Amm. Marc, xvu, 5. — Eunap., Vit. Soph. sEdesius, p
coups pour surprendre Urficin au dépourvu, et la chute d'Amide après deux mois de siège était le résultat de ce merveilleux gouvernement des eunuques, qui semblait prendre à tâche de décourager tous les serviteurs de l'empire et de ne leur donner le choix qu'entre la désertion et la mort. C'était aussi probablement aux avertissements d'Àntonin que Sapor devait la connaissance des profonds ressentiments que les vexations de Constance laissaient dans le cœur des populations chrétiennes , et ce farouche persécuteur, profitant de cet avis, ne dédaignait pas de faire, dans les provinces romaines, appel aux sympathies des mêmes hommes qu'il envoyait au supplice dans son propre pays. Ayant trouvé dans un château-fort, dit Ammien, des vierges consacrées au service de Dieu d'après le rit des chrétiens, il ne leur fit aucun mal et les laissa continuer leurs dévotions accoutumées 1 .
d. il fallait donc des troupes à Constance pour remplacer ' celles qu'il venait de perdre dans une campagne malheureuse, et ses propres provinces, livrées à une effroyable confusion, ne pouvaient pas les lui fournir*. Partout le trouble des populations rendait la présence des légions
i. A mm. Marc., xvru, 3-iO; xn, 1.
8. A. D. 860. — Indictio. m. — U. C. illft. — Constantin*, x, et Julianos. m. Coss. — La date de l'envoi des ordres de Constance dot coïncider avec les dernières séances dn concile de Séleocie (fin de 359), et leur arrivée avec les déterminations prises de concert à Constantinople par Constance et les prélats de la suite d'Acace de Césarée (commencement de 360). C'est donc ici que nous reprenons la suite du récit, arrêtée à la fin du chapitre précédent.
nécessaire. À Rome, le pape Libère venait de regagner l'affection du monde chétien et l'estime d'Àthanase , en refusant son assentiment à la formule de Rimini, et sa sanction aux actes du concile. Mais il se débattait péniblement contre les partisans de l'usurpateur Félix, et des violences en sens divers ensanglantaient les rues de la capitale 1 . À Alexandrie, le farouche Georges déployait sans pudeur ses instincts tyranniques et cupides, se faisait le délateur des innocents et le spoliateur des familles, mettait des taxes énormes sur toutes les actions de la vie, depuis le baptême jusqu'à l'enterrement, et profitait de la permission, si étrangement donnée par Constance aux ecclésiastiques, de faire le commerce, pour s'arroger le monopole du salpêtre, du sel et du papier. Il soulevait ainsi l'indignation de tous, sans distinction de païens et de chrétiens,, et excitait à plusieurs reprises des séditions graves 9 dont Tune même le réduisit à quitter momentanément la ville. A Constantinople , enfin, le nouvel archevêque, Eudoxe, metlait en rumeur tous les habitants, le jour même de son intronisation, par un discours plein de blasphèmes ariens.
Enfin il fallait des troupes aussi à Paul-la-Chaîne , le fameux inquisiteur, qui parcourait les provinces d'Asie Mineure et de Palestine, pour tenir note et tirer ven-
1. Théod., h, Î2.— Bar., Ann. eccles., 355-57.— TiUemont, Us Ariens, note llvix et lxix.
2. S. Àthan., ad Sol., p. 847. — S. Épiph., Hœr., lxxvi, 1.— Amm. Marc., xxii, 11.— Maflfci, Osservazioni Wterarie, t. 1, p. 12. — Vie de saint Athanase, par un auteur anonyme.
geance de tous les païens de distinclion qui consultaient les oracles. Partout où il passait , des jeunes filles , des vieillards, des philosophes étaient traînés au supplice pour faits de lèse-majesté \ En un mot , il n'y avait pas un point de la partie du monde soumise à l'empire de Constance où la force armée ne fût tenue sur pied et en éveil pour maintenir l'ordre matériel au sein de la confusion religieuse. On était donc porté tout naturellement a chercher du secours dans la seule région de l'empire qui fut encore paisible, et ta Gaule était à peu près Tunique province où Constance pût se procurer les forces qui lui étaient nécessaires. 1
Mais en Gaule on ignorait ou on ne voulait pas savoir tous ces besoins factices que s'était créés une politique artificieuse. Julien ne vit donc qu'une chose dans l'ordre étrange qui lui était adressé; c'est qu'on lui demandait le sacrifice de ses meilleures troupes. Les cohortes auxiliaires ne comprirent aussi qu'un seul fait, c'est qu'elles avaient été levées avec la promesse de ne pas quitter leur sol natal , et qu'on voulait les entraîner vers une partie lointaine du monde. Les paisibles habilants de la Gaule, en voyant partir leurs plus braves défenseurs, se croyaient menacés du retour de ces mauvais jours dont Julien seul avait arrêté le cours. On murmurait très-haut aux camps et dans les cités. Julien seul ne donna aucun signe d'impatience. H fit des représentations modérées à Décentius, qui ne les écouta pas et qui
i. Amm. Marc. j xix, 12*
JULIEN EN fi Al LE. 77
se mit à l'œuvre pour opérer sans délai le triage des hommes d'élite qu'il devait choisir dans les légions. Le prince manda alors auprès de lui Florenlius, pour le faire juge lui-même si l'opération demandée par l'empereur élait praticable , sans mettre en danger la sûreté de la province ; il aurait voulu s'autoriser de son avis pour décliner, ou du moins, pour relarder l'exécution des ordres : « C'est votre devoir, lui écrivait-il, de venir m'aider de vos conseils. Si vous ne me prêtez pas appui, je vais jeter le manteau impérial, car j'aime mieux mourir que de consenlir à la perle des provinces qui me sont confiées. » Mais Florenlius élait à Vienne pour veiller à l'approvisionnement de la province, el il refusa obstinément de se rendre à cet appel.
Le mécontentement grossissait pourtant dans l'armée. On faisait circuler des écrits à la main, intitulés : Les plaintes de la Gaule abandonnée, et remplis d'invectives contre Constance. Les femmes des soldats qu'on voulait emmener arrivaient par bandes, sur toutes les roule,-, les vêtements déchirés et souillés, portant leurs cnfnn:, dans leurs bras et poussant des cris de désespoir. « 0.) nous enlève comme des criminels et des condamnée , disait un de ces pamphlets répandus par des mains inconnues dans les rangs de la Pétulante -9 on nous mèno aux extrémités de la lerre. Les objets de noire tendresse, déjà une première fois asservis par les Alamans et délivrés par de sanglants combats, vont retomber en servitude. » La pièce fut saisie et portée au quartier-général
de Julien. Celui-ci ne parut pas s'en émouvoir, ce qui serait assez aisé à comprendre, si comme l'insinuent quelques historiens et en particulier le païen Eunape, elle émanait de personnes de sa connaissance telles que le médecin Oribase et le philosophe Évhémère. Seulement pour adoucir la rigueur des mesures prises, Julien donna ordre qu'on préparât de vastes chariots, ordinairement destinés aux bagages et aux malades, et qu'on les mit à la disposition des soldats pour emmener avec eux leurs familles1. Décentius, qui prit connaissance aussi de l'écrit, en éprouva une impression toute différente. Craignant de laisser durer l'explosion de tels sentiments, il résolut de presser le départ des troupes, sans attendre le retour du maître de la cavalerie. Julien opposa quelques difficultés à cette précipitation. On lui répondit par des regards soupçonneux et des menaceéquivoques. Il se tut àTinstant. Sur la route à Taire suivre aux troupes, un nouveau débat s'éleva. Julien, peut-être pour attester combien il était étranger à cette mesure imprudente et impopulaire, ne voulait pas faire passer les légions par Lutèce, où était sa résidence. Décenlius» au contraire, pour lui faire ostensiblement partager la responsabilité, décida qu'elles traverseraient la ville sous ses yeux 2.
i. Clabularis cursus. Sur la valeur de cette expression et sur ce genre de transport, qui différait do la voiture publique ordinaire, consulter Amm. Marc., note de Valois sur ce passage, et Cod. Thcod., tui, t . fif, 1. 23, note de Godefroy.
*. Amm. Marc., xx, 4. — JuL, adAthen., p. 5Î0, — Zos., m, 9.—
Le défilé eut donc lieu dans un des premiers jours de mars 360 f. Le prince vint au-devant de ses fidèles soldats jusque dans le faubourg de la ville3, disant un mot aimable à tous ceux qu'il rencontrait, nommant chacun par son nom , rappelant à chacun ses faits d'armes : « Allez sans crainte, leur disait-il; Auguste est généreux et puissant, et ne vous laissera pas sans récompense. » Les soldats ne répondaient que par un morne silence, et le regardaient d'un air plein d'angoisse ; des habitants de la ville et des campagnes voisines se jetaient à travers les rangs en sanglotant, embrassaient les genoux de leurs défenseurs et les suppliaient de ne pas les abandonner. La fin du jour termina seule cette scène déchirante. Les soldats se retirèrent dans leurs quartiers , mais César, rassemblant auprès de lui à dîner les principaux officiers, les tint encore une partie de la soirée réunis, les faisant causer de leurs souvenirs communs et de leur triste avenir, et promettant lui-même de les servir par tous les moyens qui seraient en son pouvoir3.
Liban., Or. 10, p. 283. — Eunap., Vit. Soph. Maatimus, p. 476 et Oribasius, p. 498.
1. Celte date se conclut du temps qui dut s'écouler entre la promotion de Julien au rang d'Auguste et l'arrivée de ses députés à Césarée en Cappadoce, auprès de Constance, puis rétablissement de Constance à Édesse en Mésopotamie. Ce n'est pas trop de six mois pour ces mouvements, et Àmmien Maiccllin (xx, 11) dit que Constance arriva a Édesse avant l'équinoxe d'automne de cette année 360.
2. Ce faubourg ne peut être celui où s'élevait le palais de Julien, puisque les troupes arrivaient du nord et se trouvaient par conséquent sur la rive droite de la Seine. Bonamy, Mém. cit.