‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 201 sur 297 · Jul., loc. cit., p · texte numérisé non relu

Jul., loc. cit., p

iv. il

Pour se reposer de celte invective et se consoler de sa tristesse, Julien entreprend, avant de finir, de tracer lui-même le modèle d'une fable honnête portant avec elle sa moralité. Cette fable , c'est sa propre histoire , à peine déguisée sous le voile d'un graeieux apologue, Ily eut une fois un homme riche qui possédait beaucoup de troupeaux et de serviteurs, mais il négligeait le culte des Dieux. Il eut beaucoup d'enfants de plusieurs femmes; il leur laissa son bien, sans prendre le soin de le partager. Ce fut un sujet de grande division entre eux ; ils se querellèrent, se tuèrent l'un l'autre, dévastèrent le foyer et le sanctuaire paternels. Jupiter, voyant ce désordre , poussa le Soleil qui gouverne la terre à en faire justice. Par un reste de pitié, cependant, le Dieu suprême, le Soleil et les Parques, tenant conseil entre eux, résolurent d'épargner seulement, de toute cette race, un jeune enfant, parent obscur et éloigné du père de famille. Cet enfant grandit sous la tutelle de Minerve et d'Apollon. Un jour qu'il s'était assoupi, en plein air, sur une pierre, Mercure lui apparut dans son sommeil, sous la forme d'un jeune homme de son âge : « Viens, lui dit-il, je vais te montrer le chemin qui conduit à la demeure du père des Dieux. » Puis il le mena jusqu'au pied d'une grande montagne et l'abandonna. L'enfant, éperdu , se mit à invoquer Jupiter , et alors le Soleil et Minerve descendirent près de lui, et, le conduisant sur un point élevé, lui montrèrent tout l'héritage de sa famille dévasté par des serviteurs infidèles, pendant que

le maître était plongé dans un lâche sommeil. Ils lui annoncèrent que tout cela lui appartiendrait , mais lui firent trois recommandations : de ne pas dormir comme son parent , de ne pas céder aux avis de mercenaires adulateurs, de n'honorer que les Dieux et ceux qui leur ressemblent, « Souviens-toi aussi , lui dirent-ils en le quittant , que tu as une âme immortelle , d'essence divine, et que, si tu suis nos avis, tu seras dieu comme nous et tu jouiras de la vue de notre père1. »

Malgré ces derniers mots, pleins encore d'une orgueilleuse confiance , le doute, on s'en aperçoit, s'était glissé dans cette âme ardente. On voit poindre dans ces paroles le sentiment qui allait troubler sans relâche les jours de sa courte existence : l'irritation de se retrouver irapuissant au sein du pouvoir absolu. Ni les légions de Julien, ni son éloquence , ne pouvaient faire briller une étincelle de vertu sur les cendres éteintes du paganisme. Malgré ses dédains affectés , le philosophe désenchanté commençait à tourner avec une secrète envie ses regards vers ces solitudes chrétiennes où , chaque jour, des milliers d'hommes inconnus de la terre couraient dompter la nature et braver le monde, sans offenser la pudeur.

Ce qui devait rendre le contraste de plus en plus visible à tous les yeux, et-plus poignant pour Julien, c'est que, pendant que le retour de la faveur mettait dans tout son jour la misère des débris du paganisme ,

l.Jul., loc. Cit., p. 423-435.

quelques mois de disgrâce, au contraire, purifiaient et soulageaient l'Église chrétienne. Les apostasies la délivraient rapidement des fausses conversions qui la déshonoraient : c'était une saignée salutaire qui la débarrassait d'un sang corrompu. Les héros de la foi, rentrés paisiblement dans chaque diocèse , . rapportaient et répandaient autour d'eux les inspirations d'une piété échauffée par le malheur; les chrétiens faibles, que l'amour des grandeurs et le contact des cours avaient un instant égarés, plongés dans une solitude forcée, s'y abreuvaient de recueillement et de pénitence. Les dissentiments même se calmaient , n'étant plus entretenus par l'ambition qui les avait si cruellement envenimés. Ariens, semi-Ariens, orthodoxes, sans se réconcilier encore ni se confondre, se revoyaient, se parlaient, commençaient à s'entretenir de leurs périls communs. Si on ne conciliaitpas les points de divergence, on faisait au moins, pour un instant, trêve à la discussion. L'Église, remise d'un ébranlement momentané, se dressait devant son ennemi, calme etfière, ne demandant et ne redoutant rien, confiante dans l'assurance d'un secours céleste et dans le sentiment d'une grande force humaine.

Tout porte à croire que Julien était sincère dans son désir , si souvent exprimé , de ne point l'attaquer ouvertement. Comme tous les gens de sa génération, il était fatigué des persécutions religieuses, et» en outre» il se méfiait de l'efficacité des moyens violents. Tout bas

aussi, et sans se l'avouer, il avait le sentiment de sa faiblesse et redoutait d'entrer en lutte avec l'Église. Hais il n'en était pas moins très-décidé à rendre au paganisme toutes les prérogatives de la religion officielle et politique, et il ne calculait pas qu'une telle restauration, tenlée après trente années, ne pouvait s'opérer, sans entraîner avec elle de sanglants déchirements, ou, s'il avait prévu ces collisions, il ne se mettait point en peine de les prévenir. Elles ne pouvaient pourtant tarder à éclater.

A l'ouverture de toutes les persécutions des siècles précédents , c'était toujours dans les rangs de l'armée que se faisaient sentir les premiers coups du pouvoir irrité. L'alliance intime, la confusion habituelle des cérémonies militaires et religieuses, la rigueur de la • discipline romaine qui ne laissait pas au soldat la moindre liberté de disposer de sa personne , fournissaient des prétextes faciles à toutes les vexations. Quand le drapeau était surmonté de l'image des Dieux, quand toute bataille ou même toute revue était précédée d'un sacrifice, quand le nom de l'empereur n'était prononcé que suivi d'épithètes qui sentaient l'apothéose, se distinguer de son voisin par sa manière de prier, c'était manquer à la consigne et rompre l'uniformité du corps. Sous les empereurs chrétiens eux-mêmes, il n'avait pas été toujours aisé d'enlever aux habitudes militaires une certaine apparence et comme un certain parfum d'idolâtrie. Julien n'eut rien de plus pressé que de rétablir en plein dans

I6ft JULIEN AUGUSTE.

r administration militaire , qui était l'objet de sa prédilection, toutes les anciennes coutumes de la république. L'étendard de Constantin, la iameux Labarum, qui était devenu, sous Constance, le modèle de tous les drapeaux, reprit sans délai la forme des vieux insignes des légions. La croix, le monogramme du Christ, disparurent et firent place au chiffre fameux du sénat et du peuple romain. De plus, à côté de la médaille de l'empereur , on commença à glisser timidement les symboles de Mars, de Jupiter et des autres Dieux1. Puis, un jour où les soldats étaient convoqués pour recevoir une distribution de leur solde (probablement quelque gratification extraordinaire, à l'occasion des dernières victoires), Julien annonça qu'il voulait procéder lui-même à la répartition. On s'aperçut alors, non sans surprise , qu'à côté du siège impérial était placé un autel portatif dont le feu était allumé , et un peu plus loin une petite table portant une cassolette d'encens. Ordre fut donné à tous ceux qui viendraient recevoir leur solde, de commencer par verser quelques grains d'encens sur le feu a.

Une assez vive rumeur parcourut à l'instant tous les rangs. Qu'était-ce que cette exigence insolite? Était-ce un sacrifice aux idoles qu'on demandait à' l'armée? Dans ^le doute» les soldats chrétiens ne voulaient pas avancer.

1. Soz., y, 17. — S. Grég. Naz., Or. iy, 55, 66. *• Soz., loe. cit. — S. Grég. Naz., Or. iv, 55, 83, 84. — Théod., m, i6,17.

On les rassura en leur faisant remarquer qu'il n'y avait ni image , ni idole sur l'autel , et en protestant qu'il ne s'agissait que d'une étiquette insignifiante qu'on voulait remettre en vigueur. Plusieurs ne se laissèrent pas convaincre, et s'abstinrent de répondre à l'appel, sous prétexte de maladie. Le plus grand nombre crut ou voulut croire tout ce qui lui permettait de toucher promptement son argent, et la cérémonie s'acheva sans difficulté1.

De retour aux quartiers, au moment où, se mettant à table, les soldats chrétiens commençaient, à leur ordinaire , par faire le signe de la croix, ils s'aperçurent que leurs compagnons païens les regardaient en souriant. Ils pressèrent les rieurs de questions pour savoir ce que signifiaient ces airs de malice : « Nous rions , dit enfin l'un d'eux, de vous voir adorer encore Jésus-Christ , au moment où vous venez de le renier. » Les chrétiens , comprenant alors le sens qu'on attribuait généralement à leur démarche, pâlirent et se troublèrent; le plus grand nombre pourtant courba la tête sans rien dire . Mais quelques-uns, plus animés, se levèrent bruyamment, et, déchirant leurs vêlements et leurs cheveux, parcoururent les rues de la ville en s'écriant : « Nous sommes chrétiens, que tout homme l'entende, et que l'entende aussi ce Dieu pour qui nous vivons et devons mourir. Nous ne te renions pas, ô Sauveur de nos

t. Sqz. — S. Grég. Naz. — Théod., loc. cit.

âmes!... Si notre main a failli, notre pensée ne l'a point suivie. » Us arrivèrent ainsi, au milieu des cris et de rémofion générale, jusqu'au palais de l'empereur, et jetèrent à ses pieds avec dédain l'or qu'ils venaient de recevoir *.

Suivant toute apparence, cette explosion contraria fort Julien. Son intention sans doute n'avait point été d'entraîner du premier coup tous les soldats chrétiens dans le paganisme, mais seulement de les accoutumer à quelques pratiques équivoques qui auraient frayé la voie à une défection plus complète, et de les placer sur une pente qu'il espérait, le poids de la discipline aidant, leur faire descendre jusqu'au fond. Il se trouvait partagé entre la crainte de démentir ses promesses de liberté en commençant une persécution religieuse, et le danger de laisser outrager impunément en public l'autorité impériale. Au premier moment, la colère l'emporta, et l'ordre fut expédié d'arrêter les soldats rebelles et de les conduire au supplice, non comme chrétiens sans doute, mais comme en révolte sous les drapeaux. Cette subtilité ne fut point comprise. Quand vint le jour où le supplice devait avoir lieu, tout Constantinople se mit en rumeur: la foule, émue d'une subite pitié et d'une sourde colère, se rendit à flots pressés au lieu de l'exécution , encourageant les condamnés de ses vœux et de ses regards. On dépouilla les victimes de leurs vêtements : puis le

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