Liban., Or. 10, p
3. Libanius insinue clairement ce soupçon, et Sozomène pousse l'égarement du zèle jusqu'à applaudir à cette odieuse pensée. Il en est sévèrement repris par le sage Dom Clémencet, éditeur des œuvres de saint Grégoire de Nazianie : « atali tamque inaudito facinore, » dit-il avec
Ses derniers moments faisaient le sujet de "commentaires aussi nombreux, aussi animés , et aussi peu vraisemblables. Qu'était-ce que ce cri qu'il avait poussé en tombant? Un hommage au Christ, ou une exécration contre les Dieux? On racontait aussi (saint Grégoire entendit l'anecdote et la crut) qu'avant de mourir il avait recommandé à ses amis de jeter son corps dans les flots , pour qu'on pût dire qu'il avait été enlevé au ciel comme Romulus; mais qu'un eunuque qui entendit former ce dessein «'opposa à son exécution. Enfin les habitants d'Ântioche se redisaient les uns aux autres qu'en entrant au palais pour en prendre possession au nom du nouvel empereur, on avait trouvé des coffres entiers pleins de j^tes humaines^ et des puits remplis de cadavres.
L'Excitation fut portée à son comble lorsqu'on apprit que les restes du malheureux empereur arrivaient sous l'escorte d'un corps d'armée, pour être ensevelis avec les honneurs accoutumés. Jovien, en effet, soit par un instinct naturel de modération et de conyenance , soit pour ménager les sentiments d'une partie de son armée, soit enfin par respect pour la dignité dont il était luimême revêtu, avait décidé que toutes les cérémonies usitées pour les funérailles des empereurs suivraient leur cours. A peine arrivé à Tisiphalte, sur le territoire
une juste horreur, «abhorrent aures Christian»» (9. Grég. Naz., Xot. in Or. y, 18).
1. Chron. Alex. — S. Grég. Naz., Or.'v, 13, 14. — Thôod.,m, 25.— Soc., m, 21. — Soz.t vi, 1.
romain, où il fit sa jonction avec les généraux restés en Mésopotamie, comme il était retenu lui-même par les soins douloureux qu'exigeait l'évacuation des provinces aliénées, il fit partir en avant la dépouille mortelle de Julien sous la garde de Procope, qui était parent du défunt par sa mûre. JOlien devait reposer dans un des faubourgs de Tarse : c'était la ville où , en partant pour la Perse, il avait annoncé qu'il ferait sa résidence à son retour. Les funérailles eurent lieu en effet avec l'étiquette ordinaire , bien qu'on y mît quelque précipitation dans la crainte de désordres qu'on ne réussit pourtant pas à éviter. Le rituel païen était tout empreint de l'esprit d'une croyance qui, ne pouvant adoucir l'amertume de la mort, cherchait surtout à en distraire les vivants. On y admettait, au milieu des larmes et du deuil obligé, de singuliers intermèdes de bouffonnerie, bien éloignés de la gravité douce du service chrétien et qui, dans les circonstances présentes , dégénérèrent en véritables scandales. On jouait des scènes entières de comédie, et un acteur était chargé de faire le rôle du mort, de reproduire ses principales actions et ses paroles les plus célèbres. D'autres comédiens donnaient la réplique, et déjà plus d'une fois, aux funérailles des empereurs, la vérité, bannie de leur vivant, avait reparu ainsi sur leur tombe par des traits d'audacieuse facétie. Pour Julien , quand il fallut passer toute sa vie en revue, redire l'apostasie de sa jeunesse et les désastres de sa mort, les histrions, sûrs de plaire
à la foule qui les entourait , ne lui épargnèrent pas les mots piquants ni les plaisanteries injurieuses. Ces invectives furent couvertes d'applaudissements, à tel point que Procope, qui dirigeait la cérémonie , épouvanté de ces scènes populaires/ inquiet d'ailleurs de sa qualité de parent qui l'exposait aux ressentiments de la foule et peut-être à la méfiance du nouvel empereur, alla se cacher dès que tout fut fini, et personne, pendant plusieurs mois, ne sut ce qu'il était devenu f. Le soir, on répandait dans le peuple qu'on avait vu les restes de Julien s agiter et fermenter dans la bière pendant toule la solennité. La tombe impériale reçut pourtant l'hommage de pieux amis qui y gravèrent les quatre vers suivants :
« Rapporté des rives de l'Euphrate et de la terre des Perses, où il avait conduit son armée pour une œuvre qu'il n'a pu accomplir, Julien, roi excellent et guerrier valeureux, a trouvé cette tombe sur les bords argenté du Cydnus. »
« Ce n'était point le Cydnus, ajoute Ammien Marcellin dans une effusion d'affliction patriotique, quoique ce soit un fleuve pur et agréable, qui devait recevoir de telles cendres; pour perpétuer la gloire de si belles actions, c'est le Tibre qui devrait baigner sa tombe, aui
i. Aram. Marc., xxv, 9, io. — Sur l'habitude des comédies dans ta funérailles romaines, voir S. Giég. N.iz., Carmen de virginitat*. v, 430 et suiv.; t. h, p. 320.— Suët., Vespasien, 19; et note de Valois 5or> le passage cité d*Atnuiien.
lieux ou ce fleuve traverse la ville éternelle et arrose les monuments des anciens Dieux.))
Entre les grossières invectives des bateleurs et cet enthousiasme excessif des vieux soldats, il était réservé, ce semble , à un poète chrétien de trouver , quelques années plus tard, un juste intermédiaire. Ces vers du poêle Prudence, écrits au début du siècle suivant, n'auraient-ils pas pu en effet figurer avec plus d'avantage sur la pierre funéraire, comme l'épitaphe véritable de cet homme étrange, qui avait renfermé en lui-même tant de contradictions, et en suscitait encore autant après sa mort : « Ce fut un chef très-vaillant dans le combat, un législateur célèbre ; par le bras, comme par le conseil, il servit sa patrie, mais il desservit la religion ; il adora des divinités sans nombre. Il trahit son Dieu, mais non l'État »
Ductor fortissimus armis:
Coii'litor et legnm celeberrimus; ore manuque Consulter ]iatriae, sed non consultor habeudx Relligionis, amans ter centum millia divum; Perûdus ille Deo, sed non et perfidus urbi.
Mais le temps n'était pas encore venu où, parmi tant de passions soulevées, un jugement équitable pouvait se faire entendre. Il ne faut point demander, sur le caractère des hommes mêlés aux grandes luttes, l'exacte vérité aux contemporains. On ne la trouverait, à dire
1. Amm. Marc., xxv, 10. — Zou., nu, 13. — ZosM m, 34.— Prud., Apotheosis.
442 LE RETOUR DE l'aRMÉB.
le vrai, dans aucun des discours écrits presque aussitôt après la mort de Julien , et sur sa cendre à peine refroidie, à deux points de vue opposés, par les deux plus célèbres orateurs du temps, Grégoire et Libanius. L'un et loutre, également surpris, mais très-différemment affectés de cette catastrophe imprévue, employèrent aussitôt leur éloquence, celui-là à célébrer le triomphe de l'Église, celui-ci à déplorer la perle d'un ami très-cher et du héros sur lequel l'empire avait placé sa dernière espérance. Tout est pareil dans la forme extérieure, dans la date et même dans le nombre de ces compositions : car chacun fit deux discours différents : l'un, immédiatement après la mort, et sous l'impression même de la nouvelle; l'autre, plus étifdié, qui ne rut achevé que dans l'année courante : mais tout diffère dans le fond. Ici la parole est animée d'un souffle impétueux Je victoire et de jeunesse, là c'est la mélancolie de la mort dont la pâleur se trahit sous les ornements et sous le fard.
Si l'on voulait se convaincre que, malgré le respect dù à tous les écrits sortis d'une plume sainte, il ne faut point prêter au portrait de Julien tracé par saint Grégoire une confiance absolue, ufie seule remarque suffirait pour lever tous les scrupules. Aux vices de Julien, peints en traits brûlants et sans aucune restriction, le saint orateur oppose presque toujours , pour faire contraste, Je souvenir des vertus de Constance Le perse-
1. Le panégyrique de Constance par Grûgoirc, qui se trouve presqn*
cuteur d'Athanase et d'Hilaire , le monarque imbécile et fastueux, que des eunuques gouvernaient en se jouant; celui que saint Jérôme appelle une bête sauvage, est représenté comme un souverain selon le cœur de Dieu, dont le génie éclairé par la grâce n'a pas fait défaut un seul jour. Un tel panégyrique, si évidemment faux et si contraire aux meilleurs témoignages , place » la pièce tout entière, sous le rapport de l'exactitude des appréciations, dans une suspicion légitime. Ou bien, en effet, il faut admettre que la forme oratoire, traditionnelle dans les écoles, se prêtait, par une convention tacite, à un certain degré de fiction regardé comme insignifiant, qui ne trompait personne, et que Grégoire n'avait pas rompu complètement avec cette habitude : ou bien, il faut penser que, retiré comme il Tétait depuis six mois au fond de la solitude du Pont, loin du contact des hommes, tout entier à l'émotion produite par le récit des souffrances de ses frères et par l'attente de calamités prochaînes, le zèle ardent de Grégoire avait , pour un jour, altéré son jugement. Grégoire était jeune encore : s'il avait la ferveur d'un apôtre, il avait l'imagination d'un
à toutes les pages des deux discours (Or. iv, 3, 34, 36; v, 16, etc. ), a - <r-té l'objet de beaucoup de commentaires de la part des érudits, et l'éditeur bénédictin fait les plus grands efforts pour l'expliquer par l'ignorance où saint Grégoire pouvait être de la fin de ce prince et de son baptême par Euzoius. Mais pouvait-il ignorer l'exil d'Athanase, les scènes violentes d'Alexandrie, la persécution atroce de tout l'Orient? C'étaient là des faits trop éclatants pour n'être pas connus de to^t le monde, et surtout d'un personnage aussi éminent que Grégoire. Saint Grégoire a du reste lui-même rectifié son jugement sur Constance dan* un discours postérieur (Or. xxv, 9J.
poêle ; la grâce n'avait point encore tout à fait purifié son âme, ni l'âge tout à fait mûri son talent. Pour juger Julien comme général , comme politique et comme homme privé , il lui manquait de l'avoir suivi dans les camps et de s'être assis dans ses conseils. 11 serait puéril de lui reconnaître sur de tels sujets une infaillibilité que l'Église ne s'attribue pas à elle-même.
Mais si, comme documents historiques, les deux discours écrits par Grégoire à celte époque , et qui ne furent pas prononcés *, ne doivent être consultés qu'avec une grande réserve , ils sont admirables au contraire pour nous peindre en traits de feu la passion héroïque des âmes chrétiennes de cet âge. La lutte des deux cultes et l'ascendant vainqueur de l'Évangile ne se sont traduits nulle part avec une plus vive expression. Haine, crainte, ressentiments, tout est loin de nous, et le jour glacé de la justice s'est levé depuis longtemps sur Julien; mais qui pourrait entendre mêmeaujourd*hui,sans émotion, ce cri de triomphe échappé de la poitrine oppressée de l'Église?
« Écoutez-moi , nations du monde : vous qui habitez ^l'univers, prêtez-moi l'oreille. Comme le héraut qui crie d'un poste élevé au centre d'une ville , je vousap-
i. On yoit que ces discours ne furent pas prononcés, à ceci, que dans nn passage il y est fait allusion au schisme intérieur de l'Église de Nazianze, comme durant toujours (iv, 10), et que, dans un autre d£ ses ouvrages, saint Grégoire assure que. pendant que ce schisme dun, il n'ouvrit pas la bouche en public (vi, 3). Voir l'avertissement de l'éditeur bénédictin, aux oraisons iv et v.
LE HETOUR DE L'ARMEE. 4'l5
pelle à haute voix. Écoutez, peuples, tribus, hommes de toute langue, de toute race et de tout âge, qui êtes et qui serez jamais. Et pour que mon cri monte plus haut . encore, écoutez-moi, puissances et vertus du ciel , vous dont noire délivrance est l'œuvre et par qui a péri, non pas Séon, roi des Amorrhéens, ou Og, roi de Bazan, petits princes qui opprimaient de petits peuples , mais ce dragon, cet apostat, l'Assyrien aux grandes pensées dont parle l'Écriture, l'ennemi commun de tous les hommes, celui qui a répandu sur la terre ses menaces et ses fureurs, et qui a dit et médité l'iniquité sur les lieux élevés... Mon discours appelle à ce chœur spirituel tous ceux qui veillaient naguère dans les jeûnes, les larmes et les prières, demandant nuit et jour la délivrance de nos maux, et gardant pour le remède de leurs peines celte espérance qui ne confond pas; et tous ceux qui, supportant beaucoup de travaux , frappés de plusieurs coups, affligés des calamités du siècle, ont été en spectacle au monde, aux anges et aux hommes, comme dit l'apôtre, le corps brisé, mais l ame invincible, et pouvant tout en Jésus qui les fortifie; tous ceux aussi qui, renonçant aux grandeurs mondaines du vice, souffrant avec joie d'être privés de leurs biens, de leur patrie, de leurs époux, de leurs femmes, de leurs parents, de leurs enfants... et offrant à Jésus-Christ les maux acceptes pour lui, peuvent redire et chanter maintenant :ô Dieu, vous aviez mis des maîtres sur nos têtes, nous avons passé à travers l'eau et le feu, et
44G LE RETOUR DE l'àRMÉE.
vous nous avez conduits vers un lieu de rafraîchissement.
« Mais j'appelle aussi à la fôte de ce jour une autre sorte de chrétiens ; j'entends ceui qui reconnaissent un seul Dieu, maître de l'univers , et qui , en ceci , raisonnent hien, mais qui ne comprennent pas par quelles voies la Providence fait sortir le bien du mal et nous éprouve pour nous corriger, et dont l'âme faible et légère ne peut supporter de voir l'impie se glorifier, dan* ses pensées ; qui s'échauffent et s'enflamment devant la paix dont jouissent les pécheurs , et ne peuvent attendre le conseil de Dieu... J'y appelle encore ces âmes que séduit la scène du monde, et qui restent en admiration devant ce grand théâtre. Je leur dis comme Isaïe : 0 femmes, quittez ce spectacle; que les yeux de votre esprit cessent d'errer au hasard; venez et connaissez que c'est ici le Dieu élevé sur la terre et sur les nations , grand en tout temps par ses miracles et ses prodiges, mais aujourd'hui plus visible que jamais... Je n'écarte d'ici qu'une seule espèce d'âmes : je pleure et je gémis sur elles, mais peut-être n'entendronl-elles pas mes gémissements, car elles ne sentent pas leur propre perte, et c'est là le comble de leur malheur; je les renvoie cependant : ce sont celles qui ont été semées, non sur la pierre et le roc, mais sur la terre sèche et stérile; ce sont celles qui se sont approchées de la parole de Dieu avec une foi légère et toute de surface, et, ne jetant point leurs racines dans la profondeur de la
LE RETOUR DE l'àRMÉE. khi
terre, ont levé sur-le-champ et se sont fait voir pour plaire à ceux qui les approchaient; mais, au premier assaut du malin, à la première chaleur des tentations, ont séché et péri. Ce sont d'autres encore pires, et qu'il faut tenir plus éloignées encore de cette réunion, qui, lorsque le temps est devenu contraire, lorsque des hommes ont essayé de nous asservir, n'ont pas môme tenté de résister, mais se sont d'elles-mêmes offertes pour être vendues et payées1. »
Et un peu plus loin, quelle forte peinture du duel soutenu par un seul homme contre toute l'Église : a 0 le plus simple à la fois et le plus impie des mortels, qui n'entends rien à ce qui est grand ! Te voilà donc seul devant cet immense héritage de Dieu , devant cette moisson du genre humain qui couvre le monde , devant cette prédication qui, par sa folie (comme vous dites), a vaincu les sages, terrassé les démons, subjugué le siècle, toujours ancienne et toujours nouvelle ; qui autrefois parlait au petit nombre et maintenant parle à la multitude, qui autrefois offrait l'image, et maintenant que les temps sont accomplis, annonce la perfection des mystères divins! Te voilà seul en face du royaume du Christ! El qui es-tu, et d'où sors-tu?... toi seul en face de ce royaume qui ne finira point, qui s'étend partout et s'élève toujours! Car j'ai foi aux choses prédites et à celles que nous voyons. C'est ici le royaume que Dieu a