‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 159 sur 297 · Liban., ibid., p · texte numérisé non relu

Liban., ibid., p

quatorze lieues gauloises ou vingt et un milles romains qui les séparaient du fleuve. Son généreux langage , le mâle accent de sa voix et le souvenir de ses victoires remplirent les soldats de conOance. Un cri d'enthousiasme s'éleva ; on entendit de toutes parts le son des piques frappant sur les boucliers. « Marchons ! s'écria un porte-enseigne en levant son étendard. Pars devant nous, heureux César; suis la fortune qui te guide. Enfin nous trouvons en toi la prudence et la valeur qui vont combattre pour nous.* La marche commença surle-champ \

Elle fut rapide, mais prudente. Julien ne cessait de regarder autour de lui pour s'assurer s'il ne découvrirait pas quelque embûche. En effet, sur le sommet d'une petite colline chargée de moissons , d'où le Rhin s'apercevait déjà, on vit trois vedettes ennemies à cheval qui prirent sur-le-champ le galop pour aller annoncer l'arrivée des Romains aux Barbares. Un piéton, ne pouvant les suivre, tomba entre les mains des Romains, qui apprirent par lui que les Barbares avaient mis trois jours et trois nuits à franchir le Rhin. Les avant-postes de ces deux armées si inégales en nombre étaient en vue ; la bataille était inévitable, et chacun s'y prépara.

Julien rassembla toute sa grosse cavalerie , bardée de fjr, sur sa droite, où il devait commander lui-même. La

1. Amm. Marc, toc. cit. : Perge, felicissime omnium Caesar, quo u fortnna prosperior ducit. Tandem per te virtutem et consilia mili- '•'a' censeinus.

cavalerie légère eut la gauche, sous le commandement de Sévère : les légions formaient le centre. Chnodomaire, pleinement informé de toutes ces disposition^ leur en opposa de semblables. Il se mit lui-même a la tête de son aile gauche, couvert d'une riche armure, le casque surmonté d'une aigrette brillante, et brandissant iiu large sabre. Il était monté sur un cheval tout écumant. Le Germain civilisé, Sérapion, se chargea de la conduite de la droite. La cavalerie formait le gros de ces deux corps, mais on avait eu soin de répandre entre les cavaliers quelques fantassins légèrement armés et exercés à ramper en quelque sorte, dans la poussière, de manière à pouvoir, dans les charges, se glisser sous le ventre des chevaux ennemis et leur percer le flanc. Dans les fossés qui bordaient la plaine, et que cachaient les moissons déjà hautes, des embuscades avaient été placées.

Aux premiers sons du clairon, Sévère se mit en mouvement, mais il n'eut pas fait deux cents pas, qu'apercevant l'embuscade cachée dans les fossés, il craignit de s'aventurer et s'arrêta tout à coup. L'hésitation <e répandit dans les rangs de l'infanterie. À cette vue, Julien , se détachant de la droite avec deux cents cavaliers, se porta immédiatement vers le centre intimi l* , et , parcourant les rangs, adressant à chacun des paroles brèves, mais ardentes, il se mit en devoir de ranimer les courages, a Voici le jour, amis, disait-il aux uns, que vous avez tant désiré : les Barbares courent d'etiv-

mêmes entre vos mains. — Il faut laver notre honte, disait-il à d'autres; je n'ai consenti à être César que pour cela. » Et, tout en parlant, il étendait son front de bataille, pour faire face à l'infanterie ennemie qui avançait1.

Dans les rangs de cette infanterie des troubles assez vifs s élevaient. Les Barbares n'étaient point accoutumés aux dispositions que leurs chefs avaient adoptées pour résister aux Romains en les imitant. En voyant le roi Chnodomaire parcourir les rangs de son armée,monté sur un cheval, ils crurent qu'il avait voulu se pourvoir d'un moyen de fuir à temps en cas d'échec , et de les laisser dans le péril. De tous les rangs on cria que les princes devaient mettre pied à terre, pour partager le sort des soldats. Chnodomaire ne se le fit pas dire deux fois, et sautant à bas de son cheval , donna l'exemple à tous les autres chefs. L'attaque commença alors des deux paris avec une égale fureur.

Les charges de la cavalerie alamane contre les Cataphraclcs (bardés de fer), furent terribles. Jamais les troupes romaines n'avaient vu de si près, et dans une si chaude mêlée , l'horrible aspect des Barbares , avec leurs crinières flottantes au vent et le feu qui sortait de leurs yeux verdâtres. Puis, au moment où les cavaliers romains levaient tous ensemble leurs boucliers pour

1. Amm. Marc., loc. cit. : Advcait, ô socii, justum pugnaudi teni-

pus En, commilitoiics, diu speratus prœsto est dies... Ili suut Bar-

bari quos rabies et immodicus furor ad peruiciem rerum suarum cogit accurrcrc... quaî coutcmplaus Cœsaris nouien cunctando suscepi.

former une muraille qui pût résister à la grêle des piques et des traits, plus d'un se trouva subitement jeté à^terre par les coups que les piétons germains, se glissant sous des nuages de poussière, allaient porter dans le ventre des chevaux. Une surprise de ce genre coûta la vie à un des officiers principaux , et ce fut le signal d'une déroute dans l'escadron entier, qui se rejeta en désordre vers les légions qui formaient le centre de l'armée.

C'était là que Julien se trouvait encore, n'ayant pas voulu quitter ce point d'abord menacé. Se reporter en hâte sur sa droite ébranlée fut l'affaire d'un bond et d'un instant. A la vue de son étendard bien connu (c'était un dragon de pourpre , glorieusement mutilé dans les combats), les fuyards s'arrêtèrent, et les officiers, tour à tour pâlissant de crainte et rougissant de honte, se mirent en devoir de reformer les rangs. Ce temps d'arrêt vint à propos, car les ennemis, suivant le mouvement de recul de la colonne des Cataphractes, s'étaient déjà précipités sur le centre, et les légions se trouvaient ainsi pressées à la fois par les assaillants et par les fugitifs. Les corps qui soutenaient ce nouvel assaut étaient les Cornutcs illyriens et les Bracates gaulois, excellentes troupes, depuis longtemps aguerries. Sans s'émouvoir, ces braves gens entonnèrent un chant national, nommé barrit, sorte de clameur d'abord assez basse, puis grossissant par degrés, qui commençait comme le murmure d'un vent léger, et finissait par gronder comme le mugisse-

ment des flots dans la tempête !. Ils formaient en même temps, en élevant leurs boucliers au-dessus de leurs tôles, la fameuse manœuvre de la tortue. La lutte acharnée qui s'engagea sdr ce point dura plusieurs heures avec un succès incertain , les Germains ayant l'avantage du nombre et de la force, et les Romains .eur opposant toutes les ressources de l'adresse et de l'agilité. A la fin, cependant, les légions semblaient plier, et une brèche se faisait dans les rangs. Le groupe des princes barbares crut le moment venu pour porter un dernier coup, et se lança, Chnodomaire en tète, dans la mêlée. Ils chargeaient sur le point central, qu'on nommait le camp prétorien , et où ils croyaient trouver le trésor de l'armée. Ce fut une manœuvre imprudente qui les perdit ; car c'était aussi le point le mieux défendu. Ils y rencontrèrent un gros de troupes encore fraîches qui avaient peu donné dans la journée, et qui les reçurent sur la pointe de leurs épées. Cette résistance inattendue et la perte de plusieurs des leurs les poussèrent à une retraite un peu brusque, qui eut aux yeux de leurs soldats , déjà inquiets de leur fidélité , l'apparence d'une fuite. La terreur se mit dans lôs rangs, et en un clin d œil toute cette puissante armée était en déroute et regagnait précipitamment les bords du Rhin. Les Romains se lancèrent à sa poursuite avec des cris de

i. Amm. Marc, lœ. cit. : Barritum civere vel maximum, qui clamor ipso fervorc certiminura a teuui susurro exoriens paulatinn;u<' aaolosccns ritu exlollitur fluctuum cautibus illisorwn.

triomphe, et vainqueurs et fugitifs arrivèrent ensemble sur le bord du fleuve.

L'armée romaine comptait, on Ta vu, dans ses rangs d'habiles nageurs. Ils demandèrent avec instance à Julien la permission de se mettre à l'eau pour suivre les Barbares qui fuyaient de toutes parts comme ils pouvaient, les uns à la nage, les autres assis sur leurs boucliers, d'autres enfin sur les esquifs qui avaient servi, deux jours auparavant, à leur passage. Julien ne consentit pas à exposer à de nouveaux périls ses troupes déjà fatiguées. Il les rangea au contraire sur la rive, et leur permit seulement d'accabler de leurs traits les fugitifs. Ce fut alors, dit Ammien Marcelin, comme au théâtre, où on a de grandes émotions sans péril 1 . On voyait le lleuve couvert de nageurs qui paraissaient à la surface, puis disparaissaient, les uns plongeant pour éviter les coups, les autres s'engloutissant pour ne plus revenir. Les flots roulaient une écume sanglante. Ce spectacle, à peine terminé, fut suivi d'un autre plus touchant. C'était l'arrivée du roi Chnodomaire, qu'on avait trouvé à peu de distance de là, renversé par son cheval dans un niarais. Une nombreuse escorte, également captive, l'accompagnait; ces braves soldats auraient pu s'échapper, mais ils avaient voulu mourir avec leur roi. Le vieux chef s'avançait, pâle, défait, la tête basse, et demandant merci.

1. Amm. Marc, loc. cit. — Et velut in quodam thealiali ?i*eetacnlo... multa licebat jam sine metn videre.

Lorsque l'armée romaine regagna le soir ses quartiers, en traversant la plaine que couvraient six mille cadavres germains *, l'enthousiasme fut au comble. Au moment où passait Julien, suivi de son royal captif, on entendit des voix s'élever qui ajoutaient à son nom celui d'Auguste. Le prince se retourna vers ces imprudents : « Je ne prétends pas à ce titre, et je ne l'espère pas, » dit-il sèchement. Et dès le lendemain il faisait partir Chnodomaire pour la cour de Milan, avec le messager qui portait le récit de sa victoire.

Constance attendait les nouvelles avec impatience. Il était à peine de retour de son voyage triomphal à Rome et passait dans le nord de l'Italie pour se rendre à Sirmium, où il allait porter un coup terrible à la foi en déterminant la chute d'Osius et de Libère5. Il eût été fort épouvanté si Julien avait été vaincu;

1. C'est Ammien Marcellin qui donne ce chiffre et évalue 1a porte des Romains seulement à deux cent quarante hommes. Ce nombre nous parait d'une faiblesse incroyable. En revanche, Zosimc (m, 3) évalue à soixante mille le nombre de morts de part et d'autre, ce qui ôte toute vraisemblance au reste de son récit. Aussi, à l'exemple Jos autres biographes de Julien, passons-nous sons silence l'historiette que cet écrivain raconte; à savoir, que Julien, pour punir ceux de ses cavaliers qui avaient fui dans le combat, les fit habiller en femmes le lendemain et défiler dans ce costume devant l'armée. En général, tous les détails militaires qui ne sont pas mentionnés dans le récit si détaillé d'Ammien ne méritent aucune confiance.

2. L'exacte chronologie des faits de cette année n'est pas facile à déterminer. La bataiUe de Strasbourg a du être livrée dans le courant d'août 857, puisque Ammien Marcellin dit un peu plus loin que, quand Julien passa le Rhin, l'équinoxe d'automne était passé. A cette époque, d'après la chronologie du Code Théodosien, Constance devait être encore à Milan, où on le trouve dans les derniers jours de novembre. (Ct>fJ. Thcod., Chron., p. 57.)

JULIEN EN GAULE, t3

il n'était guère moins contrarié qu'il fût vainqueur. En attendant, ses courtisans, sûrs de lui plaire, se moquaient volontiers, à l'arrivée de chaque dépêche, des succès partiels dont Julien tenait modestement mais fidèlement registre. Ils lui avaient donné par dérision le sobriquet de Victorinus*. Cette fois, cependant, il n'y avait pas moyen de contester que le petit vainqueur eût remporté une grande victoire. Aussi Constance ne crut- il pouvoir mieux faire que de se l'approprier. Il envoya Chnodomaire à Rome, où on lui assigna une demeure sur le mont Cœlius, que ce barbare ne devait pas habiter longtemps, car il mourut, peu après, de consomption. Puis l'empereur fit savoir à ses sujets d'Orient qu'il avait gagné lui-même une grande bataille sur les bords du Rhin, vanta les savantes mesures qu'il avait prises, et décrivit dans un édit tous les incidents de la journée, y compris la soumission de Chnodomaire, qui était venu, dit-il, se mettre à genoux devant lui. Tout était vrai, à cela près que le nom de Julien était partout remplacé par celui de Constance. Le sénat de Constantinople, dupe ou complice de la fraude, complimenta l'Auguste en toute hâte par l'organe de son panégyriste à gages, Thémistius, et le félicita d'avoir vengé l'empire des outrages des Barbares2.

1. Àmm. Marc., loc. cit. — Victorinum ideo nominabant, quod,verectmde referons quoties imperaret, superatos indicebat sœpc Germancs.

2. Amm. Marc, xvi, 12. — Zos., m, 2. — Liban., Or. 10, p. 272- 276. — Aurcl. Vict., de Cœs., 42, Epit., 42. — Eutr., x, 14.— S. Jér., Chronic. — ThOm., Or. 4, p. 57. — JuU Ad Attien., p. 522.

Mais Julien savait de reste que la gloire ne s'achète pas par des compliments officiels, et il n'en continuait pas moins à la chercher obstinément sur les champs de bataille. S'il avait arrêté ses troupes sur le bord du Hhin, c'était pour modérer leur ardeur, non pour laisser échapper l'ennemi. Après quelques jours de repos pris à Tres-tabernœ, il se dirigea vers Mayence, pour y passer le fleuve sur un pont de bateaux. Ses troupes, dont le courage était maintenant refroidi, hésitaient à s'avancer dans les profondeurs mystérieuses de la Germanie. Ce fut au tour de Julien de les exciter; et, pour leur donner cœur à l'ouvrage, il les autorisa à tout piller et à tout détruire sur leur passage. Les soldats usèrent largement de la permission, et répandirent autour d eux une telle terreur que les Barbares se croyant mal en sùrelé dans les forêts qui avoisinent le Mein, où les Romains tentaient déjà de pénétrer, vinrent humblement demander la paix. Julien ne l'accorda qu'après avoir relevé sur leur territoire un fort autrefois construit par Trajan , depuis longtemps abandonné, et où il laissa un corps de troupes, pour répondre de la tranquilité du pays. Il exigea des Barbares la promesse de ne point attaquer cette citadelle, et de la ravitailler même à leurs frais , si elle venait à ma», quer de vivres. Puis, pressé parla neige qui commençait à tomber, il regagna en toute hâte les plaines de Gaule.

Un dernier péril l'y attendait, dont il se lira aussi

hardiment et aussi facilement que des autres. C'étaient des Francs, au nombre de six cents (Libanius dit mémo mille), qui s'étaient répandus dans les campagnes voisines de la Meuse, pour profiter de l'absence des troupes romaines et faire diversion sur leurs derrières. A l'arrivée de Julien, ne sachant comment s'échapper, ils s'enfermèrent dans deux châteaux situés sur le bord do la rivière, et délaissés depuis longtemps par les troupes romaines, pour l'usage desquelles ils avaient été construits. Leur espoir était que, le froid croissant tous l< ; jours, le fleuve se prendrait et qu'ils pourraient s'échapper sur la glace. Mais Julien devina leurs calcul*, et chaque nuit il fit casser les premières croûtes de glace qui se formaient sur la rivière. Pressés par la famine, les Francs durent enfin se rendre : fait presque sans exemple chez cette tribu héroïque et opiniâtre. C'était une si grande nouveauté de voir des Francs prisonniers, que Julien crut devoir les envoyer pans autre commentaire à Constance, et le jaloux souverain, devant ce témoignage vivant qui valait mieux qu'aucune dépêche, ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah! ceci est pourtant un cadeau. » Puis il incorpora ces braves dans ses logions, croyant, dit Libanius, y faire entrer autant do tours invincibles

i. Anim. Marc, xvu,l,2. — Liban., Or. 10, p. î78:Xa&>vôfJaot).tù;, iâpa toWfjAfff. Nous avons donné à cette phrase le sens naturel adopté par l'abbé de la Bletterie, Vie de Julien, p. 118. Valois l'avait interprétée autrement ; il suppose que Constance, voulant rabaisser le nurite de renvoi de Julien, dit : « C'est sans doute quelque cadeau d'un

L'année 358 était déjà commencée et l'hiver dans toute sa rigueur , lorsque Julien revint enfin prendre tranquillement ses quartiers en Gaule. L'expérience de Tannée précédente lui apprenait assez que le lieu qu'il choisirait pour s'établir n'était point indifférent. H fallait se placer dans une plaine assez vaste pour nourrir aisément ses troupes, et pourtant à portée d'une place assez bien gardée pour qu'on pût s'y retirer et s'y défendr en cas de surprise. Son choix s'arrêta sur une ville placée au confluent de deux rivières, déjà importante comme entrepôt de commerce et de navigation , et d'où il croyait pouvoir avantageusement observer et contenir les Barbares. C'était Lutèce, cité gauloise, fondée par la tribu des Parisiens.

Lutèce, à proprement parler, n'était qu'une île de la Seine, située au-dessous du point où ce fleuve reçoit les eaux de la Marne. Habitée par une petite tribu gauloise, qui avait rejoint l'Ile aux deux rives par des pools de bois, cette bourgade avait joué un rôle considérable dans la défense des provinces septentrionales des Gaules, tentée par Camulogène contre le lieutenant de César, Labiénus. Le héros de l'indépendance gauloise paraissait avoir senti l'importance qu'elle pouvait présenter comme place de guerre, car quand il eut renoncé à la défendre, il y avait mis lui-même le feu pour qu'elle ne tombât pas entre les mains des enne-

roi barbare. » Cette traduction est forcée et sans rapport avec l'esprit général du passage d'Ammicn Marcellin, xvii, 8.

mis. Mais ces jours de gloire, en même temps que de péril, avaient été courts, et, pendant les premiers temps de la conquête romaine, le nom de Lulèce n'avait guère été connu que de quelques commerçants. Une corporation de nautes (mariniers) s'y était établie sous le règne de Tibère, et y avait bâti, à la pointe de l'île, un temple de Jupiter, orné de riches bas-reliefs, où figuraient, accolées Tune à l'autre par un mélange bizarre, les divinités grecques et gauloises. On y voyait, à côté des statues de Yulcain, de Castor et de Pollux, le celtique Hésus coupant un chêne, Siviéros exorcisant un serpent, et Cernunnos, coiffé d'un bois de cerf. Le taureau aux trois grues, Le Tarv Trigaran des Druides, y apportait ses hommages à Jupiter. Non loin de là, une petite chapelle chrétienne s'était bientôt élevée, gardant les ossements du martyr Denys et de ses compagnons, immolés dans une persécution, sur un des coteaux de la rive droite. On nommait le lieu de leur supplice le mont de Mars, et les chrétiens, jouant sur le mot en l'altérant, en avaient déjà fait le mont des Martyrs. Ainsi se pressaient et s'entassaient l'une sur l'autre les trois religions successivement maîtresses de la Gaule. La corporation des nautes, enrichie peuàpeu, avait fini par prendre rang parmi les municipes, et c'étaient ses richesses sans doute, aussi bien que sa forte position, qui lui avaient valu le triste honneur de devenir, lors de la révolte des Bagaudes,sousMaximien- Hcrcule, une des premières prises des insurgés, et une

des dernières qu'il fut possible de leur enlever. Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, Lutèce était devenue une des places d'armes favorites des empereurs de (inule. En face de la ville, sur la rive gauche de la Seine, Constance-Chlore avait fait bâtir pour son habitation un vaste palais, dont les constructions , jardin? cl dépendances diverses s'étendaient depuis la rive du lleuve jusqu'au pied de la colline qui le surmonte de ce côté, alors appelée Locatitius, et aujourd'hui consacrée par le souvenir de sainte Geneviève. Autour du palais, un vaste faubourg avait été bientôt construit et peuplé; un camp retranché en gardait l'entrée ; la grande voie militaire venant d'Àutun et d'Orléans (Augustodunum et Genabum), y aboutissait; c'était le point de départ de belles promenades qui longeaient le cours de la Seine, et venaient se terminer à un grand canal ; des cirques, des basiliques, y avaient apporté tout le luxe des mœurs romaines. Mais ce quartier neuf pouvait toujours être abandonné en un clin d'œil en cas d'alarme, et, le pont de bois une fois coupé, la cité proprement dite restait imprenable derrière la double barrière de son fleuve et sous la garde de ses braves mariniers *.

1. Au sujet de la situation de Paris à cette époque voir la note de Valois sur Ammien MarceUin; Dulaure, Histoire de Paris: Amédée Thierry, les Gaules sous fadmistration romaine , t. in, et une dissertation de Bonamy, Métn.de VAcad. des inscr., t. xv, p. 656 et suiv. — Ce dernier auteur nous parait avoir fort bien prouvé qu'il y avait déjà, à cette époque, un vaste faubourg sur la rive gauche de la Seine, et probablement un autre aussi sur la rive droite du coté dis nord. — Les ruines du temple construit sur remplacement actuel de Notre-Dame, se voient dans la salle conservée des Thermes de Jolieu

Ce fut là que Julien s'établit, et il prit bientôt un goût très-vif pour cette résidence et ses habitants. Tout lui plaisait : la simplicité vive du caractère national, la pureté des eaux, le climat même qu'il trouvait doux, et le vin du voisinage qu'il trouvait savoureux1. H y goûtait avec délices les premières jouissances d'une renommée déjà grande et d'un pouvoir désormais affranchi de toute entrave; mais il les goûtait sans en être enivré. L'exaltation naturelle de son âme était séduite par d'autres objets. Nourri, dès l'enfance, dans les leçons de la philosophie stoïque, prenant au sérieux, avec la candeur d'un néophyte, toutes les prescriptions sévères tracées par Porphyre, pour la purification et même la déification de l'âme humaine, il avait conçu sérieusement la pensée de se les appliquer à lui-même. Faire voir un philosophe sur le trône, c'était le rêve de son imagination. Épaminondas, Caton et Marc-Àurèle étaient les images qu'il ne perdait point de vue; c'était l'idéal vers lequel tendait l'essor d'une âme jeune, ardente et orgueilleuse, et s'il se mêlait à cette ardeur vertueuse une ambition secrète de grandir et de briller, il se la déguisait à lui-même, et ne s'y abandonnait pas sans contrainte.

Sa vie n'avait point cessé, à partir du jour de son ar-

au Musée Dusommerard. Ces Thermes ne sont autre chose que le palais construit par Constance Chlore, mais où Julien habita et qui garda son nom.

Page 1