‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 266 sur 297 · Liban., De vita sua, p. 45; Or. 8, p. Î4C · texte numérisé non relu

Liban., De vita sua, p. 45; Or. 8, p. Î4C

par l'espoir d'un prochain secours. Julien n'avait au plus que quarante raille hommes, déjà fatigués par une longue route; s'il ne craignait point d'échec, il pouvai» craindre des lenteurs , et quelques jours perdus pou vaient amener sur lui une de ces masses d'hommes indisciplinées, mais innombrables, portées par des bêles gigantesques et marchant comme le débordement d'un fleuve plutôt que comme l'invasion d'une armée, telles qu'en recélaienl dans leurs profondeurs inconnues les flancs mystérieux de l'extrême Orient.

Pour faire face à ce péril dont on ne pou vai t se dissimuler l'imminence et la gravité, Julien aurait eu besoin de voir arriver à point nommé les vingt ou trente mille hommes qu'il avait laissés en Mésopotamie, sous le commandement de Procope et de Sébastien , et q u i avaient dû opérer leur jonction avec l'armée d'Arménie. Il leur avail bien donné, eu effet, rendez- vous devant Ctésiphon,au

cas très-improbable où ils ne rencontreraient pas d'obstacles sur leur roule : et peut-être s'était-il flatté vaguement de leur concours pendant la durée de l'expédition, pour écarter les craintes que sa raison lui suggérait, el caresser les illusions d'un projet favori. Mais commcnl espérer sérieusement que vingt-cinq mille hommes,

abandonnés à des généraux de second ordre, se fussent aventurés jusqu'à traverser seuls toute l'étendue de la province d'Assyrie, au milieu des difficultés sans nombre du terrain et de la résistance des populations? En admettant même qu'ils eussent tenté ce prodige de

hardiesse, pouvaient-ils arriver à jour fixe? Avaient-ils pu mettre, à parcourir les deux côtés de cet immense polygone, seulement le temps qui avait à peine suffi à Julien pour suivre la diagonale? Un coup d'œil sur la carte suffit pour expliquer comment ils ne se trouvèrent pas au rendez-vous , sans avoir besoin de recourir, comme Libanius et Gibbon après lui, à la trahison du roi d'Arménie. Arsace, assurément, Asiatique, chrétien et offensé, ne pouvait avoir ni le désir ni le devoir d'aider bien efficacement les entreprises audacieuses d'un Romain, d'un ennemi et d'un oppresseur, et tout fait croire qu'il se conduisit en effet très-mollement ; mais au fond il ne pouvait rien faire, et on ne devait rien attendre de lui. Si Julien avait compté réellement sur le secours de ces renforts, c'est une preuve de plus que l'impatience et l'irritation avaient égaré dans le plan général de cette campagne la sagesse accoutumée de son jugement militaire f.

t. Liban., Or. 10, p. 300. Les termes dont se sert Libanius sont trèsobscurs, suivant son habitude. Ammien MarceUin parle aussi (xxiv, 7) du désappointement que fit éprouver à Julien l'absence d'Arsace au rendez-vous convenu; mais il y a une lacune dans le texte, et il dit seulement, se référant, à un passage antérieur qui a été perdu, que les renforts n'arrivèrent pas : ob causas impedita prœdictas. Et très-peu de pages plus loin (xxv, 7), il dit en parlant d'Arsace : amico nobis semper et fido. 11 est certain que les troupes laissées en Mésopotamie ne marchèrent pas ; mais les raisons que nous donnons nous paraissent pleinement suffisantes. Quant au témoignage de Moïse de Chorène, qu'invoque Gibbon, il est sans aucune valeur, comme tout ce qui part de ce conteur médiocre et mal informé. Gibbon ne me paraît pas non plus avoir bien apprécié la difficulté qui fit i — julien devant le siège de Ctésiphon. Ce fut évidemment, non l'impossibilité même du siège, mais la crainte d'être pris à revers par Sapor.

iv. 25

Quoi qu'il en soit» à partir de ce moment on vit Vincertitude se glisser dans ses conseils. Il resta plusieurs jours en observation devant Ctésiphon et aux environs , sans se mettre en devoir de commencer le siège. Il essayait, par de feintes manœuvres, d'appeler de nouveau l'armée perse dans la campagne; mais elle était sûr ses gardes, ne voulait plus quitter l'abri des murailles , et les généraux lui faisaient dire que, s'il tenait absolumeut à livrer bataille, il n'avait qu'à aller chercher le grand roi, ou seulement à l'attendre. A force de recevoir ces défis dérisoires, une nouvelle idée s'empara de son imagination. Pourquoi consumer devant quelques remparts ses forces et son temps? Alexandre, le seul avant lui qui eût marché si loin au-devant de l'aurore , s'étail-il soucié de se battre contre des pans de murailles? Non : c'était à ciel découvert, et en rase campagne, qu'il avail provoqué et immolé l'ennemi de la Grèce. Engagé aû service des mêmes Dieux et poursuivant la même entreprise , Julien se demanda ce qu'il pouvait faire Je mieux que d'imiter un si grand exemple? Les plaines d'Arbelles n'étaient pas loin : quelques jours de marche et un peu d'audace suffisaient pour Rprler le disciple de Jamblique sur les bords où croissaient les palmes

qu'avait cueillies l'élève d'Aristote,

Une fois conçue, la pensée d'aller au-devant de Sapor pour lui offrir la bataille ne quitta plus son esprit Goûte que coûte, d'ailleurs, c'était un grand éclat qu'il lui fallait. Entrer dans Babylone, comme Cyrus, s'em-

parer du camp d'un nouveau Darius, peu importait, pourvu qu'on fit taire à force de gloire les railleries des chrétiens d'Antioche. Ce plan , rapidement substitué à celui qui l'avait inspiré jusque-là, détermina l'accueil qu'il fit à deux émissaires, l'un officiel, l'autre secret, qui arrivèrent du camp de Sapor, et qui obtinrent audience de lui tous les deux , par l'intermédiaire d'Hormisdas.

Le premier était un député qui venait apporter des propositions de paix. Étaient-elles sérieuses et conformes à la position des armées victorieuses de Julien? Sapor voulait-il réellement, au prix de quelques sacrifices, prévenir l'issue toujours incertaine d'une bataille? C'est ce que nous ne pouvons savoir avec certitude, dans le silence d'Ammien Marcellin, dont le texte mutilé nous manque ici subitement. Libanius exalte en termes aussi emphatiques qu'obscurs le courage de son héros qui refusa, suivant lui , de se contenter de la moitié de l'em-

. pire perse. Socrate, au contraire, ne voit dans ce refus que l'effet d'une ambition insatiable et téméraire. Ni l'un ni l'autre ne méritent d'être crus entièrement dans

• leurs paroles d'enthousiasme ou de Haine ; mais ils s'accordent tous deux à reconnaître que , malgré l'insistance d'Hormisdas, le député de Sapor repartit sans avoir rien obtenu. Socrate prétend que ce fut le philosophe Maxime qui combattit le plus yivement, dans le conseil, toute idée de paix. Il rappela, suivant cet historien, que jamais Alexandre n'avait admi6 de pareilles

ouvertures, et il insinua en même temps que Pythagore • pouvait bien avoir raison ; que la métempsycose n'était pas un système si absurde qu'on le pensait généralement ; qu'il y avait dans le monde des rapports de situation et de caractère bien étranges, et qu'enfin l'âme de Julien, si semblable à celle du fils de Philippe, n'avait peut-être, pour trouver le chemin de la victoire, qu'à consulter les vagues réminiscences d'une vie antérieure \ I

L'autre Persan, qui reçut un meilleur accueil, était ou disait être un noble de la cour de Sapor, maltraité par la tyrannique injustice de son mattre. Il avait encouru quelque disgrâce; et, pour lui faire sentir le déplaisir royal, on l'avait privé de ses biens et mis à la torture. Il arrivait, le cœur pénétré de ressentiment, et prêt, pour se venger, à livrer les secrets de son maître et l'indépendance de sa patrie. Il offrait de conduire l'armée romaine par des chemins à lui connus, et de lui »

fournir ainsi l'occasion de prendre Sapor à l'improviste. Cette histoire avait une étrange ressemblance avec le fameux trait du satrape Zopyre , livrant la capitale de l'Assyrie au fils d'Hystaspe, et il n'était pas même besoin de croire à la métempsycose pour qu'une analogie si évidente fit nattre de grands soupçons. Toute la cour vit donc le transfuge avec méfiance, et principalement le

1. Liban., Or. 10, p. 301, 321. Le texte est muUlé et défigure par des transpositions qui le rendent inintelligible. Aussi Gibbon a-t-U fait, eu le traduisant, les plus étranges erreurs. — Soc., ui, II.

prince Hormisdas, qui connaissait par expérience la perfidie de ses concitoyens. Julien seul avait pris l'habitude de tout croire» et voulait vaincre à tout prix1-

Les propositions du Persan furent donc acceptées, et il fut résolu qu'on marcherait, sous sa conduite, vers l'intérieur de la Perse, et qu'on irait au-devant de Sapor. Mais il n'est pas sans inconvénient de changer de résolution au milieu d'une campagne. Ce qui avait été jusque-là une force immense pour Julien devint subitement, pour l'exécution de ses nouveaux plans, un immense embarras. Que faire de la flotte, pendant qu'on s'éloignerait du Tigre et qu'on s'enfoncerait dans les terres? Si on la laissait sans défense, elle devenait rapidement la proie et le trophée des Barbares. Si on essayait, soit de la faire garder par des troupes, soit de lui faire remonter Fun ou l'autre des deux fleuves, il fallait laisser à bord un détachement d'hommes considérable, et Julien n'avait pas un soldat à éloigner du champ de bataille. Dans celle incertitude, le transfuge fut le premier à exprimer tout haut une pensée qui traversait déjà l'esprit de Julien, mais à laquelle il n'osait s'arrêter. Une bouche étrangère pvt seule proposer, sans frémir, de livrer aux

1. Soz., vi, 1. — Sext. Rufos, Brev., hist. rom. — Aurèl. Vict., Epit.f 43. — S. Grég. Naz., Or. iy, 11. L'histoire du transfuge, omise par Zosime et Libanius, est attestée par le païen Aurèle-Victor , et Ammien, interrompu ici , y fait un peu plus loin une allusion trèsévidente. 1^ récit anonyme , publié par Maï {Spiciiegium romanum, vol. î), complète la ressemblance de cette histoire avec ceUe de Zopyre, en disant que le transfuge s'était coupé le nez pour mieux accréditer la fable.

flammes l'arsenal et la citadelle mobiles, dernière image qui représentait à l'armée romaine la patrie éloignée. \

Le mot une fois lâché, les arguments à l'appui d'un dessein si étrange ne manquèrent pourtant ni à Julien lui-même, ni aux conseillers perfides ou flatteurs qui l'environnaient. Au point où en étaient les choses, la flotte, dit-on, était une entrave et non un secours : elle enchaînait l'armée aux rives du fleuve ; elle occupait I inutilement plus de vingt mille bras qui pourraient porter les armes; elle offrait un asile à tous les soldats fatigués ou paresseux, qui voulaient se reposer à moitié chemin après une victoire imparfaite. Les ondes du Tigre, d'ailleurs, plus impétueuses que celles de l'Euphrate, fatiguaient les carènes des bâtiments, et on n'avait que le choix, ou de les détruire d'un coup, ou de les voir se dissoudre pièce à pièce. Enfin, à quoi servait cet immense magasin? Que fallait-il, à le bien prendre, pour ruiner à jamais la puissance des Perses? Quatre jours de nourriture pour quatre jours de marche, et un soldat assez dispos pour porter les provisions à dos. Le lendemain de la bataille, on aurait à sa discrétion toutes les richesses d'un empire1.

Personne ne combattit ces raisonnements, bien qu'ils n'eussent au fond convaincu personne. À l'exception de douze petits navires qu'on devait transporter sur des chariots pour bâtir des ponts en cas de besoin, toute la flotte (onze cents bâtiments d'un seul coup) fut donc

i. Liban., Or., 10, p. 302. -S.JÎrég. Naz., loc. cit.

condamnée à périr. L'exécution commença, mais quand le dévorant incendie eut enflammé l'horizon de ses lueurs lugubres, un murmure sourd gronda de toutes parts. Le soldat pleurait sa patrie, désormais séparée de lui par des montagnes de sables et par les anneaux redoublés de deux fleuves infranchissables. On cherchait des yeux le transfuge, conseiller funeste désigné à l'indignation publique. Tout à coup on ne le trouva plus : il avait disparu, laissant l'armée sans moyens de retour et sans guides pour avancer. Quelques hommes de sa suite, arrêtés et mis à la torture, avouèrent qu'il n'était venu que dans le dessein de tromper l'empereur; et Julien, couvert de rougeur, dut reconnaître sa crédulité. Son orgueil fléchit, et il ordonna qu'on éteignit le feu ; mais il était trop tard pour en arrêter les progrès1.

Force était donc de marcher en avant et un peu au hasard, puisque, après la flotte perdue, le siège n'était plus possible et qu'on ne pouvait plus reculer. On comptait au moins, pour se nourrir, sur les ressources des plaines fertiles de l'Assyrie. Vain espoir! Les Romains avaient dévasté eux-mêmes dans les jours précédents, pour affamer plus aisément Ctésiphon, toutes les campagnes qui bordaient immédiatement le Tigre; et le

J. Amm. Marc, xiiv, 7. Le récit d'Ammien, qui reprend ici, s'accorde parfaitement avec celui des écrivains chrétiens, puisqu'il parle de l'aveu des transfuges et du repentir de Julien. Zosime (m, 26) raconte l'incendie de la flotte sans aucun détail. — Zon., un, 13. — Soi., vi, 1.

patriotisme des habitants continuai} plus loin cette œuvre de destruction. Partout les villages étaient abandonnés; les habitants , réfugiés dans les villes fortiOées et sur les montagnes, avaient mis le feu à tous les champs de blé et à tous les pâturages. Les herbes enflammées empêchaient l'armée d'avancer. Ailleurs, on avait levé les digues, et l'eau achevait les ravages commencés par le feu. Du sein de ce sol dévasté, puis détrempé, s'élevaient des milliers d'insectes et de mouches venimeuses, qui mettaient les bêtes et les hommes nuit et jour au supplice, Aux extrémités deja plaine, on apercevait les escadrons détachés de l'armée persane, reconnaissables à l'éclat de leurs armures brillantes et flexibles. Mais leurs mouvements rapides et irréguliers, paraissant tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche de l'armée romaine, ne donnaient aucune indication claire sur la situation véritable du camp de Sapor, ni sur la direction qu'il fallait suivre pour l'atteindre. Quelques prisonniers qu'on réussit à faire, et que Julien lit voir avec ostentation à ses légions découragées, ne donnèrent pas des indices plus certains. On cheminait au milieu de mille souffrances, sans bien savoir ce qu'on cherchait ni où on allait.

Un immense cri, un vœu insensé, mais irrésistible, de retraite et de retour, s'éleva dans toute l'armée. Les légions se refusèrent obstinément à faire un pas de plus dans ce chemin pénible qui ne menait nulle part. Julien les harangua inutilement, et leur représenta sans

fruit que la retraite était plus périlleuse que la marche, et que la victoire était la seule ressource des situations désespérées. Ces arguments, qui contenaient l'aveu de son imprudence, ne relevaient pas les courages : on s'en emparait seulement pour l'accuser et le maudire. Il consultait les oracles : ils étaient muets ou sinistres. L'idée d'une malédiction attachée à sa personne commençait à se répandre. Le Dieu qu'il avait offensé se vengeait de lui ; ceux qu'il avait servis l'abandonnaient. Les deux religions semblaient le condamner. La superstition des païens voyait en lui la victime d'un destin capricieux. La piété des chrétiens adorait la justice qui frappait un sacrilège. Chrétiens et païens ne voulaient plus marcher à sa suite. Après beaucoup de délibérations. Julien se résigna à commander la retraite, mais non en rejoignant le Tigre, comme le demandaient les soldats aveuglés, car il eût été aussi honteux qu'impossible de repasser en déroute sous les murailles de Ctésiphon. Il tendit vers le nord en ligne droite pour gagner, en longeant la montagne, les provinces de Corduène, limite méridionale de l'Arménie .'Peut-être aussi par cette route, qui le maintenait plus longtemps en territoire étranger , espérait-il encore rencontrer quelque part l'ennemi et rétablir ses affaires par une grande bataille. Ce fut le 16 de juin que le mouvement de retraite commença, et il y avait soixante-dix jours que la frontière perse avait été franchie

1. Amm. Marc.,xxrv, 8. Ce récit est le seul qui mérite confiance. Zo-

Rien n'est triste comme la retraite d'une armée vaincue en pays ennemi. Le péril et la mort* apparaissent dans leur horreur, dépouillés de tout prestige de gloire. I Pour Julien, surtout, l'angoisse était affreuse ; car, si la route était pénible, le retoûr n'offrait en perspective que les outrages d'une secte abhorrée. Il n'eut pas pourtant beaucoup le loisir de savourer l'amertume de ces pensées. La première nuit de la retraite fut obscure et sans J étoiles, « comme il arrive, dit le superstitieux Ammien, dans toutes les conjonctures douteuses. Nul n'oa v ni s'asseoir, ni éteindre ses feux. » Mais à l'horizon on distinguait confusément quelques masses noires que les uns prenaient pour des onagres marchant en troupes afin d'éviter les attaques des lions; les autres, pour des tribus de Sarrasins. Au point du jour, on reconnut les cuirasses éclatantes de la cavalerie perse; et l'audace des escadrons volants f qui se mirent à harceler les flancs de l'armée de plus près que de coutume, 8t voir que les ennemis comprenaient tout le péril de la

sime, pour éviter de convenir que Julien était en pleine déroute, quand il fut tué, embrouille les faits à dessein, de manière qu'on ne peut distinguer ni la marche ni la retraite. Ce qui peut l'autoriser dans cette confusion , c'est que Julien, au lieu de rétrograder vers le Tigre, avant entrepris de revenir par l'intérieur de l'Assyrie, put espérer jusqu'au dernier moment de rencontrer Sapor et de rétablir ses affaires par un* bataille. Puis il n'est pas douteux qu'il y eut, comme on le verra, un accord de tous les païens pour faire retomber sur le successeur de Julien l'issue fâcheuse de la campagne. Peut-être même la fin glorieux de Julien diminua-Uelle dans l'esprit des troupes la grandeur de l'échec qu'il était en train de subir. C'est ainsi qu'on peut expliquer qu'Eutrope, qui faisait partie lui-même de l'armée , puisse dire eu parlant de Julien : victor rediit.

situation des Romains. Cinq jours s'écoulèrent en marches pénibles et en escarmouches constantes et meurtrières. Le 22 juin, aux environs d'un lieu assez vaguement désigné sous le nom de Maronga, une attaque un peu plus sérieuse eut lieu. La grosse cavalerie des Perses, vfec ses hommes tout bardés de fer, et un corps d'armée soutenu par des éléphants, approchèrent à distance de combat. Julien crut avoir retrouvé la fortune, et se hâta de saisir l'occasion de vaincre. Il ne fut que trop ardent et son armée trop courageuse, car l'ennemi, effrayé sur-le-champ, recula en lui laissant seulement quelques prisonniers.

Se battre, en effet, pour les Perses, était superflu : la famine suffisait pour achever ce qui était au-dessus de la force des armes. Elle devenait chaque jour plus affreuse : on était obligé de distribuer aux soldats les provisions mises en réserve pour les officiers, et l'empereur lui-même ne permettait plus qu'on servît sur sa table autre chose qu'une bouillie épaisse, dont le dernier de l'armée n'aurait plus voulu *.

Bien que son âme fût navrée de douleur et son corps épuisé par le jeûne et les fatigues, son esprit pourtant travaillait toujours. Les récits de l'histoire, les fables des poètes, se présentaient confusément à son imagination et s'animaient devant ses regards, la nuit, pendant cet état incertain entre la veille et le sommeil, que con-

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