‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 192 sur 297 · Liban., Or. 10, p · texte numérisé non relu

Liban., Or. 10, p

d'une protestation destinée à rassurer ceux-là mêmes qu'il voulait combattre. Il n'avait pas à reprendre le titre de souverain pontife : c'était un joyau de la couronne impériale, que Constantin lui-même n'avait pas eu le courage d'en arracher : « Mais ce nom lui fut, dit Libanius, plus cher que celui d'Auguste, et il en remplit sans rougir les plus modestes fonctions. » Il y avait à Constantinople peu de gens qui sussent bien le rituel et même le calendrier païens ; et pour en remettre en usage les traditions un peu oubliées, il fallait payer de sa personne et apprendre le métier à tout le monde. Julien se mit à l'œuvre sans embarras. On le vit devant des autels improvisés, allant, venant, courant, portant le bois, soufflant le feu, interrogeant le vol des oiseaux, déposant les victimes sur l'autel, et leur plongeant luimême le couteau dans les entrailles. Chaque jour, il savait pertinemment quelle fele on devait célébrer; à chaque localité il indiquait la coutume qu'elle devait suivre, le dieu qu'elle devait honorer, la superstition qui devait la protéger. Devant, chaque idole, il savait quelle marque de respect on devait donner , s'il fallait s'incliner, se prosterner ou baiser les pieds. Peu content du culte public , où il ne manquait pourtant pas une occasion de paraître , il fit élever un temple dans son jardin et une chapelle dans son palais. Il y offrait des sacrifices, la nuit aux démons des ténèbres, le matin et le soir au dieu du jour, au Soleil-Roi, le brillant Apollon, le mystérieux Mithra, la divinité particulièrement

chère aux cœurs mystiques. Dans son antichambre, une statue fut élevée à la fortune de la ville. A la fois prêtre et fidèle, assistant et célébrant, dans des temples à peine réparés et encore déserts, au milieu de courtisans indifférents , surpris et parfois railleurs, il animait tout par son activité et suppléait à tout par son zèle. <c II était , ajoute son panégyriste , le meilleur des prêtres, comme le premier des empereurs 1 » .

Mais tout cet entraînement ne lui faisait pas oublier les ménagements dus à la puissance à peine abattue des chrétiens. Aussi, entre deux sacrifices et deux prières aux Dieux, ne manquait-il jamais de renouveler ses protestations libérales , et de déclarer qu'il ne voulait gêner le culte de personne. « S'il est possible, disait-il, de guérir par une opération sage les maladies du corps et les maux de l'âme, les erreurs sur la nature de Dieu ne peuvent se détruire ni par le fer ni par le feu. Qu'importe que la main sacriûe, ajoutait-il avec une philosophie toute nouvelle pour un Romain, si la pensée condamne la main? elle accuse la faiblesse du corps, et elle continue à admirer ce qu'elle honorait auparavant. C'est une peinture nouvelle mise sur le visage, et non un changement d'opinion. Et puis il arrive ensuite que ceux qui ont fléchi demandent pardon , et ceux qui ont péri pour ne pas céder sont honorés comme des Dieux. » Ces généreuses paroles, qui n'étaient pas prononcées sans

1. Liban., Or. 8, p. 245; De vilasua, p. 41; Or. 10, p. 292. — Amm.

Marc, mi, 5. — Soc, m, 11. — Soz., v, 3. — S. Grég. Naz., Or. v, 22.

JULIEN A lîGl'STE

quelque souvenir malicieux des violences récenles et ridicules de Constance, n'en étaient pas moins bien reçues dans les rangs des chrétiens , naguère encore victimes de tant d'oppressions différentes.

Les écrits de Julien de cette date (car il écrivait toujours et sans relâche et des lettres et des traités) présentent le même mélange, et de mysticisme enthousiaste, et de modération politique. Son adresse au Soleil-Boi, composée pour les fêtes de la nouvelle année, et envoyée en Gaule à son ami Salluste, est un véritable hymne tout animé de poésie et tout brûlant de piété : «Le discours que je vais tenir, dit-il, convient assurément à tout ce qui respire ou rampe sur la terre, à tout ce qui participe de l'être et de la raison ; mais il ne convient à personne mieux qu'à moi. Le soleil est mon roi : je suis son serviteur. Ma confiance en lui repose sur des motifs secrets, que je garde en moi-même; mais voici ce que je puis dire sans offenser la religion de ma conscience. Dès mes premiers ans, j'ai été saisi d'amour pour l'éclat du soleil. Lorsque, tout enfant, je regardais son globe lumineux dans les airs, j'aurais voulu pouvoir flxer mes regards sur lui ; et la nuit même, quand je pouvais sortir sous un ciel pur et sans nuages, oubliant toutes choses, je restais perdu dans la contemplation des beautés du ciel, n'entendant plus ce qu'on me disait et ne sachant moimême, ni oùj'étais,nicequeje devenais. On disait même que je portais à ce spectacle trop d'ardeur et d'attention, et quoique encore imberbe, on m'accusait de faire le de-

vin. Et cependant aucun livre de divinalion n'était encore tombé entre mes mains, et je ne savais même quelle chose c'était. Mais à quoi bon rappeler ces souvenirs? J'aurais bien d'autres choses à dire si je racontais, par exemple, quelle opinion je me faisais alors des Dieux. Couvrons plutôt toutes ces erreurs d'un voile d'oubli \ » Ce début est suivi d'une exposition tout empreinte de philosophie alexandrine et mise explicitement sous la protection de Platon et de Jamblique*, sur le rôle du soleil dans l'organisation de monde. Le soleil est dans le monde visible ce qu'est Dieu dans le monde intelligible, le principe immuable de toute perfection, de toute beauté, de toute connaissance. C'est Dieu, le Bien suprême, qui Ta constitué maître du monde visible. Bien plus, il n'est même pas sans relation avec le monde intelligible. Dans l'échelle divine des êtres, qui unit le ciel à la terre, il tient un rang intermédiaire entre les Dieux inférieurs mêlés à la création, et les Dieux supérieurs qui découlent directement du Bien suprême et l'entourent3. Le soleil a donc contribué à la formation

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