Thém., Or. v, p. 6S-67, passim
' à votre égard celui qui n'éprouverait pas de telles dispositions, combien n'est-il pas plus impossible encore de rendre les hommes pieux et amis des Dieux par des décrets humains, qui ne peuvent imposer qu'une courte nécessité et inspirer qu'une faible terreur, que le temps apporte et que le temps détruit? C'est par suite de cette ridicule entreprise que nous sommes devenus des adorateurs, non de Dieu, mais de la pourpre impériale, et, en fait de culte , plus changeants que les flots de l'Euripe. Autrefois Théramènc seul, par ses changements, a mérité d'être comparé au cothurne qui peut chausser tous les pieds. Tous aujourd'hui nous sommes dignes du même surnom... En face de tous les autels, de toutes les victimes, de toutes les images et de toutes les tables saintes, on voit passer tour à tour les mêmes visages. Ce n'est pas là, très-pieux empereur, ce que vous avez voulu ; mais, demeurant en toute autre chose souverain maître (et puissicz-vous l'être toujours!), en ce qui touche la religion et le culte de la divinité vous voulez, par votre loi, que chacun soit souverain par luimême. »
« Et en cela, ajoute le rhéteur, insinuant ici discrètement une théorie d'indifférence un peu large, que Jovien sans doute n'eût point approuvée s'il l'eût comprise, vous avez imité Dieu lui-même qui a donné à toute la race humaine un penchant commun pour la piété, mais qui a laissé à la discrétion de chacun le choix de la manière de lui rendre hommage. Celui donc qui
bit intervenir la violence, enlève la liberté que Dieu a accordée aux hommes. C'est pourquoi les lois des hommes, les lois de Chéops et de Cambyse, ne durent que la vie de leur auteur; mais celle de Dieu, qui est la vôtre, demeure immuable et éternelle; à savoir: que toule âme soit libre de suivre vers la piété le chemin qui lui convient. Celle-là, ni les spoliations, ni les supplices, ni le feu, ne pourront la détruire. Vous pourrez tuer ou exiler le corps, si vous voulez , mais Tâme s'échappera, emportant avec elle la pensée, libre encore, quand bien même la langue serait contrainte. Je pense aussi, empereur, que vous avez compris le motif de cette loi divine, dont vous avez voulu suivre la trace. C'est que l'homme est ainsi fait, qu'il s'applique avec plus d'ardeur à soutenir une lutte qu'à pratiquer les choses où il ne rencontre point de concurrence. Là où nous ne trouvons point d'adversaire nous tombons dans la paresse. Notre âme soutient mieux la fatigue en vue du combat; c'est pourquoi vous ne défendez pas qu'il s'établisse entre nous une noble émulation de piété; vous ne voulez pas émousser l'aiguillon de notre zèle... Peut-être aussi ce Dieu lui-même ne verrait-il pas sans regret sur ces points un accord trop complet entre le$ hommes; car la nature, dit Heraclite, aime à se cacher, et l'auteur de la nature doit penser comme elle, et nous avons plus de respect pour lui par là même qu'il nous est moins aisé de le connaître, que nous ne l'atteignons pas sans labeur, et que nous ne pouvons
jamais le saisir que d'une seule main... Laissez donc, ô empereur, la balance des cultes divers en équilibre. Ne la faites pencher d'aucun côté, et souffrez que de toutes parts montent des vœux pour vous vers le ciel 1 . *> L'orateur termine en peignant l'impatience de Constanlinople et la joie que celle cité va éprouver à revoir, non le (ils, non le neveu de Constantin, mais Constantin lui- même. Car ce sonl ses yeux, son port, ses mains; c'est sa manière de porter le diadème et la pourpre. « Hâtezvous donc, excellent empereur; pressons le voyage. Le ciel partage les vœux de notre ville, car les nuages se dissipent, et en plein hiver voici le printemps. Envoyez devant vous l'astre précurseur de l'aurore, ce jeune consul qu'on porte encore dans les bras et qui, bien qu'à la mamelle, est déjà tout le portrait de son père. Quel regard fier ! Quel air d'audace ! On dirait qu'il va haranguer le peuple. Puisse le Dieu qui lui fait partager avec vous la première magistrature l'associer aussi plus tard à la pourpre impériale! »
Mais le pauvre enfant, qui, par ses pleurs, démentait ces compliments, avait, ce semble, un plus juste pressentiment de sa destinée. Il fallut reprendre le voyage, qui continuait d'être fort pénible. L'hiver n'était adouci que dans l'imagination de Thémistius, et d'Ancyre on mit encore plusieurs jours pour arriver à Drépane en Bithynie. Jovien dut y passer la nuit du 16 au 17 février,
i. Thém., Or. v, p. 67-70.
On lui avait préparé ses logements dans une maison récemment construite, et la chambre où était disposé son lit était enduite de chaux toute fraîche- Le froid élant très-intense, il fit apporter un réchaud, et ne se coucha que quand on eut allumé un grand feu, après avoir d ailleurs soupé largement et d'aliments fort * lourds. Le lendemain au matin on le trouva mort dans son lit, étouffé par les exhalaisons des murailles et les vapeure du charbon 4. Ce fut la fin de ce court principat, tristement commencé et brusquement fini, au moment même où il promettait d'être heureux, et où, à force de simplicité , de bonté' d'àme et de justice , l'honnête souverain semblait avoir dissipé toutes les préventions et fléchi les rigueurs de la fortune. « Dieu, dit l'évèque Théodoret, montra un si excellent prince à la terre» pour lui faire voir quels biens il pourrait loi donner si elle était digne de les recevoir. » Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, fait une remarque plus profonde. Il convenait, suivant lui, à la sagesse divine, d'avoir comblé Constantin de prospérité , pour montrer qu'elle sait récompenser ses serviteurs, et que le démon n'est pas le seul dispensateur des biens de ce monde ; mais il lui convenait aussi de frapper Jovien, malgré sa piété, de peur qu'on ne s'attachât désormais à suivre la foi par l'espoir de prospérités temporelles f.
1. Amm. Marc, xxv, 10. — Zos., m, 35.— Soc., m, *6. — Soi., vi, 6. — Eutr., x, 18. — Philost., vin, 8. — Zon., xin, 14.