‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 284 sur 297 · Liban., Or. B, p. 25î · texte numérisé non relu

Liban., Or. B, p. 25î

louer, et tu me demandais des paroles égales à tes hauts faits. Et moi, je tendais déjà toutes les forces de mon esprit, pour approcher de la hauteur de tes actions, comme un lutteur prend soin de tenir tous ses membres en bon état à l'approche d'un grand adversaire. Mais j'élèverai la voix et je parlerai, et je ne souffrirai point qu'un injuste silence couvre tes exploits, et d'autres entendront ce cantique. Il est mort, celui qui avait remporté tant de victoires! Agamemnon fut blessé, mais il n'était roi que d'Argos; Cresphonle aussi, mais il ne gouvernait que Messene; Codrus, mais il obéissait à un oracle; Àjax, mais c'était un général sans grandeur d'âme; Achille, mais il était l'esclave de la volupté et livré à la colère; Cyrus, mais il avait des fils; Cambyse, mais il était en démence; Alexandre périt, mais non de la main d'un ennemi, et d'ailleurs il avait donné matière à l'accuser. Mais celui-ci avait étendu son empire depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant; son âme n'était pleine que de vertus; il était jeune et sans héritier. Un inconnu l'a frappé. Alors j'ai regardé vers le ciel pour voir s'il ne pleuvrait pas des gouttes de sang, comme Jupiter en fit pleuvoir pour arroser le corps de Sarpédon. Je n'en ai pas vu; mais peut-être sont-elles tombées sur le cadavre, et peut-être ne les a-t-on pas aperçues au milieu de la poussière et delà mêlée,.. Oh! quelle perte! oh! quelle vieillesse infortunée est la mienne ! je pleure à la fois mon souverain, comme tous les Romains, et pour moi-même un

ami, un compagnon... Déjà j'avais préparé un discours qui devait être le remède des maux de ma patrie, et tu es mort! Mon remède n'a pas vu le jour, et je suis devenu sans force pour enfanter désormais des discours, comme les femmes qui, à force de souffrances, deviennent stériles et ne peuvent plus concevoir1. »

Telle est la première pièce, où Ton saisit encore quelques accents d'une douleur vraie. L'autre discours, plus long, plus étudié, composé à tête plus reposée, est une œuvre de parti qui a des prétentions historiques. C'est un récit de la vie de Julien, écrit dans le style le plus contourné, où il est très-difficile de suivre la série des bits à travers l'abondance des allusions , des parenthèses, des lieux communs de rhétorique, et où la vérité est trèsrésolùment contredite toutes les fois qu'elle pourrait nuireàla gloire du héros. Le butde ce long morceau apparaît tout entier dans sa péroraison. Il s'agit de justifier pleinement Julien du mauvais succès de l'expédition de Perse. La grande et capitale faute de Julien, l'incendie de la flotte, y est racontée en détail et défendue avec un luxe de mauvais arguments. Pas un mot des malheurs et des souffrances qui précédèrent le jour fatal. Julien est mort, tué on ne sait par qui, en pleine victoire, au moment où les Perses ne pensaient qu'à se jeter à ses pieds pour obtenir miséricorde. La paix et ses dures conditions sont l'œuvre toute gratuite de la faiblesse du

*. Liban., Or., 9, 256-260, passif

successeur; et qui sait si le coup fatal n'est pas parti d'un de ses amis'? Ces charitables insinuations étaient lues sans doute en petit comité, dans une de ces réunions d'amis auxquels Libanius faisait connaître souvent la partie la plus délicate de ses œuvres, les portes fermées, et en leur recommandant de contenir leur enthousiasme et de se contenter d'une admiration silencieuse *. Puis on les faisait circuler sous le manteau parmi tous ceux que la gloire de l'État touchait plus que la liberté de l'Église.

Le but fut atteint en partie. Pendant que toutes les chaires retentissaient d'invectives contre la mémoire de Julien, sa gloire militaire seule restait intacte. La justice qu'on lui refusait sur d'autres points, on la lui accordait sur celui-là, et presque trop généreusement. En condamnant en lui l'apostat, on continuait à admirer le général ; sa mort faisait oublier ses imprudences , et l'on aimait à dire, que s'il avait vécu, son génie aurait trouvé des ressources pour tout réparer. Jovien , accablé par celte comparaison , ne profilait donc nullement de la réaction opérée en faveur du christianisme; il se débattait au contraire péniblement dans les conséquences de son douloureux traité. Arrivé à Nisibe, il

n'eut point le courage de pénétrer dans cette ville déso

i. Liban., Or. 10, p. 302,303, 324. Il faut rapprocher ici des fragments mutilés et très-mal disposés dans l'édition de Morel.

3. Ibid., Ep. 286 : xXcîaa; ta; fiûpa; à/îpwv, £iou.evoç aÙTÛT, u n

lée, et, restant sous la tente dans la plaine voisine, il fit seulement savoir aux habitants qu'ils avaient le choix, on de rester dans leurs murailles pour y subir le joug des Perses, ou d émigrer en masse sur le territoire romain. Son envoyé fut accompagné par le plus considérable des seigneurs perses qu'il avait gardés comme otages, et qui avait réclamé et obtenu la permission de prendre, au nom de son souverain, possession de la citadelle. A peine le Perse était-il entré qu'on vit les aigles romaines abattues sur les remparts, et se dresser à sa place l'étendard bien connu des Sassanides. À ce signe de captivité, un douloureux murmure s'éleva dans toute la ville. D fallait donc, ou quitter le sol natal, ou cesser d'être Ro mains. Cette dure alternative pénétrait tous les cœurs de désespoir. II fallait livrer ces remparts arrosés dn sang généreux des défenseurs de l'empire, si récemment bénis par une main héroïque! Tout pleins encore de l'esprit que le valeureux Jacques leur soufflait du fond de son tombeau, petits et grands, riches et pauvres, tous les Nisibiens voulaient tenter un dernier effort. Qu'on les laissât faire seulement, disaient-ils ; ils n'avaient besoin de personne ; ils chasseraient bien l'ennemi à eux tout seuls. La curie en masse alla trouver l'empereur et, lui portant uqe couronne, le supplia de les laisser courir cette fortune. Jovien fut inébranlable: <c J'ai promis, dit-il, je dois tenir. » Il refusait môme de recevoir la couronne, hommage d'une soumission qu'on ne lui devait plus. Ce scrupule était peu

compris : on lui représentait en vain les souvenirs du sénat romain brisant hardiment le traité signé sous les fourches caudines; on lui rappelait que, dans la dernière défense de la ville, c'était son beau-père Lucilien qui commandait, et qu'on lui avait plusieurs fois sauvé la vie. Constance, lui disait-on, a été vaincu à plusieurs reprises, sans céder un pouce du territoire. Voyant enfin que rien ne réussissait à le toucher, un avocat du nom de Sylvain, saisit la couronne et la lui mettant de force sur la tête , s'écria avec dépit : « Tiens, empereur, et puisses-tu être couronné de la même manière par toutes les autres villes! » L'honnête Jovien, ainsi insulté en face, finit pourtant par se fâcher, et déclara qu'il fallait , sous peine de mort, que tout le monde fût sorti avant trois jours.

Le défilé de cette foule enlevée à sa patrie, qu'elle avait si bien mérité de ne jamais perdre, présenta le plus lamentable spectacle. L'air retentissait de gémissements; les routes étaient couvertes de femmes, les cheveux épars, d'enfants, de vieillards en pleurs, et jonchées de tous les meubles, de tous les objets précieux que chacun essayait d'emporter au hasard et laissait bientôt tomber par fatigue. Ce triste convoi (ut dirigé sur le bourg d'Amide, où des logements étaient préparés, et qui devait devenir la métropole de la partie conservée de la Mésopotamie !.

i. Amm. Marc, xxv, 9. — Zos., m. 33. — Chron. Alex. — S. Jean Chrys., De sanct. Dabyla, i. n, p. 687.

Jovien lui-même ne quitta les environs de Nisibe» qu'après s'être assuré que tous les citoyens étaient sortis en sûreté, et qu'il ne laissait à l'ennemi que des murailles vides. Il se serait volontiers rendu tout droit à Constanlinople , où l'attendaient son vieux père, sa femme et son jeune enfant, et où il aurait reçu des nouvelles d'Occident, dont il était toujours fort inquiet. Mais Antioche aurait pu être blessée de cette marque d'indifférence, et il importait de ménager une population ombrageuse. Il fallut donc faire reprendre à l'armée décimée et humiliée la même roule qu'elle avait naguère parcourue triomphante. Le voyage fut triste, et l'accueil partout très-froid. A Antioche même, où il arriva dans le courant d'octobre, le prince, que personne ne connaissait auparavant, ne plut que médiocrement. On le trouvait trop grand et trop beaii. « Il a Tair de Paris, disait-on; c'est la même beauté, et aussi le même bonheur à la guerre. » On s'était souvenu de la Bible contre Julien : on se souvint d'Homère contre >on successeur, et plusieurs placards furent affichés dans les rues, portant des vers de l'Iliade , assez habilement détournés de leur sens pour former d'injurieuses allasions '.

l.Amm, Marc-, xxv, 10. — Zos.» nr, 84. Le code Théodosien contient une loi de Jovien rendue à Édesse le 27 septembre. Il dnt donc arriver à Antioche le mois suivant. — Suidas, voce t&gtavoc. Un historien byzantin, Jean Malalas, rapporte sur Jovien des anecdotes scandaleuses et ridicules que nous ne rapportons pas parce qu'elles n'ont aucun caractère d'authenticité.

Mais ce n'était pas tout : il n'avait pas eu le temps de reposer une nuit au palais, qu'il était déjà assailli par des difficultés de toute nature qu'un esprit très-simple comme le sien n'était nullement propre à résoudre. Il fallait mettre ordre à la plus effroyable anarchie religieuse

qui eût jamais parû , congédier le paganisme évoqué par Julien, et fermer la porte à l'hérésie qui commençait à s'agiter de nouveau sur la tombe encore si récemment fermée de Constance, Que faire, en premier lieu, de tous les philosophes, sophistes, augures, prêtres, charlatans de toute espèce , dont Julien avait rempli tous les postes éminents, et qui encombraient les abords de la cour? Fallait-il fermer leurs chaires, détruire leurs temples à peine rouverts, renverser leurs autels et livrer leurs personnes à toutes les rigueurs des lois existantes, pour les punir des-crimes de magie et de divination par eux commis de complicité avec fin empereur? Il ne manquait pas de gens pour conseiller à Jovien ces exécutions sommaires. On lui représentait tous les philosophes en masse (et non sans quelque apparence de vérité) comme des ennemis de son pouvoir; et Libaniusen particulier lui était signalé comme donnanlà ses regrets prolongés un éclat presque séditieux. Jovien n'aimait pas à se croire tant d'ennemis, et hésitait à frapper tant de victimes ; mais il ne savait pas bien ce que lui commandait son devoir de chrétien. Pendant qu'il balançait, plusieurs gouverneurs de province allaient plus vite en beso?ne,et même sans attendre d'ordres se

débarrassaient au plus tôt de l'appareil comme du personnel de tout le culte païen. Il commençait à être de règle dans l'administration romaine qu'on changeait de religion en même temps que d'empereur. Dans quelques villes, les philosophes étaient maltraités et traînés en Justice, et les autres fuyaient au plus vite, éprouvant une Téritable crainte ou feignant l'épouvante pour exciter l'intérêt public1. Ils quittaient précipitamment le coutume qui les faisait reconnaîfre, jetant le bâton et la besace, coupant leur barbe. H fallait prendre un parti pour les rassurer ou pour les poursuivre.

La conscience de Jovien, déjà fort troublée snr ce point, éprouvait une perplexité bien plus grande encore en se trouvant aux prises avec les différentes sectes chrétiennes. El en effet la conciliation, si généreusement poursuivie et si habilement opérée par Athanase à Alexandrie, n'avait, comme on Ta vn% qu'imparfaitement pansé les plaies de l'Église. Des trois groupes que nous avons distingués au sein de FA-

1. Liban., Or. 10, p. 327; De vila sua, p. 46. — Soz., n, S. — Soc., m, 24, 25. — Thétn., Or. 7. li y a ici un malentendu analogue à celui que nous avons rencontré dans le règne de Julien. Soiomiue infirme que Jovien interdit la religion païenne et chassa les philosophes. Théinistius, qui devait mieux savoir le fait, puisqu'il y était intéressé, loue Jovicn lui-même de la liberté qu'il laissa à tous les culte*. Mais il ajoute qu'on se plaignait pourtant qu'il n'eût pas empêché toute violence. 11 est clair que Sozomène a attribué à une loi positive de Jovien les rigueurs exercées sans son ordre, par des magistrats faisant du zèle, ou même les violences causées par l'emportement d<e* l>opulations. Socrate a compris cette différence, a. Voir, dans ce volume, p. 260-264.

nanisme, et qui s'étaient tour à tour disputé la faveur de Constance, il en était deux au moins que la pacification d'Alexandrie n'avait pu toucher en aucune manière. Elle n'avait point atteint tout le groupe des Ariens extrêmes, connus sous le nom d'Anomœens, et, commandés par Aétius et Eunome , son confident. Tou6 ceux-là, chefs et fauteurs de l'hérésie, étaient comme tels, les uns- nommément , les autres implicitement, exclus de la paix par les décrets mêmes du concile. Ils n'en étaient que plus exaspérés, et ils recueillaient dans leurs rangs tous les prélats politiques et courtisans, auteurs de la formule de Riminï, comme Eudoxe et Acace de Césarée, qui avaient cédé à tous les caprices de Constance, mais qui , pâlissant au seul nom d'Athanase, étaient avant tout décidés à ne rien accepter d'une telle main. Enfin même, dans le troisième parti, celui . des semi-Ariens , auquel le concile d'Alexandrie s'était particulièrement adressé, son succès, bien que réel, n'était pas complet. S'il avait réussi à rallier le plus grand nombre des esprits simples, peu compromis dans la lutte et plus égarés que pervertis, en revanche ceux qui avaient joué un plus grand rôle dans les conciles et dans les débats de l'Église, comme Macédonius de Constantinople, Basile d'Ancyre et Éleuze de Cyziquc, se montraient plus difficiles à persuader \ Ayant au

1. Voir ici,p. 398-400 du premier volume de cette partie, la distinction des trois groupes d'Ariens, à savoir : 1° les semi- Ariens, ne disputant que sur le mot consubstantiel et presque d'accord du sens de ce mot; 2° les Anomaeens, philosophes rationalistes et presque alexandrins, voulant

fond conscience de leur erreur, ils ne pouvaient dépouiller leur orgueil au point de venir prendre rang derrière l'homme qu'ils avaient si longtemps persécuté, et solliciter humblement son pardon. L'importune présence d'un ennemi si détesté les retenait dans un état de schismç discret , mais obstiné, dont eux-mêmes ils avaient peine à bien indiquer la nuance, mais dont ils se refusaient à franchir la ligne indécise. Par un nouveau changement de front, ce n'était plus précisément sur le mot consubstantiel qu'ils disputaient. Ce terrain leur avait porté malheur, et ils commençaient à reconnaître qu'entre la foi de Nicée et le téméraire philosophisme d'Aétius il n'y avait pas de point suffisamment fixe pour s'y établir. Mais s'ils étaient disposés à admettre l égalité des deux premières personnes de la Trinité, ils reportaient toutes leurs difficultés sur la troisième. Que le Fils fût égal au Père en substance et en dignité, passe encore; mais prétendrait-on leur faire

faire du Fils quelque chose d'analogue au logos de Platon, un intermédiaire entre l'Infini et le Fini ; 8° les politiques, peu préoccupés des questions de dogme, et voulant avant tout faire des débats théologiques un moyen d'action et de puissance. Cette distinction est tris-impertante à garder en mémoire, parce qu'elle donne la clef de tous ks mouvements intérieurs du parti. Chacun des trois acteurs joua son rô'e encore avec quelques différences dans les discussions qui trou blèrent plus tard le règne de Valens, etc. — Les deux groupes des *emi-Ariens et des Anomœens vont diminuer progressivement, tandis que le groupe intermédiaire, appuyé par l'autorité impériale, hérite d'une partie de leur force et finit par représenter presque exclusivement l'Arianisme : nouvelle preuve que la question religieuse philosophîque n'a joué qu'un rôle secondaire dans l'Arianisme, et que succès a véritablement tenu à ce qu'il consentait à subordonner la religion à la politique, et l'Église aux empereurs.

reconnaître que le Saint-Esprit, à peine nommé, suivant eux, dans les Écritures comme personne distincte, entrât aussi en participation de la Divinité? C'était là la difficulté soulevée en dernier lieu par Macédonius , et qui allait offrir une retraite au noyau très-réduit des semi- Ariens, chassés de leur position primitive par les traits croisés d'Athanasc et d'Aélius \

Toutes ces divisions, contenues dans la dernière année du règne de Julien par l'angoisse commune de tout ce qui portait le nom de chrétien, éclatèrent de nouveau lorsque le fardeau qui pesait sur la tète de chacun se trouva soulevé. Aussitôt que Ton sut qu'il y avait un empereur chrétien, ce fut parmi les hérétiques de toutes nuances à qui s'emparerait le premier de son esprit. Déjà, à Édesse, avant qu'il fût parvenu à Antiochc, Jovien avait rencontré deux ecclésiastiques de sa parenté, nommés Candide et Arrien, qui étaient de la secte d'Aétius et venaient lui parler en faveur de leur maître. A Anlioche même, on lui remit une lettre signée des principaux semi -Ariens, Basile d'Ancyre, Sylvain de Tarse, et d'autres qui le priaient au contraire de se garder de la doctrine d'Aélius et des Anomieens, d'en revenir à ce qui avait été décidé par le concile de Séleucie, ou bien de convoquer lui-même un nouveau concile auquel ils offraient de venir à leurs propres frais. Ils étaient prêts à partir, ajoutaient-ils, et s'ils ne

i. Sec, h, 45.— Soz., iv, 27; v, 14.

iv. 30 *

se mettaient pas en route, c'était uniquement pour ne pas Tiraportuner de leur présence \

Un enfant des camps» très-attaché à la foi , mais sans bien la connaître , et la pratiquant plus mal encore., était l'homme du monde le moins propre à se tirer de tels embarras. «Je déteste les querelles, dit le bon empereur à celui qui lui apportait la lettre , et j'aime tous ceux qui savent vivre en paix. » Sa peine était trèsgrande et, pour en sortir, il aurait bien volontiers recouru au moyen le plus simple, qui était d'aller trouver son évêque pour lui demander ce qu'il fallait penser de ces divisions T et quelle conduite il devait tenir. Mais, surcroit d'embarras, Àntioche n'avait pas moins de trois évêques chrétiens. Il y avait d'abord Euzoïus, ancien ami d'Arius lui-même , institué par Constance peu de temps avant la mort de ce prince, et qui avait reçu les aveux suprêmes du dernier fils de Constantin. Celuici inclinait vers la nuance la plus exaltée de l'Arianisme. Puis il y avait Mélèce, dans sa jeunesse semi- Arien , mais rentré de très - bonne heure dans la communion des orthodoxes. Enlin il y en avait un troisième nommé Paulin, consacré par Lucifer de Cagliari et chéri de la petite secte de catholiques purs qui avaient blâmé comme une faiblesse les démarches conciliantes d'Alhanase et les décrets indulgents de l'assemblée d'Alexandrie. Ceux-là se disaient les orthodoxes et les

*. Soc., m, 24. — Soz., 4. — PhUost., vin, 5, 6.

chrétiens par excellence ; ils n'avaient jamais faibli , et faisaient société à part depuis trente ans.

Ne pouvant trouver ni en lui-même, ni à côté de lui, les lumières dont il avait besoin, Jovien fut inspiré d'une idée lumineuse qui fait honneur à la droiture de son cœur et de son sens. Parmi toutes les grandes figures de l'Église qu'on lui avait appris à révérer dès son enfance, il en était une qui dominait toutes les autres, et qui semblait planer entre le ciel et la terre, environnée de l'auréole du martyre et de la gloire. C'était Athanase, le chef reconnu de la plus grande, de la plus sainte partie de l'Église chrétienne. Et pourtant de

tous les prélals chefs de partis, c'était le seul qui ne se pressât point de lui écrire ou de lui faire parler. Jovien, sans attendre davantage, résolut de demander conseil à Athanase sur ce qu'il devait croire, comme chrétien, et faire, comme empereur.

Mais où était cet Athanase, et où le trouver? car on disait qu'il avait disparu depuis son quatrième exil, sans indiquer le lieu de sa retraite. La recherche ne fut pas longue : courrier par courrier, on fit savoir en effet à l'empereur qù'Athanase était tranquillement à Alexandrie, dans le palais épiscopal. Un jour, le lendemain de celui où on avait appris la mort de Julien, le peuple étant rassemblé dans l'église , il avait paru tout à coup, était monté à sa place ordinaire, et avait fait continuer l'office comme d'habitude, sans paraître ni partager ni comprendre l'émotion que causait sa pré-

sence. La foule l'avait reconduit en triomphe à sa demeure, et le sol d'Alexandrie ne se ressentait déjà plus de la pluie d'orage dont la petite nuée passagère de l'impiélé l'avait un instant recouvert \ Sur-le-champ, et pour tout mettre en règle, Jovicn envoya au prélat un ordre de rappel conçu dans les termes les plus respectueux, le félicitant sur son courage qui lui avait fait considérer toutes les menaces des tyrans « comme l'écume de la mer,» et le priant d'offrir h Dieu, pour lui, ses précieuses prières *. Puis, par une seconde lettre, simultanément envoyée, « il le conjura , dit saint Grégoire, de lui enseigner la vérité sur notre foi démembrée , lacérée, divisée en mille opinions diverses, afin d'y ramener tout le monde, s'il était possible, par la vertu du Saint- Esprit; et si une telle réunion ne se pouvait pas, de rester au moins lui-même attaché à la meilleure doctrine et de lui prêter appui pour être soutenu par elle à son tour 3. »

Une telle lettre eût comblé de joie quelque évoque arien, et l'eût fait accourir tout exalté à la cour pour s'emparer du pouvoir : Athanase la reçut sans s'émouvoir, et ne mit aucun frivole empressement à ré-

I. Soz.,v,7.— C'est ici évidemment, et non après la mort de Georges, qu'il faut placer ce fait, trop analogue d'ailleurs au caractère d'Athanase pour être mis en doute. Nous n'en dirons pas autant des anecdotes rapportées sur ce même retour, dans la vie d'Athanase insérée dans la collection des Bollandistes (texte giec), et qui ne peuvent concorder avec la suite des faits.

**S. Athan., t. n, p. 33-34.

» S. Grég. Naz., Or. xxi, 33. - Tbéod., iv, 2. — Soc., m. 24.

pondre. Comme s'il se fùl méfié de ses propres lumières, il appela auprès de lui les évèques de sa province,

et, de concert avec eux, il rédigea, pour être mise sous

les yeux de l'empereur, une consultation qui porta uniquement sur les points de dogme et de foi. Nulle allusion à la politique; nul conseil sur les mesures à prendre ou les lois à faire; nulle ingérence, en un mot, dans le domaine du gouvernement. L'évêque éclairait la conscience du fidèle, sans se mettre en devoir, en aucune manière, d'inspirer la conduite de l'empereur.

La pièce commençait dans ces termes pleins de noblesse : a C'est une chose qui sied fort à un prince pieux que le désir de s'instruire sur les choses du ciel ; et c'est par là qu'on voit que, véritablement, votre cœur est placé dans les mains de Dieu. Puis donc que votre piété souhaite apprendre de nous quelle est la foi de l'Église catholique, après avoir rendu grâces au ciel de vous voir un tel désir, nous avons pensé que rien ne convenait mieux que de rappeler à votre religieux souvenir la foi professée par nos pères à Nicée. Quelques hommes, il est vrai , ont répudié cette croyance , lesquels nous ont tendu beaucoup de pièges, parce que nous ne voulions pas suivre la secte d'Arius , et ils ont été cause de beaucoup d'hérésies et de schismes dans l'Église catholique. Mais la foi saine et véritable de Jésus-Christ est restée manifeste pour tous, telle qu'elle se lit distinctement dans les saintes Écritures. Les saints l'ont scellée parleur martyre; et maintenant, délivrés

de leurs peines , ils se reposent dans le Seigneur. Et elle serait restée sans atteinte , si la malice de quelques hommes n'avait essayé de la dénaturer... Sachez donc, religieux empereur, que c'est là ce qui a élé annoncé dès le commencement des âges... et que toutes les églises répandues par le monde y rendent témoignage , celles d'Espagne, de Brelagne,de Gaule, de toute l'Italie, de la Dalraatie,delaDacie, de la Mésie,de la Macédoine et de toulela Grèce, et toute l'Afrique, la Sardaigne , Chypre, la Crète, la Pamphylie, la Syrie, l'Isaurie, l'Égypte, la Libye, le Pont et la Cappadoce... Nous connaissons la foi de toutes ces nations, ou pour en avoir entendu l'expression de leur bouche, ou pour en avoir reçu le témoignage écrit; et un petit nombre d'hommes qui la contredisent ne peuvent prévaloir contre la terre tout entière. (Suivait le texte du symbole de Nicéc, rapporté tout entier , sans addition et sans commentaire.) Et voilà, religieux empereur, disaient les rédacteurs de la lettre en terminant, dans quelle foi il faut demeurer, car elle vient de Dieu et des apôtres \ » *

Et en même temps, pour suivre sous toutes les faces et relancer dans toutes ses retraites l'hérésie qu'il chassait devant lui depuis plus de quarante années, Athanase publiait et répandait en Égypte un long traité dogmatique qu'il avait composé dans les loisirs du désert, sur la divinité du Saint-Esprit. C'était la dernière transformation et comme le dernier masque de l'Arianisme

i. Théod., iv, 3. — S. Athanv 1. 1, p. a 4 S.

LE RETOUR DE l/ARMÉE. 471

qu'il secouait d'une main vigoureuse ; et, cette fois encore, il contraignait l'hérésie, comme le Protée de la fable , à apparaître au jour sous ses véritables traits , ceux de la vieille idolâtrie, qui accordait à une créature les honneurs divins, en refusant au Dieu suprême toute communication avec le monde H épuisait toutes les ressources de son langage, toutes les métaphores de sa riche imagination, pour donner une apparence d'explication sgr les rapports mystérieux des trôis personnes divines entre elles, et faire pénétrer dans ces ombres de la foi quelque reflet de lumière. Le Père est la source, le Fils le fleuve qui-en sort, le Saint-Esprit l'eau du fleuve que boit l'âme fidèle : le Pore est la lumière, le Fils la splendeur, le Saint-Esprit le rayon 2. Puis, lassé lui-même de ses efforts impuissants pour faire comprendre l'inintelligible, il en revient aux textes de l'Écriture et entasse verset sur verset pour montrer la même action, le même rôle, attribué indifféremment, en plus d'un endroit, au Fils et au Saint-Esprit ; enfin, dans l'impuissance de la raison à sonder de telles profondeurs, il la traîne humblement aux pieds de l'autorité : « La Divinité, dit-il, ne peut être alteintc par des démonstra-

1. S. Athan., Ad Serap., De Spjfitu sancto, p. 203. Ce traité fut composé par Athanase, au désert, comme cela ressort très-évidemment du texte;' mais nul doute qu'il ne fût destiné dès lors à répondre aux nouvelles difficultés élevées par les semi-Ariens sur la personne du Saint-Esprit, et qu'il n'ait reçu une pins grande publicité au moment où ces difficultés sont devenues importantes.

%.Ibid., p. 193,194.

tions logiques; on y arrive par la foi et les raisonnements de la piété faits avec circonspection \ »

La lettre et les instructions d'Alhanase furent reçues par Jovien avec un mélange de joie et de respect. Ce langage convenait à son esprit droit et soumis. Il était catholique dès son enfance; il le devint encore davantage, et plus éloigné que jamais des hérésies. Mais il n' était pas homme à se contenter de directions aussi générales, et il lui fallait, pour agir, des conseils plus précis. Ne pouvant les obtenir, par écrit, de la réserve d'Alhanase, il se décida à le mander auprès de lui, et lui envoya une invitation formelle de venir à sa cour. Alhanase, on Ta vu, n'avait point de goût pour ces sortes de convocations. Il respectait les princes, mais ne les recherchait pas; il avait fait de leur humeur mobile une expérience qui n'atténuait pas la répugnance naturelle à toute âme indépendante pour l'atmosphère des cours. Pressé cependant par les conseils de ses plus sages amis, et en particulier des vertueux solitaires Théodore de Tabenneet Pammon d'Antinoé,iI se décida à partir pour Antioche, plutôt encore dans la crainte de décourager par un dédain affecté les bons sentiments de l'empereur que dans l'espoir de tirer du pouvoir impérial aucun appui durable pour la vérité *.

Il arriva donc à Antioche : mais on chercherait vaine-

1. S. Athan., ibid, p. 19*: -h Ôiotu; ci* iv ourofrlÇit Xo-jwv

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