Jul., Mis., p
iv. 4
rivée dans les Gaules, cPêtre sévèrement réglée d'après les modèles qu'il trouvait dans les livres de philosophie. Rien n'égalait sa sobriété et sa vigilance. Constance avait ?ru faire merveille de régler d'avance, par écrit, pour le mieux tenir en bride,tout son régime et jusqu'à l'ordinaire de sa table. Julien se fit montrer le menu de ses repas, tracé par la main impériale. Il y avait des mets délicats, des faisans, des viandes de porc exquises, découpées avec ces raffinements qu'a seule inventés la sensualité antique1. Julien raya de sa main tous ces articles, et commanda qu'on lui servît la ration ordinaire du soldat. Son lit fut formé d'un simple tapis recouvert d'une peau de bête. C'était là qu'on le voyait jous les soirs (au dire de son biographe), sans doute pour empêcher le sommeil d'allanguir ses sens, invoquer à genoux Mercure* le plus agile des Dieux, celui qui représentait dans les symboles philosophiques l'esprit vivant du monde, et qui était chargé de communiquer le mouvement à tous les êtres animés
Un tel repos n'était pas long et n'employait qu'une faibl j partie de la nuit. De ses heures de veille il fan sait deux parts distinctes, Tune pour les affaires,
1. Amm. Marc., xvi, 5 : Pbasiamim et vnlvam et simien exigi vctuit et inferri, mumficis militis vili et fortuito cibo contentas. On peut voir dans Pline l'explication de ces mets divers, inventés par la recherche de l i cuisine antique.
î. Amm. Marc, xvi, 5 : ex tapote et otoupa occulte Mercurio
snpplicabat, quem imindi vel ociorem sensum esse, motum menti um •uscitantein, theologica? piodidere doctrinae.
l'autre pour l'étude. Quand il avait examiné toutes les pétitions qui lui étaient remises et donné toutes les signatures qui lui étaient demandées, écrit ou dicté toutes ses lettres, avec une rapidité telle que ses secrétaires n'y pouvaient suffire, il fermait ses dossiers et prenait ses livres. Philosophie, poésie, rhétorique , histoire nationale et étrangère, tout l'occupait et l'absorbait successivement. L'étude a{ protomiiô de la langue latine , qu'il n'avait pas parlée dans son enfance, lui prenait aussi une part d'attention. Il arriva assez vite à la posséder suffisamment , sans jamais, à ce qu'il semble, y prendre beaucoup de goût et sans faire grand cas de ses chefe-d'œuvre. Il était Grec de cœur comme de naissance, et son imagination restait attachée aux rives dorées de l'Attique. Des nuits ainsi employées écartaient, dit Àmmien Marcellin, jusqu'au moindre soupçon de voluptés sensuelles*.
î. Amm. Marc, ivi, 5. — La chasteté de Julien a été l'objet de beaucoup de dissertations. Au témoignage si explicite d'Ammien Marcellin et au silence des Pères, dont s'autorisent les défenseurs de Julien , ou oppose généralement un texte d'une de ses lettres Ep. lx, (éd. Span.), p. 417, où il parle du précepteur de ses enfants, ce qui suppose qu'il en avait d'iUégitimes, puisqu'il est avéré qu'il n'en eut point d'Hélène; et un texte du Misopogon, p. 69, où il fait dire aux habitants d'Antioche, dans leurs invectives contre lui : Dormis fere singulas noctes solus; d'où l'on conclut que l'habitude n'était pas chez lui sans exception. Mais le mot qui signifie enfants dans le premier texte, tcoi&gv, peut très-bien se traduire aussi par esclaves, et rien n'empêche de supposer que Julien
ait eu des esclaves destinés à lui servir de secrétaires, à l'aider dans ses recherches littéraires, et auxquels par conséquent il aurait donné un précepteur. Et dans le second texte, Julien exprime plutôt l'effet qu'il produisait sur les habitants d'Antioche, qu'il ne dépeint lui-même an naturel ses mœurs. Il n'y a donc rien à conclure ni de l'une ni de
La chambre où il poursuivait ces travaux nocturnes était habituellement sans feu, même dans la plus grande rigueur de la saison, bien qu'elle fût pourvue d'une cheminée, sorte de construction qu'il n'avait pas rencontrée en Orient et dont l'aspect parait lui avoir causé au premier moment quelque surprise. Une fois pourtant, le froid fut si vif qu'il permit qu'on lui apportât quelques charbons enflammés ; mais il les déposa maladroitement dans le milieu de sa chambre, et la vapeur se répandant autour de lui, il ne tarda pas à être pris d'une forte oppression et d'un sommeil pesant. Ses esclaves s'aperçurent du danger qu'il courait, comme il était déjà en défaillance, et l'entraînèrent hors de l'appartement. On lui fit vomir son léger repas, et on l'arracha ainsi à un péril dont on ignorait généralement autour de lui la nature. Il était remis au travail dès le lendemain1.
Ses journées appartenaient à la politique. Il donnait beaucoup de temps à l'administration, accordait beaucoup d'audiences, écoutait patiemment toutes les réclamations. Et pourtant son administration en Gaule, comme plus tardàConslantinople, paraît avoir été intègre et scrupuleuse, plutôt qu'activa et féconde. On ne lui
l'autre citation. D'antre part, Ammien, en sa qualité de païen et d'homme du monde, pouvait bien n'être pas très-délicat sur ce chapitre, et prendre pour une chasteté complète simplement une Tie d'extérieur grave et rarement adonnée au plaisir. Ce qu'il y a de certain, c'est qne la sensualité ne fut pas le vice dominant de Julien , et que s'il y céda parfois, il n'en fit point d'étalage et évita les scandales. 1. Jul., Mis., p. 62, 63.
attribue aucune loi importante, aucune mesure d'organisation ou d'innovation considérable, ni même aucun de ces grands monuments qui laissent sur le sol la trace du passage d'un souverain. Rien qui rappelle l'activité, souvent intelligente, parfois trop hâtive, mais toujours passionnée, de Constantin. Solitaire, méfiant, et, hors du champ de bataille, livré 5 d'enthousiastes spéculations, il semblait plutôt contempler un idéal abstrait de justice, toujours présent devant ses yeux, que poursuivre avec l'instinct du génie un grand but de gouvernement. Ses efforts tendaient surtout à faire régner le droit autour de lui, et h contenir l'avidité des fonctionnaires. L'horrible corruption qui régnait parmi eux le révoltait. Grâce à cette probité intraitable, il devint rapidement l'épouvantail de tous les concussionnaires, et de tous les spoliateurs officiels. Il ne leur épargnait ni châtiments, ni railleries. « Voyez, disait-il un jour, en regardant un agent d'affaires qui se précipitait pour toucher ses appointements dans le creux de sa main, au lieu d'étendre un pan de sa robe, suivant l'usage; ce n'est pas recevoir, cela, c'est prendre; ces gens-là ne savent pas faire autre chose \ » Celte rigueur ne tarda pas à le mettre aux prises avec le préfet du prétoire de cette partie de l'empire, Florentius, qui ne se piquait pas des mêmes scrupules. C'était à Florentius, en vertu de sa charge, qu'il appartenait de proposer le contin-
i. Amm. Marc, xvi, 5. .
genl d'impôts de la province, et d'en faire la répartition entre les divers services. Cette année 358, malgré le poids énorme de la taxe ordinaire, le préfet ne craignit pas de demander un tribut supplémentaire. Quand il vint en faire la proposition à Julien, celui-ci ne lui laissa pas achever sa phrase. « Plutôt mourir, s'écria-t-il, que d'y consentir ! » Florentius , très-piqué de cet accueil, lui demanda avec beaucoup d'humeur s'il mettait en doute l'intégrité d'un ministre qu'Auguste luimême s'était choisi. Julien, reprenant alors le compte avec plus de calme, lui fit voir par chiffres que la capitation ordinaire, non-seulement couvrait, mais excédait les besoins. Florentius se retira sans se tenir pour battu, et, peu de jours après, avec le dédain d'un vieux praticien pour les scrupules d'un débutant, il lui renvoyait sans autre commentaire l'ordonnance à signer. Cette fois Julien, très-irrité, froissa le papier et le jeta par terre devant tout le monde.
L'affaire ne pouvait être terminée de la sorte , et des deux parts on réclama auprès de Constance : Florentius m; plaignant de l'humiliation qui lui était imposée; Julien refaisant ses calculs pour montrer que la taxe était inutile et que la Gaule n'avait pas de richesse superflue à céder au trésor. Constance ne donna ni tort ni raison à personne; il blâma Julien d'appeler par sa conduite les soupçons sur les fonctionnaires; mais il lui laissa faire à lui seul le recouvrement de l'impôt de la seconde Belgique, qui était en retard. Julien se
chargea en effet de la perception et la mena à On sans recourir aux violences ordinairesdu fisc, avec un heureux mélange de douceur et de fermeté. Bientôt, moyennant cette habile administration , la capilalion, qui était de vingt-cinq pièces d'or à l'arrivée de Julien, fut réduite à sept dans toute l'étendue de la Gaule
Pareils incidents se renouvelaient tous les jours. Une fois, c'était un gouverneur accusé de péculat et abs mis par Florentius, que Julien, après avoir évoqué l'affaire en seconde instance, ne craignait pas de condamner. Une autre fois, c'était un délateur2 qui dénonçait un magistrat mal vu de ses supérieurs, et qui ne trouvait pas que Julien accueillît sa dénonciation avec assez d'égards, « Qui serait coupable, César, s'écriait-il, si, pour être absous, il suffisait de nier ses crimes? — Qui serait innocent, reprit Julien , s'il suffisait d'être accusé pour être condamné? » Parfois aussi il mitigeait, luimême, de sa propre autorité, la sévérité des lois, et notamment de ces dispositions excessives que Constantin, dans un excès de zèle, avait portées contre le rapt. « Que la justice, disait-il alors , accuse, si elle veut ma clémence , un souverain généreux doit être au-dessus des lois3. » Il n'était question dans les rangs du peuple que de la justice de César, tandis que les gens d'affaires souriaient au contraire de cette vertu niaise qui