‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 195 sur 297 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Qui l'aurait cru? De si tendres appels ne furent pas tous écoutés. Les deux maîtres de l'art, les premiers invités, ceux à qui étaient réservées les plus hautes dignités étaient Maxime et Chrysanthe, ceux-là mêmes qui, dix ans auparavant, avaient initié le jeune philosophe aux mystères du paganisme. Ce n'était pas assez d'une lettre, on leur envoya une escorte pour les cherçher. Tant d'honneurs ne les rassurèrent pourtant pas complètement; un revirement si inattendu dans leur condition effrayait leur prudence. Depuis la mort de Sopatre, Constantinople, avec sa population chrétienne et turbulente, était en mauvais renom auprès des philosophes. Avant de se mettre en route, les prudents mystiques jugèrent opportun de consulter leurs Dieux , et ils ne purent se dissimuler que les présages se montraient sous un jour tout à fait funeste. Chrysanthe , le moins entreprenant , pour ne pas dire le plus pusillanime des deux, s'écria , tout terriiié : « Non-seulement , il ne faut point partir, mon très-cher, mais il faut chercher quelque bonne retraite pour se cacher. » Maxime était plus tenté par l'ambition : « Oubliez-vous donc, dit-il à Chrysanthe, ce que nous avons appris dès notre enfance , à savoir que des hommes habiles et sages ne s'arrêtent pas aux premières apparences, mais qu'il faut, en quelque sorte, faire violence à la nature divine, jusqu'à ce qu'on ait trouvé celui des Dieux qui consent à nous servir. — Faites à votre aise, dit Chrysanthe plus pàleel plus immobile qu'une ttatue, si vous

vous en sentez le courage; pour moi, je ne résisterai point à des signes si clairs. » Maxime revint donc seul à la charge , et l'oracle docile fiàit par se prêter à ses désirs. Il partit sans son compagnon » mais environné d'une foule de magistrats, de sénateurs, de solliciteurs de toute sorte, qui lui souhaitaient un heureux voyage et le priaient de ne pas les oublier à la cour. Les femmes mêmes se pressaient autour du cortège et accablaient de leurs recommandations l'épouse du sophiste, dame de distinction, bel esprit de profession et plus savante que son mari. Partout où ils s'arrêtaient, c'étaient les mêmes hommages et les mêmes importunités 4.

A Constantinople , la réception fut presque royale. Julien sortit du conseil, où il haranguait une députatipn du sénat, et vint embrasser son vieux maître dans le vestibule, avec un empressement qu'Àmmien condamne. Mais son désappointement, en voyant que Maxime était arrivé seul , fut des plus piquants. Outre le regret qu'il éprouvait de perdre la compaguie d'un ami, ce défaut de confiance dans sa fortune le touchait au vif. Loin de s'offenser cependant, il insista a plusieurs reprises, et descendit même jusqu'à écrire à Mélile, femme de Chrysanthe , une longue lettre très-flatteuse , toute de sa propre main, pour l'engager à ébranler la résistance de son mari. Tout fut inutile; Chrysanthe fut

i. Eunap., Ti4 Soph., Naxmus, p. 470, 477.

inflexible. En désespoir de cause, alors, Julien se décida à le laisser en Lydie, en lui donnant la charge de souverain pontife. L'histoire ajoute que Chrysanthe, persévérant dans ses tristes pressentiments, lit peu d'usage de ses pouvoirs, et ne se hâta même nullement de procéder à la reconstruction des temples.

Tout le monde ne gardait pas un si prudent souvenir de l'instabilité de la fortune. La masse, au contraire, de cette race avide et vénale des sophistes, n'avait garde de manquer une si belle occasion de se gorger de faveurs et de richesses. Maxime lui-même donna l'exemple en s'enlourant d'un luxe ridicule, en s'établissant dans un vrai palais, vêtu des plus riches vêtements et servi par des milliers d'esclaves. Son abord devint plein de morgue, et personne ne pouvait plus pénétrer auprès de lui. Le spectacle porta ses fruits; de toutes les petites villes de Grèce, professeurs, poètes, devins, augures, aruspices, accoururent comme à la curée. C'était à qui raconterait les tourments qu'il avait soufferts sous Constance, et à qui ouvrirait dans un coin de la ville, avec les deniers de l'aumône impériale, un petit temple, un sanctuaire borgne, qui couvrait en réalité un coupe-gorge ou un lieu de prostitution. Tout le bas-fond, toute la boue du culte païen, remuée subitement, remonta à la surface. Des charlatans vendant des amulettes, des enthousiastes faisant des contorsions, des femmes perdues s'intjtulant prêtresses ou bacchantes, parcouraient à toute heure la ville, dans les costumes les plus

étranges ; et ces victimes intéressantes exigeaient impérieusement qu'on leur ouvrit les caisses du trésor et les portes du palais

Mais c'était surtout les jours de fête solennelle, et quand Julien se rendait en grande pompe aux temples païens, que toute l'armée des bateleurs et des prostituées accourait pour lui faire cortège. Comme ils avaient presque tous des insignes de dignités sacerdotales, il fallait bien leur faire place en l'honneur des Dieux qu'ils représentaient. Ils prenaient donc le pas sur les troupes, sur les généraux, entouraient le cheval de l'empereur, et faisaient arriver jusqu'à ses oreilles leurs plaisanteries obscènes et leurs bruyants éclats de rire. Le chaste, le grave Julien traversait ainsi Constantinople, entouré d'une mascarade d'ivrognes et de filles à moitié nues, qui portaient sur leurs visages flétris les traces de l'orgie nocturne 2.

On peut croire qu'il rentrait le cœur serré d'une douloureuse surprise. Ce n'étaient là ni l'école de sagesse à laquelle il s'était mis à la suite d'Épictèle et de Marc-Aurèle, ni même les gracieuses théories d'Athènes que ses rêves avaient entrevues à travers la prose poétique de Platon. Il cherchait en vain du regard les vieillards à barbe blanche et les vierges au front pur orné de bandelettes. Au lieu de l'encens des parfums, il respi-

1 . Eunap., loc. cit. — S. Jean Chrys., in Julicmum et gentiles, t. u, p. 667, 668. — A mm. Marc, xxn, 12, is. Les aveux des deux païens confirment l'exactitude de la description de l'évéque.

*. S. Jean Chrys., ibid.

rait une atmosphère tout imprégnée de l'odeur fétide de l'ivrognerie et de la débauche. En sortant de ces tristes scènes, il lui fallait soutenir un siège d'une autre espèce. C'étaient des demandes de toute nature que ses amis les sophistes lui apportaient à toute heure. Rien ne les contentait : ils étaient inépuisables et innombrables. Bon comptable, économe par nature, administrateur prudent, Julien ne voulait pas leur permettre de mettre à sec les caisses de l'État. Il les refusait souvent et les éconduisait avec de bonnes paroles. C'étaient alors des plaintes, bientôt des propos aigres et des reproches directs : on l'accusait de beaucoup promettre et de ne rien tenir Les meiDeurs mêmes et les moins à plaindre prenaient part à ces récriminations. C'était le roi des rhéteurs Libanius, par exemple, qui d'Ànfcioche, où il était maintenant établi, lui écrivait sur un ton aigredoux : « Je ne crois pas que vous m'ayez retranché du nombre de vos amis, bien que je sois le seul qui n'ait rien reçu de vous. Je comprends la raison de cette exception. Vous voulez que toutes les villes de voire empire soient riches en toutes choses, et principalement en éloquence , sachant que c'est la seule distinction qui nous préserve d'être semblables aux Barbares. Vous craignez donc que si je devenais riche je n'abandonnasse mon art, et vous avez cru qu'il fallait me conserver pauvre pour que je restasse attaché à ma

1. S. Grég. Naz., Or. v, 20. — Saint Grégoire redit évidemment ici ce qu'il avait entendu dire aux sophistes éconduits par Julien.

profession. C'est ainsi que je veux interpréter votre conduite... C'est dans une vue d'intérêt public que vous ne me donnez rien. Vous voulez que , manquant de richesses, nous abondions de paroles*. *

Pour résister à cette pression et faire honte à ceux qui déshonoraient ainsi la sagesse, Julien redoubla en Tain de sévérité, de simplicité, de négligence même dans son extérieur. C'était peu d'être philosophe: la vue d'un faste et d'une avidité qui le choquaient le portait, par réaction, à imiter les excès de cette secte étrange quel'antiquité avait baptisée du nom de cynique. Socrate ne le contentait plus : c'était Diogène qui devenait son modèle. Une chevelure mal peignée , que ne surmontait plus jamais le diadème, une barbe sale, un manteau à peine attaché et en guenilles, ce fut sous cet aspect étrange que s'offrit aux yeux de ses sujets le successeur dfc Césars. Il ne s'apercevait pas que, par ce désordre d'un nouveau genre, il ne faisait qu'ajouter au spectacle déjà si bizarre de sa cour un contraste et par conséquent un ridicule de plus. Ce redoublement de rigueur ne réussit pas. Tant qu'il ne s'agit que de prendre comme lui la besace et le manteau et d'afficher l'impudence classique du cynique, tout alla bien, les imitateurs ne manquèrent pas, et la cour se remplit à l'instant de sectateurs d'Antisthène. Mais quand à la négligence ex-

i. Liban., Ep. 372, p. 185. Le commencement de cette lettre ferait croire qu'eUe a été écrite pendant le séjour de Julien en Gaule. Mais il n'était alors évidemment pas assez riche pour faire des largesses à aes amis.

térieure il fallut joindre les mortifications du corps, les privations, la vie en plein air, les bains froids, les repas de viandes sans apprêt ou de poisson cru, les nouveaux cyniques ne purent se résoudre à pousser la comédie jusque là. Us firent hautement le procès à l'empereur, bien plus, à Diogène lui-même, et déclarèrent sans ménagement que toutes ces austérités n'étaient que des actes d'arrogance et de vanité condamnés par la vraie sagesse. Les officiers, les chambellans, qui s'accommodaient très-bien du retour des fêtes sensuelles du paganisme, mais que choquait dans leurs habitudes l'absence du décorum impérial , et qui n'aimaient pas à voir un empereur en négligé, firent écho à ces plaintes. Le peuple, qui veut toujours que le luxe entoure la puissance, commença de railler tout haut. Julien, observateur sagace autant que dévot ridicule, sentit promptement qu'on se jouait de sa foi, et il en éprouva un violent dépit. Suivant sa coutume, il épancha sa bile dans deux longs traités oratoires contre les chiens ignorants, écrits, nous dit- il, au courant de la plume, dans une nuit, et où il s'efforce de défendre la philosophie contre ceux qui l'attaquent

aussi bien que contre ceux qui la déshonorent. « Les fleuves, s'écrie-t-il, remontent vers leur source. Voici des

cyniques qui accusent Diogène de vanité; des gens forts,

eu nés et bien portants , qui ne veulent pas se laver

dans l'eau froide en plein été, de peur d'attraper du

mal, qui se moquent de voir manger des polypes et

des poissons crus... et qui croient avoir fait des progrès dans la science parce qu'ils sont arrivés à s'apercevoir que la mort est un mal : connaissance que Socrate, avant Diogène, s'était glorifié de ne pas avoir1. » Ce sont toutes ces coutumes bizarres de la vie de Diogène» et d'autres moins décentes, dont le cynique couronné entreprend la justification avec un singulier accent de verve ironique et déclamatoire. « Le but de la philosophie cynique, dit-il, comme de toute autre, n'est-ce pas le bonheur? Et le bonheur consiste à vivre suivant la nature et non suivant l'opinion. Les plantes, les animaux vivants de toute espèce , se développent bien, lorsqu'ils suivent sans entraves la fin que la nature leur a assignée. Le bonheur des Dieux mêmes consiste à se conformer à leur nature. C'est donc dans cette conformité avec la nature, et non point ailleurs , qu'est caché le bonheur de l'âme et qu'il le faut chercher. Mi l'aigle, ni le platane, ni aucun autre animal ou végétal, ne s'efforcent d'avoir soit des plumes, soit des feuillage d'or : ils ne cherchent point pour se reproduire des germes d'argent, ni, pour courir, des aiguillons de fer ou de diamant; mais, contents des organes que la nature leur a donnés, quand ils les conservent sains et suffisants pour leurs besoins et leur défense, ils s'estiment dans le plus heureux état. Combien n'est-il donc pas ridicule de voir l'homme chercher son bonheur dans les choses qui lui sont étrangères, la richesse, la naissance,

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