Amm. Marc, xxn
n'avait presque pas besoin de paraître les poursuivre ni même de s'apercevoir de leur existence. Il lui suffisait de lâcher la bride à la réaction qui s'opérait de toutes parts contre les favoris de Constance et contre les principales mesures politiques de ce souverain. Comme tous les ministres de Constance avaient été chrétiens ou soidisant tels, Julien, en réparant de justes griefs, ou en donnant cours à des représailles légitimes, se délivrait sans éclat, sinon de ses plus honorables, au moins de ses plus puissants ennemis.
Le peuple, en effet, longtemps opprimé et toujours turbulent, demandait des victimes : on les lui accorda avec largesse. Une commission de justice, composée du préfet d'Orient, des consuls désignés, des généraux Arbétion et Agilon, du maître de la cavalerie Jovien et du préfet Hermogène, ami particulier de Julien, mande par une lettre expresse de lui, eut charge de prendre connaissance de toutes les concussions qui s'étaient commises dans les dernières années et de faire rendre gorge à tous les spoliateurs. Les dénonciations ainsi provoquées ne manquèrent pas, et la commission, qui se tint à Chalcédoine dans le camp des Protecteurs, mit une promptitude militaire dans ses décisions. Les premiers coups portèrent sur des hommes justement détestés. L'agent d'affaires Apodème, un des instruments les plus actifs de la mort du malheureux Sylvain, l'odieux PauHa-Chalne , l'intrigant eunuque Eusèbe, furent envoyés au supplice au milieu de l'exécration
générale. Malheureusement il est difficile de s'arrêter sur la pente de la délation et de la vengeance. Aux grands coupables succédèrent les moindres, puis enfin les innocents. Le choix des commissaires, d'ailleurs, n'était pas heureux. Arbétion était lui-même un homme insolent, cupide, qui usa de sa puissance momentanée, soit pour satisfaire ses propres ressentiments , soit pour flatter son nouveau maître en châtiant impitoyablement tous ceux qui, à une époque quelconque, avaient pu desservir le César auprès de l'Auguste. Puis, les abords de la commission furent envahis de solliciteurs qui réclamaient l'argent donné par eux autrefois aux condamnés pour acheter leur crédit. Il en venait surtout d'Égypte, la province la plus mal gouvernée de l'empire, et ils étaient si nombreux, si bruyants, ils insistaient si fort pour voir le prince, criant comme des geais, dit Ammien Marcellin , qu'on fut obligé de leur interdire le passage du détroit, en leur promettant au nom de Julien qu'il irait faire une visite en Égypte et prendrait connaissance lui-même de toutes les plaintes, et en même temps un ordre exprès interdit à tout navire de transporter aucun passager d'Alexandrie à Chalcédoine. Dans le trouble produit par cette mêlée de réclamations diverses, les plus regrettables décisions furent arrachées à la signature de Julien. Les maîtres des offices, Pentadius et Florentius, le comte du domaine privé, Évagre, le notaire Cyrinus, furent condamnés à la mort ou à l'exil. Une circonstance
fortuite rendit la condamnation de Florentius tout à fait singulière : son consulat n'était point achevé; il fallut donc faire figurer son nom en tête même de la sentence qui le frappait sous cette forme : «Florentius el Taurus étant consuls, et Florentius étant amené devant le juge, par le crieur public, il a été décidé, etc. » Mais ce qui surprit le plus fut de voir livrer au bourreau le comte des largesses sacrées, Ursule, celui-là même qui, en Gaule, avait bravé le ressentiment de Constance, pour ouvrir à Julien, dans un moment d'embarras pécuniaires, un crédit sur sa caisse.
Cet acte d'ingratitude causa une indignation générale, et Julien lui-même s'en émut. Il protesta qu'on avait surpris son consentement et que la sentence avait été rendue, à son insu, par l'effet du ressentiment d'un des juges; puis il se hâta de restituer, en partie du moins, les biens du condamné à ses enfants. Alors aussi, par une autre loi un peu tardive, il mit enfin un terme aux récriminations, en interdisant à tous ceux qui avaient payé indûment quelque faveur, d'en réclamer l'indemnité. C'était une manière de faire savoir qu'il voulait rester élranger à toutes les violences de la commision, et qu'on avait abusé de son nom. Il est difficile de croire pourtant que, prudent et attentif comme il l'était, il eût ainsi laissé libre cours, sans quelque secret dessein, à l'impétuosité du zèle sanguinaire de ses amis. Le motif de sa négligence affectée n'est que trop aisé à présumer. Tous ces accusés étaient chrétiens, presque tous considérables
par leurs emplois et amis des principaux évèques. Ou les livrait donc sans regret à toutes les conséquences de leur impopularité. (Tétait purger la cour d'un élément importun. « On les frappait, dit saint Grégoire, moins pour avoir servi l'empereur que pour être restés fidèles à un plus grand maître. » Mais saint Grégoire n'ajoute pas que ce qui rendait ces exécutions faciles, c'est que la plupart des victimes ayant figuré dans le nombre des persécuteurs hérétiques, plus d'un chrétien opprimé les voyait succomber, sans trop de regret, môme sous une réaction païenne \
Un calcul du même genre se laisse apercevoir jusque dans les réformes très-radicales que Julien opéra sans délai dans le personnel de sa cour. Constance, habitué à tout le faste de l'Orient, ne marchait qu'environné d'une nuée de serviteurs, de chambellans, de barbiers, de cuisiniers, tous gorgés de ses faveurs, vivant aux dépens du trésor, gardant et vendant l'entrée du palais, assouvissant do toutes manières leur avidité en flattant la sensualité du maître. Julien congédia, aux applaudissements de tout le peuple, toute cette armée de parasites. Il réduisit sa propre maison au strict nécessaire, et imposa aux serviteurs qu'il gardait la frugalité dont lui-même donnait l'exemple. On cita bientôt de lui plusieurs de ces traits heureux qui, dans une grande cité, sont avidement re-
1. Amm. Marc, xin, 3, 6. — Jul., Ep. xx, p. 389. — Liban., Or. 10, p. *99. — 8. Grég. Nax., Or. îv, 6. — Cod. Theod., h, t. 89, L t.
cueillis et volent rapidement de bouche en bouche. Il avait, par exemple, témoigné le désir de faire couper ses cheveux ; le coiffeur impérial arriva dans ses plus beaux vêtements de cérémonie. « Qui êtes-vous? lui dit l'empereur. J'ai demandé mon barbier, et non point un membre de mon conseil. » Puis il s'informa du traitement qu'avait cet important fonctionnaire. Vérification faite, on sut qu'il ne recevait pas moins de vingt rations de blé par jour, plus la nourriture d'autant de chevaux, et un traitement annuel, sans compter les profits extraordinaires. Tous ces articles et bien d'autres encore furent rayés de la dépense de la cour, et soulagèrent le trésor privé. Mais le consciencieux Ammien ne manque pas d'ajouter que, sous prétexte de chasser les bouches inutiles, on renvoya aussi des hommes probes en petit nombre, h la vérité, mais qu'on eût mieux fait de garder. 11 n'est pas difficile de deviner qui étaient ces élus que Julien chassait si vite, et que l'équité de son biographe regrette.
Une suppression mieux vue encore fut celle des agents d'affaires, des curieux, des innombrables officiers de police, que la politique inquiète de Constance avait multipliés sans mesure. Julien mit beaucoup d'ostentation à les éloigner et à paraître se confier à l'amour de ses peuples. Si l'on en croyait Libanius, il aurait supprimé jusqu'à l'office même de curieux *. D autres
1. Cet office n'était point à l'origine, comme le nom le pourrait faire croire, un métier de police. La charge régalière des curieux était d'inspecter les postes et de 6 'assurer que personne ne disposait $au3
lois, destinées à aggraver la responsabilité des percepteurs d'impôts, à diminuer les contributions locales, à prévenir rétablissement de nouvelles charges, enfin à réduire ou à supprimer T or coronaire (ce don de joyeux avènement devenu un impôt véritable), suivirent de près et complétèrent cet ensemble de mesures popu-
Sur deux points en particulier, Julien trouva et saisit avidement l'occasion de satisfaire à la fois les justes demandes de l'opinion publique et les secrets ressentiments de sa politique. Il s'agissait de l'abus des immunités municipales et des voitures publiques. De toutes parts les curies, accablées du poids des impôts dont elles étaient solidairement responsables, s'élevaient contre les faveurs dispensées par Constance à ses courtisans, et qui, en soustrayant les privilégiés à leur part de charges, augmentaient le fardeau de ceux qui y restaient soumis. Parmi les exemptés, les évéques, les prêtres chrétiens, tous les serviteurs de l'Église, h quelque degré que ce fût, se présentaient au premier rang. Évidemment les libéralités de Constance avaient, en ce point, passé la mesure de la prudence. La justice des réclamations des villes était telle, la misère des
i brevet des voitures publiques (Cocî. Theod., vi, t. 29.) Mais cette commission, en les mettant toujours en campagne, leur permettait de l'enquérir de ce qui se passait dans chaque lieu. On voit par trois lois de Constance, au titre que nous venons d'indiquer, qu'il avait dù lui-même refréner leurs usurpations. Voir première partie de cette Histoire, t. u, p. 208.
i . Cod. Theod., Tiu, t. i, 1. 6 et 7; xi, t. 16, 1. 10.
communes opprimées était si navrante , que lui-même , dans ia dernière année de son règne, avait été oblige de restreindre d'une manière notable l'étendue de ses concessions. Il n'y eut donc rien d'étonnant à voir Julien» passant à l'extrême opposé, déclarer, dès les premiers temps qui suivirent son entrée à Constantinople, tous les privilèges de ce genre révoqués, et les prêtres chrétiens, comme tous autres, astreints aux charges municipales et obligés de rentrer dans le droit commun. La même mesure fut étendue, et aussi avec une approbation assez générale, aux sénateurs réfractaires qui se soustrayaient aux honneurs de leur ordre pour en éviter les charges. L'abus des voitures publiques pour les voyages des courtisans était un excès du même genre : leschrétiens,eten particulier les hérétiques, n'en étaient pas les seuls, mais bien malheureusement, les principaux coupables; car c'étaient les voyages constants des évéques à la cour et aux conciles qui avaient surtout ruiné les postes et mis les chevaux sur la litière. En prenant aussi sur-le-champ des mesures pour limiter strictement aux grands fonctionnaires la faculté de voyager aux frais de l'État , Julien frappait donc encore ses ennemis sans les nommer. Enfin les villes se plaignaient partout que, pour satisfaire aux fantaisies somptueuses des deux derniers empereurs , leurs possessions avaient été envahies, leurs édifices démolis, la destination des lieux sacrés altérée: Ce n'était pas
toujours, h la vérité, mais c'était souvent pour bâtir «
des églises, que les deux empereurs chrétiens avaient autorisé l'aliénation des biens communaux. Julien se hâta de proclamer, en principe et sans distinction, la restitution de toutes les possessions publiques aux villes qui en avaient été privées. Il n'ignorait pas sans doute que, par cet ordre, il commandait implicitement la clôture de beaucoup de sanctuaires chrétiens, et il enveloppait ainsi de toutes parts le christianisme, sans le désigner, dans cette réaction générale opérée contre le règne de Constance, à laquelle applaudissaient tout l'empire et même la meilleure partie de l'Église1.
11 n'en fallait pas davantage, cependant, pour faire comprendre à tous les ambitieux que , décidément , le pouvoir avait passé d'un camp dans l'autre, et que ceux qui ne voulaient pas être oubliés en chemin devaient marcher à sa suite. L'art de deviner la volonté du maître, sans lui donner même la peine de la dire, a toujours fait partie de l'éducation d'un bon courtisan. Les apostasies se multiplièrent donc, sans que Julien eût besoin de les provoquer. Pour avoir même tout leur mérite, il fallait qu'elles parussent bien spontanées. Ce raffinement de flatterie ne fut point néglige, et Julien, environné tout à coup de néophytes païens, put se faire l'illusion qu'il assistait à une véritable renaissance de la vieille foi. Partout, à Constantinople et dans le voisinage, on
1. Cod. Tluod.. xn, t. 1, 1. 50; nu, t. 5, l. 11; x, t. 3, 1. 1. Ces diverses lois sont de février 3fiî, deux mois après l'entrée de Julien à Constantinople. — Jul., Ep. x, p. 380. — Soz.,t, 15.
iv. 10
JULIEN AUCLSTE.
rouvril des temples, on releva des statues ; tous les courtisans s'empressèrent de rapporter les objets précieux, les lambeaux de colonnes , les statues autrefois consacrées qui avaient pu tomber en leur possession. Les chaires d'éloquence retentirent des louanges des Dieux. Rhéteurs, soldats, magistrats, tous rivalisèrent d'un zèle nouveau , destiné à faire oublier celui qu'ils étalaient la veille. Peut-être même, pour tout dire, ces vieux serviteurs du pouvoir étaient-ils plus sincères et plus à leur aise sous ce masque que sous l'autre. Le paganisme était resté cher aux traditions despotiques de l'administration romaine, comme à la frivole imagination des gens de lettres. Tout le peuple des cours et des "écoles s'était, il est vrai, fait chrétien par complaisance, mais était resté païen de cœur comme d'habitude, et le redevenait volontiers de profession. Au nombre de ces conversions si facilement improvisées, Julien fut particulièrement sensible à celle d'un de ses professeurs d'éloquence, nommé Hécébole, qui lui avait donné autrefois des leçons et avec qui il avait eu des discussions théologiques. La conversion d'un sophiste était d'un prix inestimable à ses yeux \
Tout lui réussissait donc à souhait : il avait les avantages du triomphe en gardant le renom de la modération et de la justice. Des ambassadeurs arrivaient de tous les bouts du monde, depuis le pied du mont Alhos jusqu'aux bords de l'Indus, chargés de présents et d'hommages.
I. Liban., Or. 10, p. 291.— S. Grég. Naz., Or. iv, 5,65.— Soc., m,iS
Les païens exaltaient le nouveau règne, les chrétiens ne s'en plaignaient pas trop ; les meilleurs mêmes se consolaient d'apostasies qui ne leur enlevaient que de faux frères, et d'une disgrâce qui leur rendait au moins la liberté. Aussi, ce ne fut point chez eux que Julien rencontra les premières difficultés; les nuages s'élevèrent du côté de l'horizon où il les attendait le moins; ce furent ses meilleurs amis, les rhéteurs et les sophistes, qui lui causèrent ses premiers soucis1.
1. Je dois au lecteur quelques explications sur l'ordre que j'ai suivi dans l'expositiou des faits si nombreux et rapportés par les historiens avec des circonstances si détaillées qui remplissent les dix-buit mois du règne de Julien. Ces faits, empruntés à des sources diverses, nous sont en général parvenus sans suite, sans lien, sans date précise, et toutes les biographies ou histoires de Julien reproduisent cette confusion. De là des contradictions très-difficiles à résoudre, et de la aussi un embarras pour se former une idée nette de la suite des événements et du caractère des personnages.
Il est iudubitable, en effet, que pendant cet espace de temps, fort court, mais si rempli, les dispositions des divers partis ont dù éprouver de grands changements. Les chrétiens, au lendemain de la défaite de Constance, contre lequel ils avaieut de si justes griefs, n'étaient point aussi mal disposés pour son successeur, qu'ils le devinrent lorsque la clôture de leurs temples et de leurs écoles l<wr eut inspiré de justes ressentiments.
Julien lui-même s'est corrompu par l'exercice du pouvoir, et s'est aigri par les résistances qu'il rencontrait. Tel fait qui s'explique, par conséquent, à la fin du règne de Julien, est inexplicable au commencement. Il est de la plus haute importance de faire un classement qui permette de suivre le développement des caractères et des liassions.
Pour y parvenir, J'ai étudié le petit nombre de faits dont nous savons la date précise, comme le voyage de Julien à Antioche, les divers incidents de ce voyage, la tentative de reconstruction du temple de Jérusalem, l'exil d'Athanase, etc., et j'ai rapproché de ces divers faits et groupé autour d'eux tous ceux qui, bien que sans date, m'ont paru attester le môme état des esprits, et la môme situation des affaires. Le lecteur jugera si, par ce procédé, je suis arrivé à déterminer avec vrai-
Il n'avait pas eu de repos qu'il ne les eût mandés tous auprès de lui de tous les bouts de son empire. Le recueil de ses lettres ne contient pas moins de vingt épHres différentes , toutes écrites ou pour les mander à sa cour , ou pour exprimer le regret de ne pas les y voir arriver *. Le langage de ces pièces est d'une tendresse émue qui touche au ridicule ; ce sont de vraies lettres d'amoureux. « Tant que Jamblique n'est pas près de lui , Jes ténèbres cimmériennes lui couvrent le front2; il n'ose pas même porter le nom d'homme. Quand la réponse de son très-doux frère Libanius tarde trois jours, il a vieilli d'un siècle en l'attendant; et dès qu'elle arrive, tout malade qu'il est, il se la fait apporter dans son bain , et il est guéri sur-le-champ *. Si Eugène se fait attendre , il voudrait avoir des ailes pour le rejoindre4. » Et souvent la fin de ces brûlantes invitations est celle-ci: «0 mon très-cher, quand pourrai-je le voir et t'embrasser? Maintenant, je n'ai que la consolation des pauvres amoureux, c'est de répéter tristement ton nom5. » '
semblance le progrès des événements. — Je me suis utilement servi dans ce travail de la classification chronologique des lettres de Julien qu'a tentée M. Desjardins.
1. Jul., Ep., p. 874, 383, 402, 403, 405, 415, 425, 442, 448, 458, etc — Ces diverses lettres ont été rapprochées et mises en regard par M. Desjardins (p. 115-117). 11 cite également plusieurs pièces qui ne se trouvent pas dans l'édition de Spanheim, mais seulement dans la collection plus complète de Heyler.