation de son esprit n'avait pas encore iquitté Co^stantinople, la ville par excellence des plaisirs et des sectes ; -car la première défendait aux comédiens d'exposer dans les lieux publics leurs images et .aux .aoti-iices de paraître

1. Chr.on. Alex. — Zos., v, 57. — Soc, xu, 10. — P. ©roso, VII, 33. —Rufin, I, 10. — Zosime affirme qu'IInnoi'ius accompac- i son père, mais cette assertion, contredite par les autres historic:.-, n'a aucune vraisemblance.

jamais en public avec le costume de vierge, enfin aux uns comme aux autres d'enseigner aux enfants chrétiens les principes funestes de leur art. La seconde adoucissait un peu les peines imposées aux hérétiques de la confession d'Eunome; tout en leur interdisant toujours d'ordonner des prêtres et de consacrer des évéques, elle leur rendait le droit de tester et les principaux droits civils : qu'ils jouissent au moins du droit commun, disait le législateur dans un mouvement généreux, tel qu'en produit souvent chez les nobles âmes rémotion des grandes circonstances de la destinée '. D'Andrinople il se dirigea rapidement vers le nord à travers la Mœsie et la Dacie inférieure. Ce n'était pas le chemin qu'il avait suivi pour aller chercher Maxime; il avait alors au contraire traversé la Macédoine et abordé la Pannonie, en remontant le cours inférieur de la Save. Mais cette fois, comme la précédente, sa marche fut rapide, secrète, et, comme il s'était fait assez longtemps attendre pour que l'on commençât à douter de sa venue, il trouva les passages des Alpes, bien que fortifiés avec soin, dégarnis d'hommes et mal défendus. Il les emporta d'assaut sans difficulté, à la grande surprise d'Eugène, qui se croyait en sûreté dans la ville d'Aquilée, où il était venu suivre les opérations militaires. L'usurpateur vit avec terreur revenir vers lui les garnisons fugitives et privées de leur chef, le préfet

i. Cod. Theod., xv, t. 7, 1. 12; xvi, t. 5, 1. 2i, 25. — Chron. ann. 394. p. cxLii.

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Flavieii, qui ne reparut plus. L'opinion fui vivement frappée de ce premier désasire. Ainsi ces forteresses que Jupiter protégeait de son bras armé de la foudre cédaient au premier eîTort, et le magistrat qui avait obtenu le rétablissement d'un autel pour la Victoire ne réussissait pas à la fixer, même un jour, sous ses drapeaux ^

Mais ce n'était là pourtant qu'un commencement, et le gros des troupes d'Eugène restait en bon ordre sous le commandement d'Arbogast, couvrant, à plusieurs lieues à l'entour d'Aquilée, toutes les plaines de la Vénétie. Du point culminant dont il s'était emparé. Théodose apercevait leurs tentes dans la plaine, et pouvait compter les escadrons de leur cavalerie. 11 se convainquit sans peine que l'armée de son adversaire était beaucoup plus nombreuse que la sienne. Arbogast, en effet, instruitpar l'exemple de Maxime, qui s'était perdu pour avoir divisé ses forces, avait concentré les siennes sur ce point unique, pensant, non sans raison, que Théodose ne pouvait s'avancer vers l'Italie sans commencer par s'assurer la possession de la ville forte d'Aquilée. Aussi fut-ce vers une petite bourgade située en avant de cette ville et nommée, sans doute à cause d'un ruisseau qui descendait des montagnes, Fluiucn Frigidum, que les avant-postes des deux armées en vinrent aux mains le 5 de septembre. Un corps de

1. Zns., IV, 58. — Soz., vu, 24. - Rufiii, ii, 33. — S. Aiig., de Civ. Uei, V, 20. — Claud., de Quart, cons. lion.

Golhs,, conimandé par Gainas, fut engagé d'abord et; soutint très-mal \& premier choc. Tlu^odose les vit revenir à lui en déroule. Il les rallia,, les liaffangaai, puis, levaul les. yeux au ciel avec une expression de ferveur enthousiaste : « Seigneur, dit-il, vous savez que je n'ai entrepris cette guerre que pour le nom de votre Fils et pour ne pas laisser le ci'ime impuni. Si j'ai eu raison de compter sur votre secours, étendez vatre rnain sur vos. serviteurs afin que les païens, ne disent pas de nous : Où est leur Dieu? » La confiance pieuse du. général passa dans l'âme des. s©.ldals, qui revinrent à( la charge, guidés celle fois par leur autre chef Bacure. Ce barbare- paya hardiment de sa personne, et,, entrant dans les rangs ennemis, y fît une large trouée. Mais ili y laissa la vie^ et ce dévouement ne réussit, qu'à maintenir jusqu'à la fin du jour la fortune indécise. Les deux armées rentrèrent dans leuif camp, après une elTvoyable effusion de sang.. On portait à dix mille^ le: nombie des Goths restés» sur la place. Chacun triompha de son côté,^ comme c'est Fordinaire dans de telles journées, mais chez Eugène la joie fut d'autant plus grandie qne l'inquiétude de la veille avait été plus vive. La nuit se passa en festins joyeux et en largesses *.

1. Zos., IV, 58. — Soc., V, 25. — Soz., vu, 24. — Theorl., v, 2'4. — Rufinii, 33. — P. Orose, vu, 35. — Lebeau croit que la rivière nommc^e par les historiens Flumen Frigidum est le Vipao, dans le comté de Sovits.

Dans le camp de Théodose, au contraire, tout était grave et sombre. Du mament, en etîet, où la vicloiFe se faisait attendre, la situation devenait critique, car les légions d'Arbogast occupaient non-seulement la plaine, mais même, à l'exception du passage étroit que Tliéodose s'était frayé, presque toutes les hauteurs avoisinantes sur la droite et sur la gauche. Elles pouvaient donc, au premier échec, se donner la main et fermer loute retraite. Cette prévision intimidait les généraux de Théodose, qui, dans un conseil tenu le soir, proposèrent de faire une demi- retraite pour se mettre plus en sûreté et laisser à des renforts le temps d'arriver. Mais ce conseil, que peut-être dans d'autres circonstances Tliéodose, général circonspect de son naturel, eût adopté de lui-même, lui parut pour une guerre si sainte trop entaché de prudence humaine. « Non, dit-il, vous avez vu sur les drapeaux ennemis l'image d" Hercule : la croix ne reculera pas, même un jour, devant-elle. » El ii ordonna pour le lendemain une nouvelle attaque. Puis il se rendit à une petite chapelle voisine pour y passer la nuit en prières. 11 pria en effet, et avec tant de ferveur que ses yeux se fondaient en pleurs et qUe ses vêtements étaient trempés de larmes. Après plusieurs heures d'oraison, le sommeil ferma involontairement ses paupières, mais sa pensée se poursuivit à travers ses songes : il vit apparaître deux cavaliers vêtus de blanc, montés sur des chevaux de même couleur : « Ne crains rien, lui

dirent-ils, c'est Jean l'évangéliste et Philippe l'apôtre qui te parlent : ce sont eux aussi qui viendront demain à ton secours. » Comme il retournait à sa tente à l'aube du jour, remerciant Dieu d'avoir soutenu ainsi son courage, un soldat s'approcha pour lui raconter une vision du même genre. « Yous voyez, dit Théodose | à ses généraux : si c'était moi seul à qui Dieu se fût fait voir ainsi, on dirait que c'est une invention de moi pour vous faire combattre. C'est donc pour vous, non pour moi, qu'il a parlé à ce soldat ^ »

Puis, faisant le signe de la croix, il donna le signal du combat, et le gros de l'armée, qui était resté la veille dans les retranchements de la montagne, se mit en mouvement vers la plaine. A mesure qu'on descendait et que l'horizon s'étendait devant les regards, on distinguait plus nettement les détachements de troupes ennemies postés sur toutes les hauteurs voisines, et cette vue pénétrait les plus fermes courages d'une secrète inquiétude. A chaque moment on craignait d'apprendre que l'armée était prise en queue et coupée de sa retraite. Plusieurs fois on vit Théodose se retourner pour regarder en arrière avec angoisse, puis, pendant des moments de halte, mettre pied à terre, se jeter à genoux, et se relever le visage plus illuminé que jamais d'une sainte confiance. Soudainement, d'une des éminences quelques officiers se détachèrent en

i. 'Ihéod. — P. Orose, /oc. cit»

parlementaires et vinrent parler à Tiiéodose. Après quelques instants d'entretien, Théodose tira des tablettes de sa poche, y traça quelques lignes et les tendit à ses interlocuteurs, qui repartirent sur le champ. Le sens de ce dialogue fut bientôt connu. C'était la défection ou plutôt le repentir du comte Arbitrion, qu'Aibogast avait chargé du commandement des postes détachés sur les montagnes, et qui, au moment d'en venir aux mains avec son souvemiii légi'.ime, sentait défaillir son audace. Il envoyait offrir sa soumission et demander grâce. Théodose accepta volontiers ce secours inespéré. Ainsi disparaissait le plus grand danger de la journée, qui se transformait au contraire en une force inattendue. Quel changement! quel coup de la main divine! quelle réponse aux prières de Théodose ! Désormais l'armée pouvait s'avancer en pleine sécurité, appuyée sur une forte et large base d'opérations.

Le défilé était pourtant toujours assez lent, car les chemins étroits de la montagne ne permettaient pas à plusieurs chevaux de passer de front. Théodose, plus encouragé que jamais dans sa confiance, mais contrarié d'un retard qui laissait à l'ennemi le temps de se concentrer pour résister à la première attaque, mit résolument pied à terre et l'épée à la main : « C'est maintenant, dit-il, qu'on va voir le Dieu de Théodose. » Il s'avança, à la tête de la première cohorte, jusqu'en vue d'un petit tertre où Eugène s'était placé pour assis-

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ter sans péril à la journée. Eugène le reconnut el poussa un cri de surprise el de joie. Informé des dispositions prises par Arbogast, mais ignorant encore la défeclion qui venait d'en déjouer toutes les combinaisons, il prit cet acte d'audace pour un coup de désespoir, ci II est perdu, s'écria-l-il, et il veut mourir en brave. Je ne veux pas qu'il ait cette gloire : qu'on me l'amène lespieds et les mains liés^ »

A peine avait-il acbevé de parler que déjà il ne voyait plus rien devant lui qu'un affreux tourbillon de poussière. Au moment, en eiret,.où Théodose engageait cette attaque presque téméraire, la nature, semblant par une volonté divine se mettre d'elle-même à ses ordres, lui envoya un auxiliaire sur lequel personne ne comptait. Un vent violent s'éleva, qui, souf liant en plein dans le visage des rebelles, remplissait leurs yeuxi de sable, et même enlevait leurs armes de leurs mains. Les traits lancés par eux, contrariés par l'agitation de l'atmosphère, retombaient sans force à leurs pieds,, ou allaient frapper à crMé sur des amis. L'effet moral de cette intervention des éléments eu faveur du chef chrétien fut immense. Une panique se. répandit dans les rangs de ses ennemis : 'as uns s'enfuirent; d'autres tombaient aux pieds de Théodose en demandant grâce.. Théodose reçut avec bonté tous les suppliants, mais, exigea qjn'on lui

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