Amm. Marc, XIX
se mil à l'œuvre pour opérer sans délai le triage des hommes d*élite qu*il devait choisir dans les légions. Le prince manda alors auprès de lui Florenlius, pour le faire juge lui-même si l'opération demandée par Tempereur était praticable , sans mettre en danger la sûreté de la province ; il aurait voulu s'autoriser de son avis pour décliner, ou du moins, pour retarder Texécution des ordres : « C'est votre devoir, lui écrivait-il, de venir ni*aider de vos conseils. Si vous ne me prêtez pas appui, je vais jeter le manteau impérial , car j'aime mieux mourir que de consentir à la perte des provinces qui me sont confiées. » Mais Florentius était à Vienne pour veiller à. l'approvisionnement de la province, et il refusa obstinément de se rendre à cet appel.
Le mécontentement grossissait pourtant dans l'armée. On faisait circuler des écrits à la main, intitulés : Les plaintes de la Gaule abandonnée ^oi remplis d'invectives contre Constance. Les femmes des soldats qu'on voulait cnmener arrivaient par bandes, sur toutes les routes» les vêtements déchirés et souillés, portant leurs enfants dans leurs bras et poussant des cris de désespoir, a On nous enlève comme des criminels et des condamnés , disait un de ces pamphlets répandus par des mains in* connues dans les rangs de la Pétulante -y on nous mène aux extrémités de la terre. Les objets de notre tendresse, déjà une première fois asservis par les Alamans et délivrés par de sanglants combats, vont retomber en servitude. » La pièce fut saisie et portée au quartier-général
JULIBN BOi 6AULB.
de Julien. Celui-ci ne parut pas s'en émouvoir, ce qui serait assez aisé à comprendre, si comme Tinsinurat quelques historiens et en particulier le païen Eunape» elle émanait de personnes de sa connaissance telles que le médecin Oribase et le philosophe Évhémère. Seulement pour adoucir la rigueur des mesures prises, Julien donna ordre qu'on préparât de vastes chariols« ordinairement destinés aux bagages et aux malailes, et qu'on les mit à la disposition des soldats pour emmener avec eux leurs familles*. Décentius, qui prit connaissanœ aussi de l'écrit, en éprouva une impression toute diflérente. Craignant de laisser durer l'explosion de tels sentiments, il résolut de presser le départ des troupes, sans attendre le retour du maitfe de la cavalerie. Julien opposa quelques difficultés à cette précipitation. On lui répondit par des regards soui>çonneux et des menaces^ équivoques. Il se tut à Tinstant. Sur la route à faire suivre aux troupes, un nouveau débats'éleva. Julien, peut-étr« pour attester combien il était étranger à cette mesura imprudente et impopulaire, ne voulait pas faire passte les légions par Lutècc, où était sa résidence. Décenliuss au contraire, pour lui faire ostensiblement partager V responsabilité, décida qu'elles traverseraient la viil sous ses yeux
1. Clahulnris cursus. Sur la valeur de cette expression et sur c genre de transport, qui différait de la voiture jmhh'qtse («nlinaire, oon sultor Aiiim. Marc, note de Valois sur ce passage, Cad. Théod., tiii, tit. 5, 1. 23, note «le Godefioi.
î. Amm. Marc, xx, 4. — Jul., ndAthen,, p. 5i0. — Zos.^iii, 9.^
JULIEN El GAULE.
léfilé eut donc lieu dons un des premiers jours de 360 *. Le prince vint au-devant de ses fidèles; s jusque dans le faubourg de la ville', disant un imable à tous ceux qu'il rencontrait, nommant Q par son nom , rappelant à chacun ses faits es : a Allez sans ci-ainte, leur disait-il; Auguste (léreuz et puissant, et ne vous laissera pas sans pense. » Les soldais ne répondaient que par un I silence, et le regardaient d*un air plein d*an- ; des habitants de la ville et des campagnes voise jetaient à travers les rangs en sanglotant, ssaient les genoux de leui*s défenseurs et les aient de ne pas les abandonner. La fin du jour la seule cette scène déchirante. Les soldats se ^ent dans leurs quartiers , mais César, rassemblant » de lui à dtiier les principaux officiers, les tint \ une partie de la soirée réunis , à causer de leurs lirs coDimuns et de leur triste avenir, promettant ^.me de les servir par tous les moyens qui seraient \ pouvoir ^
Or., 10, p. SS8. - Ean., Vit, Soph, Mnximus, p. 47G et Orip. 498.
tte date se coDclut du emps qui dut s'écouler entre lapromo- Jnlien au raog d'Auguste et l'arrivée de ses députés à Gésa- !^ppa<Jocf'; auprès di^ Const'iQce, puis 1 etaMi.*:si'ment dt? Coqi Edesse en Me^sopriLimie. Ce nVst pas trop de six nii»is \x)\\v aTements, et Ammiou Marcellin (ix, 11) dit que Constance k Edesse avant Téqninoxo d'aulomm* tlo cotte année 360. faubourg ne peut être celui où s'élevait le palais de Jnlien. puistronites arrivaient du nord et so trouvaient par cons..Viuent sur droite de la Seine. Ik)naniy. Mt^m. rit. nm. Ilaic.^ xx, il.
On venait à peine de se séparer, quand on entendit un grondement sourd retentir du côté des quartiers où campaient les troupes. C'était Téclat longtemps contenu des fureurs militaires. Tout à coup» en effet, des masses de soldats, demi- vêtus, mais tout armés, se répandent dans la ville en poussant des cris, et, en peu d'instants, accourent de divers côtés vers le palais. On ne tarda pas à distinguer, parmi les clameurs qui s'échappaient de leurs bouches, ces mots d'abord timidement, isolé* ment prononcés , puis répétés en concert : « Julien Auguste! Nous voulons Julien pour Auguste! » — Ils établirent autour de la demeure impériale comme une sorte de siège, montant la garde à la porte, pour que persoime n'en pût sortir, et tenant le prince prisonnier pour être plus sûrs de le faire empereur. Personne ne < répondant à leur appel, ils demeurèrent toute la nmm, dans la même agitation, et le point du jour les trouva en> ^ corc en armes. Mais la porte ne s'ouvrait pas, et Juliei^^ vainement appelé, persistait à ne point paraître'.
Il entondait pourtant; et, de lappartement de ssa femme où, par hasard, il s'était retiré cette nuit-là^ il distinguait son nom et l'appellation à la fois flatteuse cl redoutable dont on le faisait suivre. Par une ouverture de la pièce placée à l'étage supérieur on apercevait la voûte du ciel, ce Levant alors les yeux, j'adorai, dit-il , Jupiter; et comme le tumulte s'accroiîssait, grossi par
1. Amm. Marc. — Jul , lor.cii. — Liban., loc. cit. et p. i84.
JULIEN EN GAULE. 8i
!ho8 du palais , je priai ce dieu de m'envoyer qiieiàgne de sa volonté. » Ce signe , racontait-il plus
à un de ses confldents, fut le génie même de lire qui lui apparut sous la forme que les médailles rètent d'ordinaire. «Julien , lui dit la vision, je me
à ta porte depuis longtemps; tu m'as déjà plus i fois refusé l'entrée. Si tu me repousses encore, urd'hui, quand tant de gens me conduisent vers toi, en irai triste pour ne plus revenir. Cependant, 6 bien ceci : en aucun cas je ne demeurerai long- 8 avec toi. » Ktait-ce invention préparée? Était-ce dnation? Nul ne le sait; Julien, peut-être, ne le imais bien lui-même. Tout à la fois enthousiaste et nalé, vivant , depuis tant d'années, d'exaltation et KN^risie, dans les filets d'erreur où il s'engageait ne jour, il ne distinguait déjà plus bien les menis qu'il adorait de ceux qu*il forgeait lui-même *. sortit, ayant son parti pris, mais se gardant bien de £ser soupçonner. Plusieurs heures durant, on le vit ourir les rangs , repoussant le titre d'Auguste avec* indignation assez bien jouée pour paraître sincère, ippliant les soldats de ne pas le contraindre à ternir gloire commune. Il offrait d'intercéder auprès de ilance pour faire rétracter l'ordre de départ. Mais boses avaient été poussées trop loin pour reculer. \ neuf heures du matin , le drame se dénoua enfin ;
Amin. Ilaic., xx, 5. — Jal., ad Athen, p. 5S1.
IT. ti
JULIEN BFf GAULB.
oti saisit le césar de force » on le plaça debout sur le bouclier d'un fantassin, et les airs retentirent du cri de: « Vive Julien Auguste I )> Puis on chercha un diadème pour lui ceindre le front. Comme on n'en trouvait pas au palais, quelqu'un proposa d'y suppléer par le collier de l'impératrice. «Non» dit le nouvel aMguste,déjh a^ez maitre de lui pour plaisanter t je ne veux point commencer à régner, paré comme une femme, n II refusé également de se servir d'une aigrette de cheval qu'on lui proposa. Alors un porte-étendard de la Pétulanl$, arrachant une plaque de cou qui distinguait son grade, se fit hisser aupràs de lui pour l'en couronner; et Julien» se laissant faire, promit à chacun des asaistabts cinq pièces d'or et une livre d'argent \
1. Amm. Marc.,xi, A. — Jul.— Llbaa. — Zos., loc, dt. — Tous oes éari —
vains doiment la résistance de Julien à sa proclamation comme sio*-^ Gère; mais tons sont païens et favorables à Julien. Nous croyons que s
nuili^ré toute riiabiieté de dissimulalion qui n'abandonna Julien daa^= aucune des phases de sa vie, il lui est échappé ici une coutradictio^^ qui ne permet pas de croire à sa sincérité. Si les dieux lui avaiew^ ordonné de prendre l'empire» comment aurait-il hésité? 11 faut doo^a ou qu'il ait simulé la résistance, ou qu'il ait inventé Tapparition. No croyons plus conforme à son caractère à la fois exalté et dissioiciMj de supposer qu'il se croyait véritaMement poussé par le Ciel à pr^^Eg. dre la couronne, mais qu'il voulut jusqu'au dernier moment gardear k moyen de se justifier auprès de ConsUiuce. Quant aux écrirauiv chrétiens, ils accuseut tous Julien d'avoir pris la couronne lui-môate ( Gonf. S. Grég. Naz., Or., \\. — Zon,, xiii, 10. — Sox., v, 1 ). — /f faut consulter aussi, pour mémoire, le récit d'Eunape, dans la vie de Maxime, p. 476, k\xxi fait venir eu Gaule sur Tordre expW'S deJui/ea l'hiérophante d'Éleusis pour combiner avec Oribaae et Èvbéiu^re (a destruction de In tyrannie de Constance, Eunape avait sans doute donné quehiue preuve à Tappui de cette singulière assertion, dans soo histoire générale que nous avons perdue.
iULtBN EN tiAULE.
n lui convenait pourtant de paraître contraint jusqu'au tiout. A peine rentré au palais, il ferma la porte sur lui, ôta le diadème, et resta plongé dans de profondes réflenions, couvrant des apparences d*une doùleur feinte une émotion qui ne Tétait pas, et ne voulant même pourvoir à aucune des affaires courantes du gouvernement. Cette réclusion dura plusieurs Jours, au milieu de la surprise et bientôt de l'inquiétude universelles. Enfin on commença à murmurer dans l'armée que les amis de Constance avaient fait tuer ou disparaître le prince. 11 n'en fallut pas davantage pour renouveler l'émotion h peine calmée, et les soldats, quittant de nouveau leurs campements, vinrent une seconde fois forcer en désordre rentrée du palais, oA ils trouvèrent toutes choses dans le oalme le plus parfait; Sur l'interrogation des gens de garde qui leur demandèrent ce qu'ils voulaient : a Nous voulons voir Auguste, n s'écrièrent-ils; On leur ouvrit à l'instant la porte de la salle où se tenait le consistoire, et Julien leur apparut alors tout à point, assis sur le siogc impérial et dans son brillant costume d'empereur*. La foule ravie demandait encorejusticc des assasins prétendus. Julien, qui savait sans doute à quoi 8*en tenir sur la réalité du complot, contint ces fureurs aveugles, et l'on applaudit à sa clémence.
Dès le lendemain, une revue fut convoquée au champ