‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 228 sur 297 · Amm. Marc, un · texte numérisé non relu

Amm. Marc, un

quelle religion ils étaient, et que, suivant leurs réponses, son visage devenait serein ou sombre1. Aussi on s'attendait sans doute à quelque scène intéressante, lorsqu'on l'engagea à faire paraître devant lui un chrét;en obstiné qui mettait tout le pays en rumeur, et que le gouverneur avait récemment fait jeter dans lesjers. Ce captif portait le nom alors très-commun de Basile, et s'était fait connaître depuis longtemps par l'ardeur de son zèle. Sa rigoureuse et fervente orthodoxie l'avait déjà fait fort mal noter, du temps de Constance, auprès des prélats de la cour et de son évêque , le chef timide et doux des semi-Ariens. Mais depuis que Basile voyait avec Julien l'idolâtrie glorifiée sur le trône , son zèle indigné ne connaissait plus de bornes. On l'accusait d'avoir excité tout haut les habitants h s'opposer au rétablissement des temples , et d'avoir tenu des propos injurieux contre l'empereur et son culte. Dans plusieurs interrogatoires qu'il avait subis en présence du proconsul et de quelques magistrats de la cour, le prisonnier avait tenu un langage ferme, fier et exalté. Il avait

particulièrement très-fort maltraité les comtes Elpidius et Pégaze, deux apostats, officiers supérieurs de la maison de l'empereur, qui s'étaient récemment convertis au paganisme pour plaire à leur maître. Ce furent eux qui, piqués au vif, pressèrent Julien de faire paraître Basile devant lui. Julien y consentit, et l'accusé fut introduit.

1. Amm. Marc., ixii, 10. Indisceptandoaliquotieserat intempesUvus, quid quisque jurgantium coleret, tempore alieno inlerrogans.

Il fit son entrée dans le prétoire, le front haut et l'air impassible. « Oui êles-vous, lui dit Julien, et comment vous nommez-vous? — Je vais vous l'apprendre, dit Basile. Tout d'abord , je m'appelle chrétien , et c'est là un nom grand et plein de gloire, car le nom du Christ est éternel et ne périra point. Ensuite, je porte aussi le nom de Basile, et c'est sous celui-là que je suis connu dans le monde. Mais, si je conserve le premier, j'aurai l'immortalité bienheureuse pour récompense. — Vous vous trompez, Basile, dit Julien, qui n'était pas fâché de l'occasion de disputer. Vous savez que j'ai quelque connaissance de vos mystères; croyez-moi, celui en qui vous espérez n'est pas tel que vous pensez; il est mort lui-même, et bien mort, du temps que Pilate était gouverneur de la Judée. — Je ne me trompe point, dit Basile; c'est vous, empereur, qui vous trompez; c'est vous qui avez renoncé Jésus-Christ, au moment où il vous donnait l'empire; mais je vous avertis en son nom qu'il vous ôtera bientôt cet empire avec la vie, et vous connaîtrez, mais trop tard, quel est celui que vous avez abandonné. Comme vous avez perdu la mémoire de ses bienfaits, lui-môme ne se souviendra plus de ses bontés, quand il s'agira de vous punir. Vous avez renversé ses autels , il vous précipitera de votre trône ; vous avez pris plaisir à fouler aux pieds sa loi, cette loi que vous-même vous aviez si souvent annoncée aux peuples; votre corps de même sera foulé aux pieds, et restera sans sépulture» après que votre âme

en aura été arrachée par les plus atroces douleurs1. »

Ces menaces, prononcées avec toute l'assurance de l'inspiration prophétique, firent passer dans rassemblée un frémissement de terreur. Il y avait là bien des personnes qui trouvaient au fond l'entreprise de Julien ridicule, tout en s'y prêtant, et la puissance du Dieu des chrétiens avait été si visible' depuis un siècle que, dans les cœurs où la foi était éteinte, une crainte superstitieuse subsistait encore. Ce n'était point le compte de Julien. Une discussion où il aurait fait briller ses talents lui aurait convenu; l'anathème l'irrita: « Je voulais vous sauver, dit-il en se contenant encore, mais puisque vous ne tenez nul compte de mes conseils et que vous manquez de respect à mon rang, il faut bien que je venge la majesté de l'empire outragée. » D leva la séance en ordonnant que des coups fussent appliqués à l'accusé.

Le commandement fut exécuté avec une rigueur que peut-être Julien n'avait pas prévue , mais qu'il ne tempéra pas. Le fouet dont on se servit était de telle nature qu'il enlevait à chaque coup une lanière de chair , de sorte que, sans faire périr le patient, on ne pouvait en donner plus de cinq ou six par jour. Dès le lendemain , Basile fit demander à être admis en présence de l'empereur. Le comte Fromentin , qui était commis à sa garde, ne douta point que son courage ne fût ébranlé,

i. Soz., v, 11. — Actes de saint Basile d'Anajre dans la collection de Dom Ruinait. — Bolland., «î mars.

et courut sans retard annoncer à Julien ce triomphe. En toute hâte, on fit amener Basile dans le temple même d'Esculape, où l'empereur , entouré de prêtres, était en train de sacrifier. A peine entré : « Eh bien, dit Basile , vos devins vous ont-ils fait connaître d'avance ce que j'ai à vous dire? — Je pense, dit Julien, que vous êtes assez sage pour avoir reconnu votre erreur, et que vous allez sacrifier avec nous. — N'y comptez pas. Vos Dieux ne sont que des statues de bois qui ne voient ni n'entendent. » Puis ouvrant ses vêtements et déchirant ses plaies : « Tiens, dit-il , en jetant aux pieds de l'empereur un lambeau de chair tout sanglant , nourris-toi de mon sang, puisque tu en as soif: pour moi, je me nourris de Jésus-Christ. »

L'assistance était consternée ; on se jeta sur l'accusé, sans même attendre l'ordre de Julien, qui, ne proférant pas une parole , lançait des regards irrités au courtisan dont la maladresse l'avait exposé à cet outrage. Fromentin comprit à demi-mot le moyen de se réhabiliter. Dès le lendemain (sans qu'il soit fait mention d'aucun ordre de Julien) , Basile périssait âu plus affreux supplice, mais dans l'extase du martyre. Au moment où on le dépouillait de ses vêtements pour le frapper du dernier coup , on crut remarquer que toutes les traces des blessures précédentes avaient miraculeusement disparu et que son corps se présentait au bourreau sain et pur comme son âme devant le Seigneur. Au dire de Sozomène, ce ne fut point la seule exécution de ce genre

236 JULIEN PERSÈCUTEUIt.

qui marqua en traits sanglants le passage de Julien par Ancy re 1 .

Quand de pareilles scènes se passaient en Galalie, la province qui en était voisine, la Cappadoce, si ardente dans ses sentiments chrétiens, contre laquelle Julien avait des griefs si directs, et où il comptait des ennemis si connus, devait avoir beaucoup à craindre. Déjà, depuis quelques mois , sur la nouvelle du voyage de l'empereur en Asie, les Cappadociens s'étaient fort émus. On s'attendait, à toute heure, à le voir arriver en armes, prêt à faire peser sur la ville de Césarée le poids d'un courroux dont elle avait déjà ressenii les effets éloignés. Bien loin de disposer les chréliens à l'humilité ou à la soumission, l'attente d'un tel péril les entretenait dans une grande fermentation. Us cherchaient partout, pour organiser la résistance, les chefs les plus décidés, sans s'inquiéter s'ils n'étaient pas aussi les plus compromettants. Ce fut ainsi qu'on alla tirer de la retraite Basile et Grégoire, pour leur imposer, malgré leur répugnance, avec le caractère de l'ordination sacrée , le devoir de prendre la conduite des troupeaux chrétiens dans ces circonstances périlleuses. L'évêque de Nazianze , père de Grégoire , avait donné le premier l'exemple de celle sorte de violence, que légitimaient chez lui les droits de l'autorité paternelle. Dès le printemps de 362, aux approches de la fête de Pâques, il avait fait de son fils

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