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avaient au moins les mêmes ennemis, et la vieille rancune des filsde Gamalielpontreles.hériliers de Paul et de Pierre s'était même ranimée plus vivement que jamais sous le règne des empereurs chrétiens. Constantin, on ]'a vu, les avait maltraités par des lois très-sévères. Constance n'avait guère montré plus de douceur à leur égard. 11 leur avait strictement interdit toute alliance avec des chrétiennes, toute acquisition d'esclaves chrétiens, toute tentative de prosélytisme. Une sédition d'un jour, soys Gallus, avait été étouffée dans un torrent de sang \ Mais le souvenir des persécutions qu'ils avaient éprouvées n'était rien auprès des blessures envenimées que leur orgueil ressentait encore. Les Juifs avaient souffert avec patience , bien qu'en frémissant de voir le temple rasé et Jérusalem, déguisée sous un pseudonyme romain, devenue méconnaissable même pour ses enfants. Mais voir sortir du sol une Jérusalem nouvelle» avec la croix pour étendard, voir ces rejetés de la synagogue, régner sur le tombeau de Salomon, cette injure nouvelle faisait bouillonner dans leurs veines tout ce qui restait encore du sang de Lévi et d'Aaron.
Aucun scrupule n'empêchait Julien de tendre les mains à ces alliés naturels de sa haine. Car le système de théogonie élastique qu'il s'était forgé faisait à Jéhovah une place honorable, bien que secondaire, sur l'échelle des êtres divins, et il ne s'arrêtait pas à rechercher si an
1. Cod. Tlvod., xvi, t. 9, 1. 8 ; t. 8, I. G, 7. — S. Jér., Chronic* — Soz., m, 17. — Soc, ii, 33. — Aurèl. Vict., De Cas,, 42.
partage d'honneurs satisfaisait ce dieu jaloux. Les Juifs eux-mêmes, avides de la faveur des princes» dont ils avaient été trop longtemps sevrés, n'étaient pas disposés à se montrer bien difficiles. Des rapports bienveillants s'établirent donc entre eux et l'empereur, précisément pendant qu'il composait sa réfutation de l'Écriture sainte. Il se mit en correspondance avec la plus grande et la plus accréditée des synagogues, la plus voisine de Jérusalem, celle de Tibériade., qui avait produit, au siècle précédent, le fameux rabbin Judas, auteur de la docte compilation de textes et de lois, connue sous le nom de la Mischna, ou loi nouvelle. À la tète de cette école siégeait le Nazi, ou patriarche, chef civil de toutes les synagogues répandues dans l'empire romain. Julien lui écrivit à plusieurs reprises, pour lui promettre ou lui accorder la remise des diverses contributions extraordinaires que Constance avait imposées aux Juifs1.
L'accès du palais leur devenant ainsi assez facile, plu-
1. Jul., Ep. xxv, p. 896. Nous ne citons pas le texte de cette lettre, parce qu'il ne nous parait pas authentique. Une controverse assez vive s'est élevée a ce sujet entre les érudits. Ce qui nous décide à mettre la pièce en doute, sont les termes étranges par lesquels Julien prend la défense de la mémoire de Constance, en rejetant ses torts sur ses conseillers, quMl se vante d'avoir fait périr. Julien n'a jamais montré ni ces égards pour son prédécesseur, ni cette fanfaronnade de cruauté. Mais si la forme de la lettre nous parait douteuse, le fond nous semble confirmé par la suite des faits et par le témoignage exprès de Sozomène, v. 22. La collection de Heyler contient, d'après Pabricius, un autre billet de peu d'importance adressé par Julien au patriarche des Juifs. — Sur la qualité et les attributions du patriarche, voir Cod. Theod., xvi* t. 8.
sieurs Juifs prirent l'habitude d'aborder ta cour et de 1 s'entretenir avec l'empereur. Ses études sur la loi de Moïse fournissaient naturellement des sujets de conversation. « Pourquoi n'observez-vous plus votre loiî leur dit enfin un jour Julien. Elle commande des sacrifices sanglants comme les nôtres, et vous n'en faites plus. » Les juifs avaient une excuse toute prèle, qu'ils ne manquèrent pas de présenter, a Où ferions-nous ces sacrifices? dirent-ils. Notre loi nous défend d'offrir à Dieu aucune victime hors de Jérusalem et du lieu consacré par David. Si vous voulez nous voir sacrifier, rétablissez le temple , relevez l'autel, rouvrez le saint des saints, et vous verrez si notre zèle est refroidi \ » |
Il n'en fallut pas davantage pour échauffer l'imagination de Julien. Rebâtir le temple des Juifs, démentir ainsi la prédiction du Christ qui avait déclaré qu'il n'en resterait pas pierre sur pierre , ôter aux apologistes du Christ un des arguments dont ils tiraient le meilleur parti dans leur polémique, faire taire la prédication éloquente qui s'élevait des ruines et des pierres brisées du vieux temple, réduire les chrétiens, les Galiléens, comme il les appelait, à leur rôle primitif, celui d'une secte méprisée et rejetée par un petit culte local , quel triomphe ce serait pour lui! — C'est ce jour - là que Constanlin serait vaincu, et qu'en face des souvenirs au moins respectables de Salomon et d'Esdras, nul ne pourrait regar-
1. S. Jean Chrys., Contra Judœos et Gentiles, i. t% p. 709; Adversus Jud&os, 789, 790; De sançto Uabyla, t. il, p. 789. — Rufi», i, 37.
der sans rougir le bois infâme qui avait porté le charpentier. Julien eut bientôt pris son parti. Il se proposa d'imiter tout ce que Constantin avait fait pour l'édification de l'église du Saint-Sépulcre, et poussa même cette contrefaçon jusqu'à des minuties ridicules. Il donna ordre aux Juifs de fournir tous les plans pour la reconstruction du temple de Jérusalem, leur ouvrit un crédit illimité sur les trésoriers impériaux, et présida lui-même au rassemblement des ouvriers et des matériaux. La direction de l'entreprise fut confiée aux fonctionnaires les plus élevés en grade, et tout particulièrement à l'un des confidents les plus intimes de la pensée impériale, le comte Alype d'Antioche, qui partageait les préoccupations littéraires et religieuses de son maître \ Les Juifs, au premier moment, hésitaient à prendre confiance dans ce retour inattendu de la fortune. Julien, ne les trouvant point assez empressés, et voulant montrer qu'il était bien versé dans les Écritures, leur citait ces textes, encore aujourd'hui obscurs, d'Ézéchiel et de Jérémie, qui semblent annoncer pour une époque indéterminée le rétablissement dë la race élue dans Jérusalem. Encouragés enfin par ces appels répétés, ils s'ouvrirent à l'espérance et se mirent à l'œuvre. Ils formaient encore , dans tout l'empire, une vaste confédération dont le lien n'était pas brisé. Dans toutes les grandes cités ils avaient une synagogue et comptaient
1. S. Jean Chrys.— Rufio, /oc. cit.— Amm. Mare., xxm, 1.— Théod., m, «o. — Jul., Bp. xxix, xxx, p. *0î, 403.
dans leurs rangs de riches et habiles commerçants. De ville en ville on se communiqua la bonne nouvelle, et chacun rivalisa de sacrifices pour venir en aide aui généreux desseins de l'empereur. De toutes parts on accourut, ou on envoya de riches offrandes. Les femmes se dépouillaient de leurs bijoux ; les familles vendaient leur vaisselle d'argent, ou la refondaient, dit Théodoret, pour faire des bêches, des hoyaux, des truelles, ne paraissant trouver aucun métal trop précieux pour le sanctuaire de Jéhovah \
Une foule immense remplit donc bientôt les rues de Jérusalem. Tous ces proscrits qui accouraient vers une patrie inconnue, dont, depuis tant de générations, le seuil leur était interdit, étaient ivres de joie et d'orgueil. Le jour de la vengeance et des représailles leur semblait venu. Ils insultaient et menaçaient les chrétiens sur leur passage : «Nous vous traiterons, disaient-ils, comme les Romains nous ont traités autrefois. Nous raserons vos temples au niveau du sol. » Les chrétiens, interdits de tant d'audace, sentaient se glisser dans leur âme une secrète inquiétude. Seul, l'évèque Cyrille, rentré dan> son diocèse par la permission de Julien, regardait tourbillonner cette foule émue, sans qu'un dédaigneux sourire cessât d'errer sur ses lèvres : <c Ils ne mettront pas seulement une pierre sur l'autre, disait-il sans s'émouvoir *. »
i. Théod. — Rufln. — Soc., toc. cit. — S. Grèg. Naz., Or. vi, 5, 7. a. Théod. — Rufln. — Soc., toc. cii.
Les travaux commencèrent par l'extraction des an-A. n.
tiens fondements du temple, dont les ruines auraient embarrassé le nouvel édifice1. De vastes débris , des pans de murailles restaient encore debout. On détruisit tout, jusqu'au niveau du sol, pour tracer les nouvelles fondations. Cette partie de l'opération s'accomplit sans difficultés; mais quand on voulut élever le nouveau bâtiment, l'intempérie de la saison ( on était en plein biver) commença à rendre les travaux très-pénibles. La terre s'éboulait dans les excavations. Un tourbillon de vent très-violent renversa et dispersa les monceaux de plâtre qu'on avait préparés. La nuit, on ressentit plusieurs secousses de tremblement de terre8.
Rien ne décourageait pourtant les travailleurs : pour éviter de nouveaux accidents, ils creusaient à de plus grandes profondeurs. Mais tout à coup, au moment où les instruments commençaient à enfoncer assez avant dans la terre, de vastes globes de feu jaillirent du sol entr'ouvert et enveloppèrent les ouvriers qui se trouvaient le plus voisins dans un tourbillon de flammes et de fumée. Tous les autres prirent rapidement la fuite, et, dans leur terreur, ils cherchèrent un asile du côté d'une église voisine. Les portes en étaient fermées; ils ne purent réussir à les ouvrir 3.
1. A. D. 36*. — Indictio ti. — U. C. 1116. — Jnlianns iv et SaUustins. Coss.
8. Théod. — Rufln. — S. Grég. Naz. c- S. Jean Chrys., loc. cit. 3. Théod. — S. Jean Chrys. — S. Grég. Naz., loc. cit. — Soz., v, 23. — Amm. Marc, xxnt, 1. Voici le texte fameux d'Ammien Marcellin :
JULIEN PEBSECUTEtn.
Le premier effroi un peu dissipé , on revint à la
charge. Les ouvriers restés saufs redescendirent dans la fosse pour retirer les corps de leurs camarades, ainsi que les outils qu'ils avaient déposés dans une sorte de cave voisine. Une seconde fois, au moment où ils ouvraient la grille de la cave, le' feu sortit de la terre et les dispersa. A trois reprises différentes le même prodige s'accomplit sous les yeux d'une foule immense et épouvantée qui tombait à genoux et poussait vers le ciel des cris de lerreur. L'émotion se prolongea pendant plusieurs jours. A toute heure, surtout pendant la nuit, on voyait, dit-on, des globes de feu circulant en l'air, qui semblaient dessiner la forme d'une croix. L'empreinte en demeurait marquée sur les objets voisins et sur les habits des assistants !.
Après une pareille catastrophe on n'aurait plus trouvé de travailleurs. De gré ou de force, il fallat abandonner l'entreprise, dont il ne resta d'autres traces qu'une démolition plus complète du temple, et, par conséquent , un accomplissement plus littéral de la prophétie de Jésus-Christ. A la lettre , il n'y avait plus pierre sur pierre. Ainsi se confirma pour jamais la parole divine, par un concours de phénomènes prodigieux, qu'attestent également tous les écrivains contemporains de cette
Cuni itaque rei idem fortiter instaret Alypius, juYarctque pronnei* rector, metucudi globi flammarum prope fundamenta crebris assultibus erumpeutes fecere locam, exastis aliquoties operantibus inaccessnm : hocque modo elemento destinatius repellente, cessant inciptum. 1. Rufln. — S. Grég. NazM /oc. cit. — Tbéoph.
époque, chrétiens, juifs et païens, hérétiques et orthodoxes, Ammien Marccllin, tout aussi nettement que saint Grégoire.
Peu de faits de l'histoire sont mieux avérés, quoiqu'il y en ait peu qui aient donné lieu à plus de discussions. Voltaire, il n'y a pas un siècle , déclarait encore avec hauleur que le récit d'Ammien Marcellin était impossible à admettre, attendu que jamais globe de feu ne sortit de la terre ni de la pierre, « et que cela suffisait pour démontrer la sottise de ceux qui y avaient cru. » Les physiciens d'aujourd'hui sont moins positifs, et trouvent parfaitement naturel ce que Voltaire déclarait absurde. Suivant eux, l'inflammation subite des gaz contenus dans des souterrains longtemps fermés suffit à tout expliquer. Plus d'une difficulté pourrait encore être élevée contre cette interprétation, qui ne concorde point exactement avec les textes : mais l'intérêt de la religion n'exige point que nous intervenions dans de tels débats. Il suffit de reconnaître que Jésus-Christ avait parlé, et que sa parole fut accomplie. La nature avait obéi h son souverain. Il importe peu de savoir si c'était en suspendant momentanément le cours de ses lois ordinaires, ou en révélant au dehors par une explosion inattendue quelqu'une des forces mystérieuses qui résident toujours dans son sein \
1. Voltaire, Dict, Phil., art. Apostat, — » Gibbon, chap. ixiii, et la note de l'éditeur français sur ce passage. 11 faut lire aussi les dissertations de Basnage et de Warburton, l'un pour contester et l'autre pour démontrer le miraciç. Le professeur Dollinger, Origine du Christian