Voir le volume précédent, p
dans les champs clos de l'éloquence et de la philosophie. C'étaient, à la fois, les adversaires de sa croyance, les contradicteurs de sa politique, les rivaux de sa renommée. Celte rivalité lui dut être insupportable, mais pour comprendre tous les incidents qui allaient exciter sa jalousie et à quel excès d'égarement elle devait le pousser, il faut entrer dans quelques détails sur la vie, le génie et les habitudes de ses deux émules. Ce n'est point s'écarter de l'histoire que d'en interrompre un moment la suite, pour tracer ce tableau ; car rien n'est plus propre, en même temps, à faire apprécier la vigueur de la séve qui circulait dans le grand arbre de l'Église, au moment où une main téméraire essayait d'en ébranler les racines.
Grégoire et Basile avaient quitté Athènes très-peu de temps après Julien, se séparant pour retourner dans leurs familles, mais engagés l'un envers l'autre par les liens d'une indissoluble amitié et par la résolution commune de se consacrer au service de Dieu. Basile rentra dans sa ville natale, auprès de sa respectable mère Emmélie , à ce foyer où se pressaient dix enfants, cinq fils et cinq filles , tous élevés dans l'amour du Christ el l'horreur du monde. Basile était l'alné et le protecteur de toute cette jeune famille; sa réputation , déjà grande, l'appelait à recueillir la succession de son père qui avait tenu le premier rang dans le barreau de Césarée. La position éclatante d'orateur et d'instructeur de la jeunesse lui revenait donc tout naturellement f et il s'en
empara sans difficulté. A peine même était-il armé, que déjà Libanius , le prince des orateurs d'Asie , qui l'avait connu à Gonstantinople , lui écrivait pour féliciter la Cappadoce de posséder un tel mailre, et se réjouir lui-même d'avoir un tel collègue. Les diverses cités de la province se disputaient sa présence et lai offraient les plus hautes dignités. Basile les refusa avec un désintéressement qui ne fit qu'accroître sa renommée; mais il n'était pas insensible au plaisir de se les voir proposer, et dans ces refus un peu dédaigneux se glissaient, à son insu, un sentiment hautain de sa supériorité naturelle et quelque goût des applaudissements1.
Le regard vigilant de la tendresse démêla ces mouvements confus de l'amour-propre. L'ainée de ses sœarsi Macrine, prudente et belle vierge que la perte prématurée d'un fiancé chéri avait toute consacrée à Dieu et à la prière, s'aperçut la première que la science lui enflait le cœur, et qu'en refusant les dignités, il s'estimait audessus de ceux qui les possédaient. Le plus léger aver-
1. S. Grég. Naz.t Or. xLin, *4, — Carm. de vita sua, éd. Ben.,t.n, p. 689. — S. Grég. Nyss., Vita S. Macrin. — S. Bas., Ep. cccixn et suir. — Rufln,n, 9. — Nous sommes obligé, dans tout le récit qui va suivre, d'abréger beaucoup les renseignements q«* pourrait fournir sur la vie des deux saints l'analyse exacte de leurs correspondances, et surtout de passer sous silence les difficultés àe chronologie considérables que présente la comparaison de ces divers documents. Ainsi nous ne pouvons rien dire des dissentiments qui * sont élevés entre les auteurs au sujet de l'âge exact de S. Grégoire de Nazianze, et de ses divers séjours dans le Pont auprès de S. Basile. Od peut les voir résumés dans la vie de S. Grégoire, à la té te de l'édition des Bénédictins, p. lxxx-xc
tissement suffit pour donner l'alarme à la conscience du jeune orateur; il s'éveilla comme d'un songé : a Après avoir, dit-il, donné beaucoup de temps à la vanité et
passé presque toute ma jeunesse dans un travail stérile, à étudier les sciences d'une sagesse que Dieu a convaincue de folie, je sortis comme d'un profond sommeil, et je tournai mes regards vers l'admirable lumière de l'Évangile. Je vis l'inutilité de la sagesse des princes du monde qui périssent; je déplorai ma vie misérable , et je désirai que quelqu'un vînt me prendre par la main pour me conduire à la connaissance des doctrines de la piété... Lisant alors l'Évangile , je vis que ce qui pouvait nous avancer le plus vers la perfection, c'était de vendre tous nos biens, de les partager avec nos frères pauvres,
et de vivre dégagé de tous les soucis de celte terre1. »
La résolution à peine conçue fut arrêtée et rendue publique. On sut dans toute la province que le célèbre rhéteur Basile allait quitter son auditoire pour vivre en solitaire à l'image des anachorètes d'Égypte , dont le nom était déjà fort connu. Cela fit grand bruit et fut jugé diversement. Libanius, qui avait probablement peine à s'imaginer que de telles résolutions fussent sérieuses, mais pour qui tout était sujet de rhétorique , lui écrivit encore pour lui faire compliment : « Je me demandais, lui dit-il, que fait notre Basile, quel genre de vie va-t-il embrasser? Paraît-il au barreau, pour nous reproduire l'image de la vieille éloquence?