CHAPITRE IX
L'Écriture sainte nous rapporte, avec la simplicité ordinaire de ses récils, un trait demeuré fameux de la vie de l'àpôtre saint Paul. Conduit à Rome pour y être jugé, il était gardé à vue à bord d'un esquif qui faisait voile vers l'Italie à travers le périlleux archipel d'Asie Mineure. En vue de l'île de Crête, la rigueur de la. saison mauvaise se fit sentir : le ciel devint sombre et. la navigation difficile. L'apôtre ouvrit l'avis de suspendre la traversée et de passer l'hiver dans un port de l'île. Plus confiants dans leur savoir, les nautoniers crurent pouvoir tenir la mer, et leur avis prévalut aisément sur celui du captif. Mais à peine se fut-on de nouveau confié à l'océan , que la tempête déchaîna toutes ses fureurs, et le navire, battu des vagues, fut promené à l'aventure à travers la brume. Toute direction fut perdue : marchandises, provisions, agrès, du-
durent être jetés à la mer pour alléger la charge bâtiment; puis, l'équipage découragé n'attendit plus que la mort. Ce fut le moment où Paul, sortant de ses prières : « Il fallait m'en croire, dit-il, et user de prudence pendant qu'il en était temps : c'est de courage qu'il est besoin aujourd'hui. Levez-vous, réparez vos forces par la nourriture, et prenez confiance, car Dieu m'a fait connaître que vous ne périrez pas. » Cet accent d'une inspiration calme rappela l'espérance dans les cœurs, et chacun se rangeant derrière le pilote improvisé, dès le lendemain les geôliers tendaient au port sous la conduite de leur prisonnier.
C'est l'image raccourcie mais vive de toute l'histoire qui vient de se dérouler sous nos yeux. Au début du IV* siècle, c'est l'Église, dignement figurée par l'Apôtre, qui est, comme lui, chargée de fers, et reléguée au fond obscur du bâtiment, dans l'attitude humble et méprisée de l'oraison. Les dernières années la trouvent assise au gouvernail, seule maîtresse de SCS sens et faisant tête à l'orage au milieu des passagers éperdus.
Une seule cause, avec la grâce et la permission divines, a opéré celle révolution : les maux désespérés de la société romaine et son recours plein d'angoisse vers une puissance surnaturelle. L'Église a passé de la captivité à la domination, non par une force empruntée aux décrets des princes et à l'épée des soldats, mais au contraire par la faiblesse démontrée de tous
les secours matériels et de tous les appuis humains. Ce fut une démonstration lente, et à laquelle ni souverains ni peuples ne se prêtèrent facilement. Constantin eut le mérite d'en concevoir le premier soupçon. La croix lumineuse aperçue dans les nuages fut une réponse de la foi à une interrogation du génie. Il se demanda, nous dit-il lui-même, « si l'unique moyen de rendre son ancienne vigueur au corps entier de l'empire, qui lui semblait atteint d'un grand mal, n'était pas de ramener à une seule forme l'opinion que les hommes se font de la Divinités » Ce fut cet espoii- qui brilla à ses yeux dans les plaines de Gaule avec le signe et la promesse de la victoire. Dès celte heure-là, son parti fut pris de demander à l'Église le principe d'unité et d'ordre qui s'échappait de l'empire, et de fonder la paix de l'État sur l'union des intelligences dans l'adoration d'un seul Dieu : pensée aussi originale (jue profonde ; ambition plus haute et plus digne d'une grande âme que la conquête d'une moitié du monde. Mais la même inspiration ou le même instinct qui faisait pressentir à Constantin, à la tête de ses légions victorieuses, l'aide qu'il pourrait trouver dans la puissance désarmée de l'Église, lui révélait aussi, par une confuse conscience, les seules conditions que pût accepter un tel auxiliaire. Il entrevit que, libres par essence, les âmes ne peuvent reconnaître qu'une auto-