Annii. Marc, loc. cit. — Zos. m
correspondance apocryphe qu'Eusèbe nous a transmise sérieusement et qu'on disait avoir été échangée entre sor prince Abgare et Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, à la veille de sa passion, k l'approche de l'apostat, tous les sentiments chrétiens des habitants d'Édesse se soulevaient ; mais d'autre part, c'était le représentant et le défenseur de Rome qui s'avançait, et dans ces contrées si souvent ravagées par les Perses, les légions romaines étaient toujours les bienvenues. Personne ne devait ressentir ces impressions différentes plus vivement que le célèbre diacre Éphrcm , dont la résidence était désormais fixée à Édesse depuis la mort de Jacques de Nisibe. Éphrcm ne pouvait conlempler sans horreur l'ennemi de Jésus-Christ, mais son cœur patriotique se rappelait avec émotion les héroïques travaux du siège, auxquels, dix années auparavant, il avait pris lui-même tant de part. Combattue par ces sentiments divers, la ville prit pourtant le parti d'envoyer à Julien une députation, en lui offrant une couronne et en le priant de s'arrêter dans ses murailles *.
Pendant qu'on était dans l'incertitude sur le succès de cette démarche, et parlagé enlre la crainte d'avoir à encourir la colère de Julien ou h s'humilier devant lui, Éphrem soutenait le courage des habitants par des discours pleins d'une poétique éloquence. C'est à cette époque, suivant toute apparence, et peut-être à ce mo-
i. Zos.t m, 13.
ment critique qu'il faut rapporter une oraison fameuse dans la postérité chrétienne, moitié hymne, moitié sermon, où se mêlent, dans le plus généreux élan, les ardeurs mystiques d'un solitaire et le zèle d'un soldat chrétien qui veut courir au martyre. Il est intitulé : la Perle; sous ce nom c'est Jésus-Christ qui est désigné, la perle de grand prix de l'Évangile. Celte gracieuse image devient entre les mains d'Éphrem l'emblème de tout le mystère de l'Incarnation. La perle est née de la mer, comme Jésus-Christ de l'infini. « Je suis, dit-elle, la fille de l'Océan, de l'Océan sans limites... Ma mère était une vierge de la mer... 0 fille de l'onde, qui as quitté l'Océan où lu étais née, et qui es venue sur notre terre aride pour te faire adorer, les hommes t'ont aimée, t'ont saisie, t'ont choisie pour leur parure... Tu es nue, ô ma perle, et tu ne caches point ta nudité! Ta robe, c'est la lumière; tu es vêtue de ton éclat; tu es comme Ève, qui était vêtue de sa nudité. Maudit soit celui qui l'a séduite et dépouillée, mais, toi, nul ne te dépouillera de ta gloire. Dans le mystère dont tu es le type, toute femme est vêtue de la lumière de l'Éden1. » Ces pieuses exaltations sont accompagnées d'exhortations plus pratiques, comme celles-ci : « 0 mon Dieu ! je suis prêt à souffrir pour vous la mort visible et sensible ;
1. S. Êphrem,SeJecf. works, p. 87, 89,90,94. Il y a dans les œuvres de saint Éphrem deux morceaux différents sous le nom de la Perle ; un sermon et une poésie. Le fond des idées est le même, et c'est évidemment l'œuvre d'une même inspiration. Probablement la poésie était destinée à être apprise et chantée par ceux à qui le sermon était adressé.
mais je ne sais si je ferai ce que je dis, car je crains, si vous me quittez , que la nature ne me surmonte. Faites -moi donc voir, s'il vous plaît, que vous m'assisterez dans le combat.. . Déjà on entend la trompette des Gentils qui sonne la charge et qui oblige vos serviteurs à se mettre en état de soutenir leurs attaques. J'entends les menaces que nous fait l'Occident, et le bruit des supplices dont il s'efforce de nous effrayer. Je tremble, mon Dieu ! parce que vous haïssez les pécheurs, et pourtant je suis rempli de joie parce que vous êtes mort pour les pécheurs Assemblez-vous, Juifs et hérétiques, joignez- vous avec les païens et les barbares, faites- moi souffrir la mort pour Jésus-Christ, je serai fâché de votre crime, mais je serai ravi de mourir*. »
Cette crainte était vaine. L'itinéraire de Julien, qu'il se décidait enûn à faire connaître , ne l'amenait pas du côté d'Édesse , et ce n'était pas l'éloquence d'Éphrera qui pouvait l'y attirer. 11 reçut d'assez bonne grâce la couronne offerte , mais poursuivit directement son chemin jusqu'à Carrhes*. Là, avant de séparer ses troupes, il voulut les passer une dernière fois en revue du
1. S. Éphrem,Qpusc.tî3,p.5*0.-- Tinemont,flùl.«col.,viiitp. S<*-
C'est sur ce passage que Tillemont s'appuie pour assigner cette date i l'oraison de la Perle.
S. Nous adoptons ici la version de Théodoret (m, 26) et de Sozomène (vi, 4 ), contrairement à celle de Zosime, qui fait passer Julien par Édesse. C'est le silence d'Ammien Marcellin sur ce détour prétendu qui nous décide. La marche de Tannée eût été trop retardée par cette circonstance pour que, si elle avait eu lieu, l'exact Ammien n'en eût pas tenu compte.
haut d'une éminence voisine; et en voyant défiler sous ses yeux cette masse redoutable, il éprouva un moment d'enthousiasme et d'admiration. Il fallait cependant procéder à la division. Dix-huit mille hommes, suivant Zosime; vingt, suivant Sozomène et Libanius; trente, suivant le compte, sans doute exagéré, d'Ammien Marcellin \ furent mis sous les ordres de Procope, parent de l'empereur, et du comte Sébastien, le même qui avait fait ses premières armes contre Athanase, à Alexandrie. Ils eurent ordre de tenir la route de TAdiabène parfaitement libre, et de veiller principalement à la sûreté de l'importante place de Nisibe ; puis, si rien ne les inquiétait , ils feraient eux- mêmes invasion en Assyrie, descendraient le Tigre et viendraient faire leur jonction avec le corps principal aux environs de Ctésiphon. Ces opérations employèrent quelques jours, et ce ne fut que le 25 mars que l'armée impériale se remit en route.
Elle s'était un peu éloignée de l'Euphrate pour venir au rendez -vous; elle s'en rapprocha en ligne droite pour rejoindre la flotte à un point nommé Callinicum. Le premier aspect de cette flotte immense, couvrant de ses voiles et de ses rames les flots de l'Euphrate, fut un coup d'œil admirable. Depuis Xercès, dit Ammien Marcellin , on n'avait rien vu de pareil. Il y avait cinquante galères armées et autant de bateaux plats, propres à être réunis l'un à l'autre, pour joindre
1. Zo*., m, lî, 18. — Amm. Maic.,xxui, a. — Soz., ti, i.— Liban. Or. 10, p. 312.
par un pont les deux rives du fleuve. Onze cents navires de charge suivaient, faits de bois de charpente divers ; quelques embarcations étaient presque entièrement formées de peaux non préparées. C'étaient autant de magasins pour l'approvisionnement de Tannée, et autant d'arsenaux d'armes de combat et de machines de siège. Deux amiraux , Constantin et Lucilien , présidaient aux mouvements de toute celle armée navale. Militaires et marins descendirent ainsi côte à côte pendant l'espace de plus de quatre-vingl-dir milles, de Callinicum à Circésium, dernière place forte de l'empire. Les difficultés de la campagne commençaient à apparaître; le pays se dépeuplait; il fallut passer une nuil sous la lente , et sous cet abri improvisé Julien vit arriver une petite tribu de Sarrasins qui habitait le désert contigu,et qui venait lui faire sa soumission : hommage perfide rendu à la force et h la fortune et prêt à changer d'adresse avec elles*.
A Circésium , citadelle fortifiée par Dioclétien sur le point où l'Euphrate reçoit les flots de l'Abore, on quittait l'empire, on entrait chez l'ennemi. Julien y reçul un courrier d'Occident qui lui apportait des lettres écrites de Gaule par son ami Salluste. Sailuste le priait en grâce d'ajourner encore son expédition :s« La volonté des Dieux , disait-il , n'était pas encore clairement exprimée; tout lui faisait craindre quelque malheur. » Il était trop tard, la trompette sonnait déjà la marche.
i. Amm. Marc. — Zos., loc. aU
et les troupes , chacune à son rang , passaient le pont jeté la veille sur l'Abore. Le défilé dura toute la journée, puis on rompit le pont et on vint coucher à quelques milles de là , à Zaitha , où Ton pouvait voir encore le tombeau du jeune Gordien, massacré dans ces déserts par l'Arabe Philippe.
Julien alla pieusement rendre hommage à ce souvenir d'un César de Rome, immolé par un fils d'Abraham. En revenant, il rencontra sur le chemin le corps d'un lion immense percé de mille traits. C'était un présage, assurément, mais une grande discussion s'éleva aussitôt, entre ceux qui l'entouraient, sur le sens qu'il fallait y attribuer. Point de doute que ce ne fût l'annonce de la mort d'un grand prince; mais comme il y avait deux grands princes en présence, Sapor et Julien» cette explication ne levait pas la difficulté. Les aruspiccs étrusques, juges compétents, étaient tristes et portaient la téte basse. Les philosophes, au contraire, dont l'autorité était grande alors, dit A m mien, avaient bon courage et donnaient beaucoup de raisons de bien espérer. «Maximien, disaient-ils, allant combattre Narsès, avait fait la même rencontre, et ce fut Narsès qui succomba. — Oui, répondaient les augures, mais Narsès était l'agresseur. » Le débat dura toute la journée et se renouvela même encore sur un autre sujet. Ammien Marcellin , qui le rapporte, ajoute que personne n'avait absolument tort, car il est très-ordinaire aux oracles de ne se faire comprendre qu'après l'événement : réflexion qui sauve leur
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honneur, mais compromet singulièrement leur utilité1.
Tous les présages du monde ne pouvaient plus riei arrêter. H fallait maintenant , tout en avançant, se préparer à tout instant aux embûches et aux attaques, b disposition donnée à l'armée par Julien fut très- habilement combinée. L'aile droite, formée de plusieurs légions et commandée par le brave Névitta , dut se tenir
toujours appuyée à TEuphrate. Le maftre de l'inter* terie, Victor, tenait le centre avec le gros de sa troupe. La cavalerie couvrait la gauche, plus particulièrement menacée ; elle était confiée aux soins du maître de cette arme, Arintheus, et aussi de ce prince persan du nom t d'Hormisdas, réfugié, comme on Ta vu, à la cour de Constantin , et demeuré, bien que chrétien , fidèle à son successeur. On comptait qu'il saurait se reconnaître dans ce pays qu'il avait dû parcourir dès sa jeunesse, se faire entendre des habitants et donner des renseignements utiles sur les habitudes de combat de sa \ anciens concitoyens. Un détachement de quinze cents soldats armés à la légère formait l'avant-garde; les ducs de rOsrhoène , Dagalalphus et Secondinus fermaient la marche. Les bagages cheminaient entre les colonnes, mais le nombre en avait été scrupuleusement réduit, car l'armée devait être approvisionnée par la flotte. Ainsi , Julien avait renvoyé sans pitié une file de chameaux chargés des vins les plus exquis , et sur lesquels
l.Amm. Marc, xxi», 5.
les officiers comptaient pour se remettre de leurs fatigues : « Tout cela ne vaut rien pour des soldats, avait-il dit; je suis soldat» et tout le monde peut vivre comme moi. » Ainsi restreinte, l'armée occupait cependant encore dans son développement une étendue de plus de dix milles. Il est vrai que les colonnes ne marchaient pas très-serrées , et que Julien n'était pas fâché, en les espaçant à dessein , d en grossir l'apparence aux yeux des espions et des éclaireurs ennemis qu'on croyait remarquer de temps à autre à l'horizon f.
Ses dispositions prises, Julien harangua ses troupes. Dans ce discours, bref et animé, il reparut tout à coup tel qu'il ne s'était plus montré depuis les campagnes de Gaule. Le son de la trompette semblait chasser de son esprit toutes les visions de la superstition et de la haine. Le dévot ridicule disparaissait; il ne restait plus qu'un guerrier tout animé du souffle de la gloire. Son adroite éloquence avait cette fois surtout pour but de dissiper l'effroi secret que causaient à tous les cœurs ce pays désert, cet ennemi perfide, et le souvenir de tant de malheurs. « C'était une erreur de penser, leur dit -il, qu'on n'eût jamais vaincu les Perses, et qu'on ne fût jamais revenu de ces sortes d'expéditions. Trajan et Sévère étaient, au contraire, revenus chargés de trophées; le jeune Gordien lui-même était vainqueur quand il tomba sous la perfidie de Philippe. La guerre durait
i. Amra. Marc., xxiv, i. Zos., m, 13, 14.— Liban., Or. 10, p. Sli.
depuis longtemps, à la vérité, mais ni Carthage, ni!famance, ni auparavant Fidènes et Falisques, Savaient succombé en un jour»» Je serai près de vous, s'écria-t-il, moi, votre empereur; je serai aux premiers rangs, parmi vous; je chargerai avec vous et, je pense, avec les Dieui favorables1. Mais si la fortune, toujours incertaine, roe fait périr dans le combat, je serai content de m'ètre dévoué pour le monde romain, comme ces hommes d'autrefois, les Curlius, les Scévola et la race illustre des Décius. » Les cris des soldats, le choc bruyant des armes et des boucliers répondirent à cette généreuse allocution. Les troupes de Gaule, surtout, qui reconnaissaient pour la première fois, depuis dix-huit mois, l'ardeur de sa parole et de son regard, étaient ivres d'enthousiasme. Julien fit distribuer trente pièces d'argent à chaque soldat, puis revint prendre, à la tête de la colonne du centre, la place qu'il s'était réservée, et d'où il se proposait de se porter, au premier signal, vers tous les points menacés8.
La marche s'aedomplit dans l'ordre prescrit, pendant à peu près quinze jours. On s'avançait lentement, pour ne jamais dépasser la flotte , que retardaient les sinuosités du cours de l'Euphrale. A gauche, s'étendait la vaste plaine , décrite autrefois par Xénophon dâûs YAnabase : <c C'était, dit-il, un terrain aussi uni que la
I. Adero ubique vobis... Imperator, et antesignanus, et conturraalk ominibus secundis, ut reor.
t. Amm. Marc, xxm, 5. — Zos., /oc. ciU
mer, et rempli d'absinthe : le petit nombre d'arbrisseaux et de broussailles qu'on y trouvait avaient une odeur aromatique ; mais on n'y voyait aucune espèce d'arbres. Les outardes et les autruches, les gazelles et les onagres semblaient être les seuls habitants de ce désert. » Mais Xénophon avait sans doute eu dans sa campagne un meilleur temps que Julien, car il ne parle pas de coups de vent violents, fréquents dans ces parages, et dont l'armée romaine eut beaucoup à souffrir, qui soulevaient de temps à autre en tourbillons le sable de la plaine, emportaient les tentes et renversaient les soldats sur le dos et sur le ventre. Le même souffle faisait déborder la rivière et poussa plusieurs navires de charge contre des écueils où ils périrent1.
Si la plaine était déserte, le cours de l'Euphratc était semé, de dislance en distance, de places fortes qu'il fallut ou emporter d'assaut ou éviter par un détour. La citadelle d'Anathan, nommée aussi Phatusc, se rendit à discrétion après quelque résistance, et celte soumission fut principalement due à l'intervention efficace du prince Ilormisdas, aidé par un ancien déserteur de l'armée romaine qui s'était établi dans le pays depuis l'invasion de Maximien, et qui sentit se réveiller en lui, après tant d'années, le sentiment patriotique. La garnison prisonnière fut envoyée, avec femmes, enfants et bagages, dans un territoire de Syrie qui lui fut assigné pour demeure ;