CHAPITRE III
La paix momentanée de l'Église, en laissant les esprits se rasseoir, rendait aussi au pouvoir civil plus de liberté pour prendre, contre les dangers croissants de l'empire, des précautions devenues nécessaires. A mesure que le souvenir du grand Constantin s'éloignait, et que l'incapacité de ses successeurs était rendue manifeste, les habitudes d'obéissance que son génie avait fait renaître s'affaiblissaient. Les deux plaies mal fermées de la saciété romaine, l'anarchie intérieure et la faiblesse de la défense des frontières, se rouvraient par degrés. On recommençait à parler de soulèvements et d'invasions.
La guerre de Perse était rallumée, ou plutôt, comme nous l'avons vu, elle n'avait jamais cessé. Mais chaque jourelies'envenimaitfluvantage parla complication qu'y apportaient les passions efclespjBrsécutionsyeligieuses.Les cbrétiejis de Perse avaient perdu dans Constantin un protecteur, dont la renommée, plutôt encore que l'intercession, les défendait contre la haine d'une caste sacerdotale
intolérante. Presque au même moment, Tiridatc, roi d'Arménie, autre voisin de Sapor, allié intime et coreligionnaire de Constantin, avait également terminé ses jours, et il n'avait pas fallu beaucoup d'efforts à Sapor, pour réduire son successeur Chosroès 5 une sorte de vasselage De ce côté non plus, par conséquent, les chrétiens n'avaient plus de défense à espérer. Dès lors, débarrassé de toute crainte, Sapor II, d'un naturel prudent, mais au fond cruel, donna librement carrière à sa passion contre des sujets en qui il voyait à la fois des rebelles et de secrets agents de l'étranger. Le centre de la
foi chrétienne était à Rome, et tout chrétien paraissait aux yeux de Sapor un Romain déguisé. Les deux causes du Christ et de Rome lui semblaient intimement unies, d'autant plus qu'à la porte même de son empire, il les trouvait toutes deux représentées par un même homme, l évéque de Nisibe, Jacques, un des héros de la foi de Nicée. Jacques était tout ensemble un intrépide chrétien et un ardent patriote. Son âme, fortifiée contré tous les périls par le long usage des austérités, bravait, d'une hardiesse égale, les ennemis de la foi et ceux de l'empire. Sa métropole, Nisibe, nommée aussi Antioche de Mygdonie, à cause de sa situation semblable à celle de la capitale de la Syrie et de la rivière Mygdone qui la traverse et va se jeter dans le Tigre, passait pour la clef de la Mésopotamie. Les redoutables fortifications de cette ville gar-
1. Moïse de Chor^ne, Historiœ Armenicœ, 1. u, ch. 89, p. 22G-230; 1 m cli. 1-9, p. 231,239, éd. 1736. — Gibbon, ch. 18.
daienl la route de l'Asie Mineure 1 . C'était le premier obstacle que rencontraient les armées perses dans toutes leurs expéditions, et toujours elles trouvaient la ville mise en défense par les soins vigilants de son évèque, et les citoyens animés, par cet exemple, d'une ardeur et d'une fermeté de courage rares chez les Romains de la décadence. Jacques était, du reste, populaire et respecté dans toutes les colonies chrétiennes de la Perse, qu'il avait souvent parcourues, et dont beaucoup lui devaient leur conversion 2 ; et Sapor était naturellement fort irrité de voir ainsi le môme nom que redoutaient ses armées, invoqué et béni par une partie de ses sujets dans leurs prières.
Cette irritation fut habilement exploitée à la fois par les Mages, naturellement ennemis de toute religion nouvelle, et par les Juifs, restés assez nombreux le long de l'Euphrale, depuis la captivité de Babylone, et qui avaient su gagner la faveur de la reine'. Les chréliens se virent bientôt désignés comme les espions de la cour de Byzance. On les chargea d'impôts insupportables, espérant, dit Sozomène, que, comme la plupart d'entre eux avaient embrassé la pauvreté, ils seraient hors d'état de payer, et se verraient ainsi, ou contraints d'abjurer, ou réduits à se mettre en contravention directe avec les lois de l'État. Bientôt même on trouva ces détours
t. A mm. Marc, xxv, 8 : Constabat enim orbem Eoum in ditionem potuisse transire Persidis, nisi haec civitas, habili situ et moenium magnitudine, restitisset.
î. Théod., Vitapatrum, i, p. 675. — Tilleinoot, vol. vu, p. 77.