s. Ctxvi:. Naz., Or. wi, 27. — Soc, m, iv, — So7. , v
Les rameaux verts, les tapisseries bigarrées de dessins de fleurs aux coloris divers, le reçoivent jonches sous ses pas. Ici seulement la richesse et la magniflcence étaient à la fois sans égales et comptées pour rien. Il y avait là encore une image de l'entrée du Christ, dans les concerts de voix et les chœurs de danse qui précédaient, sauf que ce n'était pas seulement une multitude d'enfants le saluant de leurs cris, mais toutes les langues semblables ou diverses, rivalisant d'acclamations. J'oublie les applaudissements sans nombre, les profusions d'encens, les fêtes nocturnes, la ville tout éclatante de lumières, les banquets publics et privés, et tout ce que font les grandes cités pour signaler leur allégresse, prodigué cette fois avec excès et au delà de toute croyance. C'est ainsi, c'est au milieu d'une telle pom\)c, que cet homme admirable prend possession de sa ville »
Seul maître de ses sens au milieu de cette multitude enivrée, Athanase jetait sur elle des regards d'une tris> tesse inquiète. Sous Tunanimitéde l'enthousiasme, quel chaos, quel mélange de tous les sentiments, attesté par la variété des langues et la bigarrure des costumes ! Il y avait dans cette foule des chrétiens de toutes les sectes, de toutes les nuances, rapprochés un moment par la crainte d'un péril commun ; et, à coté d'eux, des païens qui saluaient coninie un libérateur le successeur et l'ennemi de Georges ! Et lui-même, échappé à moitié mort
1. s. Grog. N'az., Or. xii, 29. Ce passai-'n a ("t*^. tnuliiit par M. Villeinain, Renuf rontt'miiorniue, 30 in»vciul»rc 1852.
25C jrtlEN I»ERSËi:iTEUR.
aux fureurs d'un empereur chrétien, il rentrait en triomphe à la face et par la grâce du jeune et ardent adorateur des Dieux ! Quel jeu du sort ! Quel fruit bizarre de la complexité des passions humaines! En rentrant dans ce monde chrétien, à la fois déchiré an dedans et menacé au dehors, une profonde compassion le saisit, et son âme, à peine refroidie du feu de la lutte, i)*éprouva plus qu*un seul sentiment, la soif de rendre la paix à ses frères et Tunion aux églises.
Sans per(in3 un jour, il se mit à Toeuvre, et Julien, de son côté, à qui les élans d'une ovation spontanée, si différente de ses triomphes officiels, avaient déjà dû faire éprouver une ainère jalousie, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Athanase reconquis, c'était la vie rentrée dam l'Église et 'sa vigueur ressuscitée. Deux ou trois résolutions prises sur-le-champ, avec un mélange de sagesse et d'énergie oii on reconnaissait la main d'en maître, vinrent lui apprendre à n'en pas douter que l'Orient chrétien avait désormais recouvré son chef,cl que toutes les espérances que l'idolâtrie avait pu fonder sur les dissidences intérieures de la foi étaient des chimères auxquelles il fallait lenoncer sans retour.
L'unique préoccupation d'Alhanase, en effet, dès le lendemain de son arrivée, fut de faire cesser les restes des divisions du schisme, de réparer. les brèches de la citadelle de TKglise, pour présenter au paganisme renaissant line ligne de défense inexpugnable. Il poussa daïis cellt» vue l'esprit de conciliation jusqu'aux ex-
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Irémes limites de Torlhodoxie. A Alexandrie, sa lâche ne présentait pas d'insurmontables difTicullcs; il put Taccomplir en grande partie par Tascendant unique de ses vertus el par les ressources de son habileté. Le souvenir des crimes et des violences de Georges lui donnait une popularité qu'il sut employer et accroître. Ce proscrit qu'on avait vu partir naguère, fier, inflexible, bravant les puissants du regard et intimidant les faibles, on le vit reparaître, doux, aimable, le sourire sur les lèvres, ouvrant sa porte et ses bras à tous, et pressé, comme le bon pasteur de l'Kvangile, d'aller chercher les brebis égarées sur ses épaules. Pas une parole qui montrât le moindre ressentiment, ou même le moindre souvenir de ses injures, ne s'échappa de ses lèvres : on eût dit qu'il avait oublié le nom de ses oOenseurs et perdu la mémoire de ses soufl'ranccs. Il cherchait les Ariens les plus connus pour s'entretenir et discuter avec eux : quand ils craignaient de paraître à son palais, il leur écrivait pour les appeler, et entrait volontiers dans de longues conférences sur les points débattus. Il avait été, dit sniiit Grégoire, comme un diamant pour ceux qui le frappaient; ii fui comme un aimant pour ses frères divisés. Le succès ut rapide : dans cette cité ardente et mobile , l'hérésie "eculait et semblait disparaître par enchantement ; et à leine quelques obstinés osèrent-ils se réunir dans une :hapelle obscure pour donner à Georges un successeur llConnu^
i. s. Giég. Naz., Or. xxi, 30, 31, 36. — Soc, m. iv. — Soz , v, 7. IV. 17
En dehors d'Égypie» les passions, quoique apaisées déjà par les préoccupations d'un péril nouveau» étaient cependant plus tenaces, et les divisions plus profondes; et ce n*étaient pas toujours les hérétiques qui opposaient le plus de résistance à une réunion désirable. Une bonne partie des semi-ariens, au contraire, déjà ébranlés dans les derniers temps du règne de Constance, éclairés maintenant par les conséquences de leur faible^e, et craignant les retours de la justice divine, souhaitaient ardemment qu'on leur facilitât le retour dans le seiD de la foi de Nicée : mais ils ne trouvaient pas chez les orthodoxes, enorgueillis de leur constance et aigris par l'adversité, une disposition également bienveillante à les accueillir. On leur imposait des conditions de pénitence humiliantes; on refusait de reconnaître leurs évéques; enfin on poursuivait sans prudence, en face de h guerre étrangère allumée, les représailles de la gum civile. Le principal instigateur de ces rigueurs intempestives était le courageux mais rude Lucifer de Cagliari, caractère entier et esprit sans finesse, qui ne comprenait aucune distinction et n'admettait aucon tempérament. Pour comble d'imprudence , c'était à Antioche, sous les yeux pémes de Julien, à portée de ses railleries et de ses intrigues, que les dissentiments étaient encore poursuivis avec la plus déraisonnable vivacité. Dans cette grande ville, en effet, un groupede chrétiens irréprochables, qui s^étaient tenus à l'écart du gros de l'église pendant trente années, y avaient con-
tracté dans cet état de lutte constante des habiludes d'exclusion systématique. Us se refusaient obstinément, malgré l'urgence des circonstances, à reconnaître pour leur évèque Mélèce, prélat d'une foi pure, mais qui avait faibli un instant, et dont le grand tort à leurs yeux était d'avoir accepté la succession d'un prédécesseur schismatique*.
Averti deces luttes imprudentes, qui se poursuivaient sous les traits mêmes de l'ennemi de la foi, Athanase résolut hardiment d'y mettre un terme. Il convoqua à un concile, à Alexandrie, tous les évéques de sa province et les principaux des diocèses voisins, et, enire autres, Lucifer lui-même ainsi que son compagnon d'infortune, Eusèbe de Yerceil, qui était aussi resté en Orient malgré la permission de retour accordée par Julien. Lucifer pressentit le but de la convocation et se refusa à s'y rendre : il se fit représenter seulement par un de ses diacres. Eusèbe, animé d'un meilleur esprit, vint avec empressement. Hilaire de Poitiers, rentré en Gaule depuis deux ans, était trop éloigné pour qu'on songeât à le mander; mais ce fut l'inspiration de sa foi conciliante qui dicta les résolutions de la réunion d'Alexandrie^.
Les sages décrets de cette réunion, qui durent voir le jour dans le courant du mois de septembre, ne furent en
1. Voir, pour Torigine de la séparation des orUiodoxes à Antioche, l** partie de cette histoire, t. ii, p. 300, 301. — Raf., Hist, eccl., i, 27. — Soc., m, 6. — Théod., m, «. — S. Athaa., ad Antioch,, p. 574 et suiT.
ï. Ruf. — Soc. — Théod. — S. Athan., loc, cit.
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effet qu*un manifeste de conciliation destiné à rapprocher les membres encore épars du corps ecclésiastique. Des schismatiques furent admis à prendre part à la discussion en même temps que des orthodoxes; et Atbanase, usant habilement de sa connaissance de tous les problèmes comme de tous les idiomes, parlant à chacun sa langue, copte, grecque ou latine, et entrant dans la pensée de tous, sut faire agréer .et accueillir la Traie foi, aussi bien qu*en d'autres temps il avait su la défeodre. « Le royaume des cîeux, disait-il à ses amis trop exclosife, ne nous appartient pas à nous seuls : plus nous y viendrons bien accompagnés, plus nous y entrerons avec gloire^• Il fut résolu que ceux-là seulement seraient regardés comme exclus du sacerdoce, qui a^-aient pris dans chaque diocèse l'initiative d'introduire Thérésie ; mais que ceux qui avaient été seulement eniratnés pir l'exemple et la violence des autres, seraient récusa It pénitence, poun u qu'ils reconnussent explicitement h foi de Nicée et adhé rassent à la condamnation d Eu-loie et d Euzoius. Ces deux noms avaient été évidemment choisis comme ceux dos ariens les plus extrêmes, et pour comprendre, non sans doute dans une justification, mais dans une indulgence commune, toutes nuances intermédiaires. Le concile, dans le mêm^ esprit, termina plusieurs débats assez \ifs qui s'étaient élevés dans le sein même des communions orthodoxes.
l. Ruf. : N.? siMrnet >:lis çcn'^tis m«*ri*o cpl^raai r^çaa Jef^idî" nîut, $td n r :^îa5 si cnn plortins illic merereotnr intrare.
L'une de ces discussions, qui n*était pas la moins animée , portait sur la valeur respective des mots grecs et latins, de personne , de substance et d'hyposlase , différend purement verbal que le concile de Nicée déjà avait dédaigné de trancher*. Il y avait aussi des controverses naissantes sur la divinité du Saint-Esprit et sur la nature de la personne humaine du Christ. Tout fut résolu dans un esprit de paix et de charité. Le concile écoutait tout le monde, laissait à chacun la liberté de son langage et de ses opinions sur les questions indifférentes, et priait tous de s'en tenir d*ordinaire aux termes du symbole de Micée. Toutes ces décisions furent communiquées par des lettres expresses, dont plusieurs subsistent encore, au siège de Rome d'abord, puis aux diverses Églises, et enfln tout particulièrement à celle d'Antioche, par Tintermédiaire de deux messagers envoyés à Lucifer, qui y résidait, et auquel le concile croyait, non sans raison , très-nécessaire de recommander la modération
1. La difficulté élevée au sujet de Vhypostase, qui devait reparaître à plusieurs époques, venait originairement de la différence des langues que parlaient les deux Églises. Les Grecs se servaient habituellement du mot à^hypostase ({moaraotç ) pour exprimer ce que les Latins rendent par personne. Mais, par un hasard singulier, ce mot ressemble par sa composition au mot latin de substance (uiro sub, arâot; stantia). \\ arrîTait de là que les Latins , entendant parler de trois hypostases, croyaient qu'il s*agissait de trois substances^ et que réciproquement les Grecs entendant parler de l'unité de substance, croyaient que c*était téduire Dieu à une seule hypostase, et par conséquent nier la Trinité.
i. Ruf., 1, 26, 28. — Soc., m, 7. — S. Ath., ad Antioch., p. 874 et •uiv. — S. Grég. Naz., Or. xxi, 33, 34. — S. Hil., Fragm.,^. 1357. — S. Jér., iJi Lucif,
Sa voix fut entendue, non sans doule qu'elle fût assez puissante pour faire cesser les divisions invétérées de . l'Église et fermer d'un seul coup la plaie déjà gangrenée de TArianisme. De lelles guérisons sont l'œuvre da temps, et ne s'opèrent point, par enchantement, sur l'appel d un homme, ni même par un décret d'assemblée. La paciGcation d'Alexandrie, d'ailleurs, par sa nature, ne s'adressait pas à l'Arianisme proprement dit. Elle laissait en dehors, en les excluant nommément, ou en les condamnant implicitement, tous les disciples d'Aétius, tous les philosophes raisonneurs et énergiques de la secte. Par cela seul de plus qu'elle était l'œuvre d'Athanase, elle devait être odieuse à tous les prélats politiques et courtisans, auteurs h la foisserviles et arrogants de la formule de Rimini, qui maintenant, déchus de la faveur, cachaient dans une retraite forcée les tortures de la haine et de l'ambition trompées. Enfin même parmi les orthodoxes cette œuvre de conciliation ne fut point acceptée de tout le monde. Lucifer, engagé par la signature de ses envoyés, ne put, il est vrai, se refuser d'y souscrire, mais il se hâta d'en arrêter l'effet autant qu'il était en lui, en ordonnant un nouvel évêque à Antioche, en opposition avec Mélèce, que le concile avait reçu dans sa communion*. Malgré ces résistances partielles et ces difGcultés inhérentes à toute
1 . Nous ne comprenons vraiment pas comment quelques écriTaÎDS, entre autres l'abbé Rohrbacher, ont pu contester le schisme de Lucifer en présence du texte si positif de S. Augustin. Ep. 185, § 47.
transaction qui intervient entre des parties passionnées, les efforts d*Alhanase eurent leur récompense. Ce fut dans les rangs de semi-Ariens surtout que leur action • fut très-sensible. Tout ce qui n'était pas personnellement compromis, directement engagé d'amour-propre, se hâta de rentrer par la porte qu'on venait d'ouvrir, et c'en fut assez pour exciter chez Julien un très-vif mouvement d'irritation et d'inquiétude. Rien ne pouvait lui causer plus d'impatience que la vue de tout ce gouvernement de l'Église» tenant ses assises en face de lui, dans la seconde ville de l'Orient, sous la présidence d'un homme illustre qui narguait ses menaces et paraissait même ignorer sa présence. Cet usage d'une liberté concédée par lui-même trompait toutes ses prévisions. Il avait bien voulu laisser les chrétiens libres de se déchirer et de se battre entre eux, mais la liberté de la paix et de la propagande n'était point entrée dans ses calculs.
On lui écrivait d'ailleurs d'Alexandrie que rien ne résistait à l'ascendant d'Athanase. 11 convertissait tout le monde» hommes et femmes, grands et petits, jusqu'à de grandes dames de la société païenne Des prêtres païens, des magiciens, des sophistes, faisaient tout exprès le voyage d'Antioche pour venir lui dire qu'avec un si rude adversaire le sort de la religion était plus menacé que du temps de Constance; et que si on