‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 3)Chapitre 285 sur 297 · Soz., vi, 5. — S Epiph., Hœr. , lxviu · texte numérisé non relu

Soz., vi, 5. — S Epiph., Hœr. , lxviu

menl dans ses œuvres les détails de son entrevue avec Jovien. Accueilli dans ce même palais d'où Libanius sortait naguère le visage radieux et illuminé par le soleil de la faveur, Athanase n'a pas jugé à propos, comme le rhéteur, de tenir note de tous les sourires ou de tous les compliments qu'il obtint du maître du monde. Parlant toujours, môme à l'empereur, le langage affectueux et sévère de J'Évangilc, il ne songea point à donner à des flatteries un tour gracieux et littéraire, dont le modèle dût être conservé pour la dernière postérité. Mais, s'il se tut, par indifférence peut-être encore plus que par discrétion, sur les détails d'une intimité royale qui tint .si peu déplace dans sflh existence, ses actes ou plutôt ceux de Jovien parlèrent pour lui. Par les décisions du souverain on peut deviner aisément quelles furent les inspirations du conseiller.

La règle de conduite adoptée par l'empereur et consacrée, on n'en peut douter, dans une loi formelle, fut de laissera chacun pleine liberté d'adopter et de suivre la religion qui lui convenait. Païens, Ariens de toutes sectes, et catholiques, tous durent également avoir la faculté de professer leur culte et d'aspirer sans distinction à toutes les dignités de l'État. Les scandales seuls de la magie avec ses orgies souvent sanglantes, restèrent exclus de cette liberté commune

1. Thém., Or. 5, p. 67, 70.— Soc., m, 2*.— Nous ne retrouvons pas dans les codes la loi à laquelle Thémistius fait allusion, et cette lacune en bien naturelle, puisque le malheur des temps et la fin prématurée

Après les égards témoignés à la conscience, vinrent les hommages dus à la vérité. L'armée retrouva ses étendards, symboles de la protection divine et consacrés par la victoire; l'Église recouvra toutes les franchises, toutes les immunités nécessaires au plein exercice de son culte et aux bienfaits de sa charité. Mais Jovien tempéra cependant ses faveurs dans la mesure nécessaire pour ne pas accroître le malheur des temps par des contributions excessives ou d'injustes dispenses des services publics. C'est ainsi que la ration de blé assignée à chaque église par Constantin pour l'entretien de ses ministres, fut provisoirement, en raison de la famine et tant que durerait la disette, réduite au tiers de son chiffre nominal. Une disposition spéciale, enfin, assura aux saintes filles qui se consacraient à Dieu la protection de la loi contre la brutalité de la soldatesque et de la populace \

Dans l'application, ce fut la même sagesse et la même douceur. La voie de liberté, tracée par Athanase à Jovien, ne fut point, comme celle que Julie» avait semblé ouvrir aux chrétiens, semée de pièges et d'embûches. Tout fut franc et sincère, et l'effet répondît aux paroles. Nulle délation, nulles représailles. Libanius convient lui-même que, dénoncé à Jovien, il ne fut pas même inquiété. En admettant son témoignage, nous ne

de Jovien ne lui laissèrent que peu de durée; mais il n'y a poiut de doute qu'elle n'ait été portée : les termes de l'orateur grec sont trop formels.

1. Soi., vi, 8. — Théod., iv, 4. — Cod. Theod., ix, t. «S, L %.

sommes pas obligés de croire, comme lui, que, si Jovien l'épargna, ce fut parce qu'il pensa qu'on pourrait bien tuer sa personne, mais non la mémoire de ses écrits ; de même que, si les temples commencés restèrent à demi bâtis et devinrent l'objet de la risée des chrétiens, on n'est pas tenu de supposer que ce fut la terreur seule qui empêcha de les achever

Les choses, en effet, abandonnées à l'action de la grâce et de la vérité, reprenaient tout simplement leur cours. Du moment où l'empereur n'intervenait plus pour faire des hérétiques ou des païens, le paganisme rentrait dans l'ombre, et l'hérésie s'affaissait. De toutes parts, pendant les derniers mois de celte année 363, commencée sous de si tristes auspices, on put signaler, par l'heureux effet des conseils d'Athanase, un vif mouvement de retour des populations vers la pure foi catholique. D'Occident en Orient le même souffle sembla s'élever. A Antioche, sous les yeux de Jovien, une réunion de vingtsept évoques, dont beaucoup avaient partagé les erreurs des semi-Ariens, ou même figuré dans des rangs plus avancés, vint offrir à l'empereur une adhésion trèsexplicite au symbole deNicée. La vivacité de ce repentir pouvait bien, à la vérité, être mélangée de quelque secret désir de plaire; mais à l'autre extrémité de l'empire et à des distances où l'autorité se faisait à peine sentir et où la faveur n'arrivait pas, en Gaule, par exemple, et en Italie, Hilaire et Eusèbe de Verceil re-

i. Liban., De vita sua, p. 46; Or. 10, p. 327.

cueillaient chaque jour beaucoup de conversions analogues. Ces deux saints évèques parcouraient ensemble, par Tordre et avec l'aide du pape Libère, toutesJes provinces qui avoisinnient les Alpes, exhortant, instruisant, versant partout le baume sur les plaies encore saignantes, cl recueillant les pénitents avec cette indulgence paternelle qui convient aux âmes sans reproche. Nulle part ils ne rencontraient de résistance obstinée, et si leur mission de paix élait entravée par quelques obstacles, ils leur élaient suscités, non par des Ariens, mais par un petit nombre d'orthodoxes excités par Lucifer de Cagliari, et qui, tout enorgueillis encore du courage qu'ils avaient déployé dans les temps de persécution, répugnaient h tendre la main aux évoques qui avaient faibli. Libère fut obligé de réprimander assez publiquement cet excès de zèle. Mais celte imprudente exaltation môme prouvait que des jours de triomphe s'ouvraient de nouveau pour la foi de Nicée. Athanase, qui surprenait h regret les mêmes sentiments dans le petit troupeau de Paulin à Antioche, se vit pourtant obligé de ménager d'anciens frères d'armes qui lui avaient été fidèles dans des jours de péril, et ne put venir tout à fail à bout de les convaincre. Il se borna à déposer dans les esprits de tous les partis des germes de conciliation qui furent assez lents à fructifier

1. Rufin, t, 30. — S. Hil., Fragm , p. 1338, 1359.— S. Bas., Ep. ccaw. On voit par cette lettre qu'Athanase, à Antioche, ne se sépara point ouvertement de Paulin. Ces ménagements lui étaient imposés pu

Devant ce retour inattendu de la fortune etde la popularité, les prélats politiques, qui avaient si longtemps manœuvré daus les querelles religieuses, en poursuivant pour but unique le succès de leur ambition, se sentaient fort déconcertés. Pour eux la liberté n'était rien : c'était la faveur qu'ils recherchaient; la disgrâce était, à leurs yeux, la plus cruelle des persécutions. Trouver du même côté Athanase et l'empereur, l'ennemi qu'ils avaient juré de perdre et le maitre qu'ils auraient voulu séduire, c'était un cruel embarras. Fallait-il se rétracter ou se retirer? s'infliger le désaveu de tout le passé, ou se résigner à n'avoir point de crédit? se réconcilier avec Athanase, ou rester brouillés avec le prince? Dans celle alternative douloureuse, chacun se détermina suivant que l'emportait chez lui l'orgueil ou l'ambition. Acace deCésarée, par exemple, digne successeur d'Eusèbc, ne rougit pas de venir apporter sa signature à la profession de foi catholique rédigée à Antioche. 11 se promettait sans doute de ne pas se tenir pour plus engagé par cette souscription que son prédécesseur ne l'avait été par celle qu'il avait donnée au symbole de Nicée. D'autres, plus rebelles, résolurent de tenter un dernier effort sur l'esprit du prince. Tout espoir ne semblait pas perdu : il leur était déjà arrivé plus d'une fois de perdre leur cause en première instance, et de la gagner en appel. Constantin, Constance lui-même, les avaient accoutumés à bien des

le souvenir des luttes que les catholiques d'Àntioche avaient soutenues en sa faveur sous le règne de Constance.

variations : bien souvent condamnés aujourd'hui, ik s'étaient vu glorifier le lendemain. Ils pouvaient espérer de Jovien les mêmes retours d'humeur. Et en effet, en ne lui supposant pas plus de lumières qu'à Constantin, les ambitieux raisonnaient juste : mais ils avaient oublié qu'il avait au moins plus de modestie, et qu'en matière de foi l'humilité est un meilleur guide que le génie.

Quoi qu'il en soit, on monta tout un petit drame pour être joué devant l'empereur. On fit venir d'Alexandrie un cerlain nombre d'Ariens, et enlre autres un nommé Lucius, consacré évèque, après la mort de Georges, par un très-faible noyau d'hérétiques obstinés, mais dont l'obscure nomination n'avait été reconnue au dehors par aucun prélat de quelque importance. On lui donna pour instructions de redire à Jovien toutes les calomnies qui avaient couru contre Athanase depuis près de quarante ans déjà, et qui avaient été tant de fois discutées et détruites, afin de tâcher de rengager par là à ouvrir une nouvelle enquête. Pour atteindre ce but, au lieu de demander pour eux une audience qui leur eût probablement été refusée, on lesplaçaen faction à l'entrée d'Antioche, du côté de la porte Romaine, par où Jovien avait coutume de sortir pour aller passer des revues dans une plaine voisine de la ville. Dès qu'il parut : « Empereur, lui dirent les suppliants, en se jetant à ses pieds, au nom de votre piété et de votre dignité royale, écoutez-nous.— Et qui êtes- vous? dit l'empereur surpris. — Des chrétiens, Seigneur. — Et de quel pays? — D'Alexandrie. — Et

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que voulez-vous ? — Nous supplions votre puissance de nous donner un évêque. — Mais, reprit l'empereur, Je vous ai déjà rendu celui que vous aviez depuis longtemps, Àthanase. — Il est vrai, Empereur; mais il y a déjà bien des années qu'il est proscrit et accusé. Constantin, Constance, chéris du ciel, le très-sage Julien, ont trouvé juste de le bannir. » Ces grands exemples auraient peut-être un peu troublé Jovien, qui, dans les légions où il avait vécu, n'avait pu suivre avec beaucoup d'attention l'histoire contemporaine. Mais, par bonheur, à ce moment, un officier de sa suite, mieux inforthé, se pencha vers lui et lui dit : ce De grâce, Empereur, demandez à ces gens qui ils sont. Vous verrez que ce sont les débris du parti de ce méchant Cappadocien Georges, qui a mis la discorde partout où il a paru. » Jovien, profitant de l'avis et remis de son trouble, dit en riant aux pétitionnâmes : « S'il y a vingt ou trente ans qu'on l'accuse, c'est une trop vieille accusation. » Puis il passa outre au galop et les laissa tout déconcertés

Mais ils n'avaient pas fait un si long voyage pour se

laisser rebuter par un premier échec. Us insistèrent,

assaillirent les abords de la cour, s'adressèrent aux eunuques, à l'évêque Euzoïus, demandant à être entendus et à pouyoir exposer tout au long leurs griefs. D'un autre côté, le bruit de leur démarche s'étant répandu à

i. S. Athan., Colloquia cum Joviano, U nt p. 27, 28*

Digitiz

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Alexandrie, les amis d'Alhanase, toujours inquiets des caprices de la volonté impériale, dont ils avaient été si longtemps le jouet, et craignant qu'on n'abusât la conscience de Jovien, jugèrent à propos d'envoyer à leur tour une députalion très-nombreuse pour soutenir le débat et rectifier les faits. 11 y eut donc eu présence, à Anlioclie, deux troupes d'Égyptiens qui, se plaçant à plusieurs reprises sur le passage de Jovien, l'étourdirent de leurs réclamations et de leurs accusations contradictoires. «Je ne puis vous entendre au milieu de tout ce tumulte, leur dit-il enfin ; la juslice ne peut se distinguer au milieu de tant de violences. Nommez les uns et les autres deux députés, et je pourrai vous écouter. »

La conférence eut lieu, mais à ce qu'il parait encore en présence de beaucoup de monde, et chacun des deux partis exposa ses griets. Les catholiques curent beau jeu à rapporter les méfaits de Georges et de ses amis; les Ariens furent plus intimidés et, n'osant reproduire contre Athanase des calomnies qu'ils craignaient de voir (roi» facilement détruire : « Il est vrai, dirent-ils, qu'il parle bien, mais il a de mauvaises intentions. — il suffit, dit l'empereur, que, d'après votre aveu même, il tienne un bon langage et donue de bons enseignements. Si son âme dénient ce que sa langue enseigne, il n'y a que Dieu qui le sache. Nous autres hommes, nous entendons la parole, nous ne voyons pas les cœurs. — Mais au moins, Seigneur, laissez-nous nous assembler en liberté. — Et qui vous eu empêche? — Mais il nous traite

d'hérétiques et d'inventeurs de dogmes nouveaux.— 11 a raison, si vous Têtes, et c'est son devoir de le dire. — Il nous enlève les biens des églises. — C'est donc l'argent, et non la foi, qui vous lient au cœur ; et c'est pour cela que vous m'êtes venus trouver? Laissez-moi, dit-il enfin ; rendez-vous demain à l'église , vous y trouverez des évêques et Nemesinus (le greffier) : chacun signera ia profession de foi qui lui convient, et Àthanase sera là pour instruire ceux qui ne savent pas leur religion. En attendant, laissez-moi passer, je m'en vais au champ de manœuvre. » Et comme on l'empêchait de sortir en l'entourant, il ordonna h ses gardes, avec un peu d'humeur, de frapper à droite et à gauche pour lui frayer un passage.

Il n'atteignit pas la porte sans être arrêté par deux des réclamants qui voulaient tenter un dernier effort. C'étaient deux avocats, dont l'un prétendait que le trésorier d'Alexandrie lui enlevaitsa maison pour la donner à Athanase. Jovien reconnut à quelques insignes de leur costume qu'ils n'appartenaient pas à la religion chrétienne, et dit à l'un : « Si c'est le trésorier qui vous dépouille, prenez-vous-en à lui, et non à Athanase. » Et à l'autre : a Qu'est-ce qu'un Grec comme vous a de commun avec des chrétiens? » Enfin, comme il sortait, les catholiques, encouragés par sa fermeté, lui amenèrent le prétendu évéque Lucius, en lui disant : « De grâce, empereur, regardez un peu révoque qu'ils se sont donné ! » II parait qu'en effet Lucius ,

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disgracié de la nature, n'avait pas la tournure bien respectable, car Jovien, qui était d'un naturel gai, ne put s'empêcher de rire à sa vue: « Eh! mon ami , kri dit-il , comment êtes-vous venu ici? par terre eu par mer? — Pàr mer, mon seigneur, dit Lucius en tremblant. — Eu vérité, Lucius, que le Dieu du monde, k soleil et 1& lune, punissent les matelots qui vous ont amené ici et qui ont manqué une si bonne occasion de vous jeter à la mer ? » — Cette plaisanterie, un peu militaire, lut le dernier trait de l'entretien, et Jovien défendit, sous des peines graves, à tous les gens de sa cour, de se faire désormais auprès de lui les instruments d'aucune délation 1 .

Le temps s'écoulait cependant, et Jovien ne voulait pas laisser commencer la nouvelle année sans aller prendre possession de la capitale de l'empire, où il devait recevoir les insignes du consulat. Il se sépara donc d'Athanase vers le commencement de décembre et se mit en route pour Constantinople à grandes journées. Les païens remarquèrent que, les jours qui précédèrent son départ, tous les présages étaient mauvais; l'hiver était déjà rigoureux, et les marches forcées coûtèrent la vie à beaucoup d'hommes et de chevaiu. Arrivé à Tarse, Jovien se fil conduire au lieu de la sépulture de Julien, et ne la trouvant pas digne d'un empereur

1. Ibid.y p. 28, 29. Ces anecdotes sont rapportées dans les œuvres d'Athanase d'une façon un peu obscure. Nous en avons pris les traits principaux en retranchant les longueurs et en ajoutant les explications nécessaires. — Soz., vi, 5.

et d'un si grand capitaine, il donna des ordres pour foire embellir et enrichir le mausolée. A Tyane, en Cappadoce, où il fit encore un temps d'arrêt, un courrier lui apporta d'assez tristes nouvelles de l'Occident. Son beau-père, Lucilien, après avoir reçu la soumission de l'Illyrie, avait passé dans les Gaules, accompagné de deux tribuns, pour y faire reconnaître également le nouveau pouvoir. La reconnaissance s'étant opérée sans difficulté , Lucilien , qui était d'un caractère sévère, avait cru pouvoir user de son autorité pour réformer quelques abus dans l'intendance de l'armée. Le comptable accusé, se vengea en semant dans les légions le bruit que Julien n'était pas mort, et qu'on les entraînait à leur insu dans la révolte. Cette fable trouva créance» et un grand tumulte s'éleva dans le camp, à la faveur duquel Lucilien et l'un des tribuns qui l'accompagnaient furent mis à mort ; l'autre officier, qui était le courageux chrétien Yalentinien , trouva moyen d'échapper. A la vérité, dès le lendemain, les troupes étaient rentrées dans le devoir, et leur général Jovinus envoyait à l'empereur leur soumission, portée par les principaux officiers, auxquels Valentinien lui-même s'était joint. Mais Jovien n'en perdait pas moins un parent très-aimé, dont il estimait fort les lumières et dont il espérait se servir comme d'un auxiliaire utile Cette perte fut suivie d'une seconde qui ne lui fut pas

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