Ibid., p
Crime et repentir, il avait tout enveloppé dans le pardon silencieux d'un baptême tardif. Mais cette dilîérence, qu'il signale d'un trait rapide, n'arrête pas l'assimilation patriotique d'Ambroise. L'un et l'autre sont des pécheurs dont la miséricorde divine a réglé les comptes, mais aussi des serviteurs couronnés de la vérité, dont il tient à entrelacer les noms sur le diadème impérial.
« Oui, Constantin, reprend-il, car bien que ce prince n'ait reçu qu'au dernier jour la grâce du baptême qui remet tous les péchés, cependant parce qu'il a été le piemier des empereurs qui ait eu la foi et parce qu'il en a laissé l'héritage à ses successeurs, cela seul lui assure un grand mérite, et c'est de son temps que s'est accomplie cette prédiction du prophète : On Ycrra en ce jour le clou qui tient le frein du cheval, consacré au Dieu tout-puissant *. »
Averti sans doute en ce moment, par la surprise des auditeurs, que celte citation étrange était inintelligible pour eu\, Ambroise ne craint pas d'interrompre le
^ Ibil., p. 1-09 Cui licetbaptismatis gratia in ultimis constituta
' om ii* p-ccata di.uis rit, tamen quod i)rimus im|ieratoruin cre lidit
Ij et ; ostsehœredilatemfidei principibusreliquit, magnimeritilocum
.' rep.-rit. — Ce texte si précis sur le baptême m extremis de Cons-
ta :\"' devrait, ce se able, à lui feul terminer, si réellement elle
et lit soutenable, la controverse élevée sur ce point historique. Si
Co siantm avait ét»^ baptisé à Rome avec éclat, après le meurtre
de son fils, comm" les légendaires romains l'ont soutenu, comment
s'exjdiquer l'erreur d'Ambroise, élevé à Rome, à côié du troisième
succ-'sseur du pape qui aurait reçu les aveux et absous le repentir
de Constantin?
inouvement de son discours pour l'expliquer. Il commence par raconter tout au long la découverte merveilleuse de la croix du Christ, faite du vivant de Constantin par les soins dllélène sa mère. Celte diirrcssion dut tenir les es[)rits sin ièrement en suspens, jus({u'à ce qu'il en vint à ce délai mgulier, qu'Hélène, ayant ramassé deux des clous qui vaient tenu le bois saint, a\ait enchâssé l'un des deux ians un diadème et fait lailler l'autre en forme d'un IV-ui de cheval, puis envo\é à son fils ces deux objels sacrés. « Voilà, dit-il, le diadème et le frein que Constantin a reçus à la fois de sa mère. 11 a gardé tous les deux, et les a transmis aux princes ses successeurs. 0 sage Hélène, quia placé la croix sur la tète du souverain, pour que ce soit la croix qu'on adore dans la majesté impériale!... 0 clou sacré, devenu véritablement le clou qui tient cet ( mpire de Rome, à qui le monde obéit! 0 digne ornement du front des souverains, qui fait des prédicateurs de ceux qui étaient des persécuteurs!... La croix est devenue un diadème pour faire briller la foi, mais elle est devenue aussi un frein pour tempérer la puissance. Gardez donc, ô prince, cette libéralité du Christ, pour qu'on puisse dire aussi de l'empereur de Rome : Vous avez placé sur sa tête une couronne faite d'une pierre de grand prix *. »
1. Ibid., p. 12H. Utroque usus est Constantinus et fideni transmisit ad posteras reges... Sapienter Helena, quae crucem in capite regum locavit ut .-rux Christi in regibus aooietur... Bonus it.ique claviis imperii romani, qui totuni régit orbem ac vestit principum froutem, ut sint praedicatores qui persecutores esse consueverant.
Jamais l'anion indissoluble de l'Église et de l'empire, le mariage du Christ et de Rome, n'avait été proclamé dans un plus ferme et, par son étrangeté même, plus saisissant langage. Mais si Âmbroise à ce moment promena ses regards sur l'assistance, il put distinguer dans la foule brillante des officiers un jeune Golh, qiii avait pris part à la dernière victoire de Théodose, et qui s'en retournait en Germanie avec son escouade de cavaliers. C'était celui que ses compatriotes nommaient Alaric et surnommaient le hardi, le balt, par excellence. Le destructeur futur d<3 Rome était là peut-être inconnu et pensif, tandis que l'empire ensevelissait son dernier héros, et qu'une voix toute romaine essayait de faire sortir de cette tombe même le présage d'un nouvel avenir. Moins de vingt ans vont s'écouler, et ce jeune homme inconnu se promènera en vainqueur sur le champ de Mars jonché de ruines, tandis que l'héritier des promesses d' Ambroise ira cacher sa honte et son .effroi dans les lagunes de l'Adriatique.
Faut-il redire une fois de plus, au terme de ce long •récit, qu'en appuyant l'empire sur l'Église et en pensant les fortifier à jamais l'un par l'autre, Ambroise cédait à une pieuse et patriotique illusion? Non, l'Église n'assurait pas la perpétuité de l'empire, et en lui donnant les paroles de la vie éternelle Jésus-Christ ne l'avait autorisée à y associer aucun gouvernement humain. A aucune époque l'alliance rêvée par Ambroise n'eût été ni durable, ni sincère, ni efficace.
Il est douteux que la vertu de l'Évangile, même inoculée au berceau des institutions impériales, en eût corrigé le vice originel; car Ambroise lui-même avait pu s'apercevoir que le frein de la croix n'est pas toujours suffisant pour contenir, dans sa course emportée et dans ses écarts, le pouvoir déchaîné d'un despote : et une expérience constante a démontré jusqu'à l'évidence que l'Église est plus souvent compromise que servie par les prédicateurs couronnés. Mais à l'heure où parlait Ambroise, le temps d'une telle alliance, s'il avait jamais existé, était passé pour jamais. Le mal avait pénétré trop avant; la ruine de l'empire était consommée. Sous peine de périr avec lui, à tout prix l'Église devait s'en dégager. Pour suivre jusqu'au bout dans leur vive incohérence les métaphores qu'Ambroise empruntait ou prêtait lui-même au texte sacré, le clou enfoncé dans l'édifice vermoulu, loin de le ratTermir, en faisait voler plus rapidement les débris en éclats et en poussière.
Dieu pourtant n'avait pas suscité en vain ni fait rencontrer au hasard des ouvriers tels qu'Ambroise et Théodose. Le maître de la pensée humaine, qui la dirige sans la consulter ni la contraindre, employait ces deux instruments à un dessein qu'il ne leur révélait pas et qu'ils n'auraient pu comprendre. En consacrant au Christ les derniers jours de Rome décrépite et mourante, Ambroise et Théodose prolongeaient à peine de quelques heures l'existence de l'empire, mais ils
préservaient pour les générations futures son héritage. Ils retiraient du naufrage les lois, les monunrrents du génie et de l'art, toutes les œuvres de la raison et de la conscience humaine, que Rome, pendant dix siècles de puissance, avait ou produites ou conquises, à qui elle avait servi de berceau ou d'asile. En aidant l'Église à marquer de son sceau et à couvrir de sa protection tout ce labeur du passé de l'humanité, ils ne donnaient pas à la puissance romaine la force de revivre, mais à la civilisation de Rome la force de survivre à sa domination. L'avenir leur cachait le plan de l'œuvre que Dieu accomplissait par leurs mains. Et peut-être que, si le voile eût été levé devant leurs yeux, ils eusser trouvé la tâche ingrate, et le courage leur eut man que pour s'y dévouer tout entiers. Peut-être le spectacle de tant d'héritiers barbares déjà conviés à recueillir la succession de leur Rome chérie, et pressés d'en déchirer la dépouille, les eut-il pénétrés d'une douloureuse surprise, que l'éclat d'aucune autre espérance n'aurait suffisamment adoucie. Vainement leur eût-on montré ces ravisseurs eux-mêmes subjugués par la maternité de l'Église, et l'évêque de Rome montant au trône d'où tombaient les empereurs : toute la splendeur promise au Vatican ne les aurait point consolés de l'humiliation réservée au Capitole. Peut-être, pour qu'ils pussent déployer dans un pieux concert toutes les forces de leur génie, fallait-il qu'ils crussent sincèrement sauver et servir tout ensemble leur foi et leur patrie.
A Tliéodose surloul celte honnête illusion était néces*^ saire. Doué d'un esprit plus ferme qu'étendu, son mérite principal consistait dans la droite simplicité de son caractère et de ses vues. Il avait cet œil sain dont parle l'Évangile, et qui tient en lumière le corps tout entier. Une pensée suffisait à remplir son intelligence, un devoir à régir ses actes. Le jour où, sortant d'une reiraite qui contentait ses désirs et qu'embellissait le bonheur conjugal, il recueillit dans un suprême péril le poids et l'honneur du pouvoir suprême, ce devoir lui apparut sous la forme d'un but très-simple à poursuivre : rétablir l'unité sur le sol comme dans les âmes, prévenir ie morcellement du territoire et le déchirement de la foi. L'invasion, la sédition, l'hérésie, les barbares, les païens, les Ariens, se montrèrent à lui comme une masse confuse d'ennemis à combattre, par des armes diverses, mais au nom d'un même intérêt et en vertu d'un droit égal. 11 se dévoua à cette lutte, sans se laisser distraire un seul jour par aucun sentiment de vengeance, d'ambition ou d'orgueil personnels. Ses fautes mêmes furent celles d'une âme adon- ' née à une préoccupation patriotique. Il fut cruel, ne pensant que faire justice : il sévit pour défendre un droit, jamais pour tirer raison d'une injure, ou pour assouvir une convoitise. Puis, quand il eut péché par excès de zèle pour la loi de l'empire, il pensa tout réparer par un éclat de soumission envers l'Église, témoignant ainsi la persistance de son respect pour ces
deux autorités qui lui apparaissaient comme superposées l'une à l'autre et n'en faisaient qu'une à ses yeux. Humble serviteur de l'une, modeste dépositaire de l'autre, il ne concevait pas même la pensée qu'elles pussent être un jour séparées, et que le bras put jamais être détaché de la tête. Si le soupçon d'un tel divorce avait -traversé son intelligence, il y aurait porté un trouble mortel ; car la moindre incertitude eût altéré l'harmonie de ces facultés heureuses, mais moyennes, qui n'atteignaient la grandeur que parce que, ralliées par une volonté ferme, elles tendaient toutes à la même fin. Dieu épargna l'angoisse du doute à la sincérité de cet homme de bien. Il lui témoigna ses complaisances, moins encore par les biens dont il couronna sa vie, que par l'ignorance où il le laissa des maux qui allaient suivre sa mort. Pour grâce suprême, il le relira de ce monde au lendemain d'une victoire et à la veille du dernier désastre.
Le dessein qui aurait surpris Ambroise et désolé Théodose nous a été révélé par l'histoire. Une patiente étude nous a fait voir à quel but était destiné, dans les vues de la Providence, ce temps d'arrêt de près d'un siècle qui sembla suspendre le cours fatal de la destinée, entre la conversion légale de Rome et sa chute définitive. Nous avons vu germer et déjà mûrir tous les fruits inaperçus de tant d'épreuves et de tant d'efforts imposés pendant cette ingrate période à d'excellents et d'éminents serviteurs de la vérité. Mais, après avoir
DERNIÈRE LUTTE DU P.VGANISME. il!
suivi dans ses moindres détails ce travail de décomposition et de transformation successives qui remplit le iv^ siècle, peut-être convient-il de jeter un dernier coup d'œil pour en saisir les résultats dans leur ensemble. Éloignons-nous de quelques pas pour apercevoir d'un plus juste point de perspective le développement du plan divin.