III
confiées à ses soins, Atbanase put se convaincre qu'au travers des épreuves le progrès des mœurs et des institutions chrétiennes ne s*était point ralenti ; et c'est vers ce tableau consolant, quoique encore mêlé de quelques ombres, que Thistorien doit porter un instant ses regards, pour jouir lui-même de la trêve momentanée que la politique accorda alors à la religion.
De toutes les formes de la piété cbrétienne, celle qui se développait le plus rapidement dans ces temps d'orage, c'était celle-là même dont l'Égypte était le théâtre favori : l'institution monastique. Née du dégoût des choses du' monde, de la crainte des tentations et de la fatigue des luttes, la propension vers la vie solitaire s'accroissait en raison des agitations de la politique. Tout le temps que la vie des chrétiens, au sein des cités populeuses, s'était écoulée entre un opprobre constant et des persécutions intermittentes, entre l'ignominie et les supplices, une sorte de point d'honneur pouvait leur ordonner de se maintenir b la portée du péril et sous les regards de leurs ennemis. La retraite aurait pris souvent l'apparence de la fuite : la vie publique et commune était l'épreuve véritable de la foi. Mais lorsque le christianisme triomphant vit entrer dans son sein 1% brigue avec la faveur, la cupidité avec les richesses, l'ambition avec les honneurs, le dégoût même qui suivit un tel spectacle, la vue des sanctuaires envahis par les passions et souvent par les armes des grands de la terre, tournèrent vers la solitude ces âmes fatiguées qui ne trouvaient plus la paix même
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au pied des aalels. )) MM chercher, ùnm une cellole; la pauvreté, le renoncemenl, l'oaMi des grandeurs, ces legs sacrés de Jésus-Christ, qui semblaient fuir le foste des demeures épiscopales : et Dieu lui-même, prenant soin de l'équilibre moral de son Église, semblait lui ordonner de compenser par les aostérilés volontaires les dangerenx enivrements de la prospérité et du pouvoir.
Mais les plus généreux entraînements ne peuvent se maintenir longtemps pnrs, sans une autorité qui les modère. Des hommes séparés da monde, affranchis d^ devoirs de la vie civile , livrés aux transport» de l'ex-^ tase, soumis à des macérations qni pouvaient ébranler leurs nerfs ou troubler leurs cerveaux, en seraient venus fécilement à prendre tous leurs rêves pour des visions et toutes leurs fantaisies pour dea ordres célestes. Le respect populaire aurait bientM développé chez eux cet orgueil délicat et dangereux qui peut se cacher sous les larmes de l'humilité, subtile tentation où succombent souvent les âmes détachées des concupis* oences grossières. A coté dif culte fixe et hiérarchique, on courait risque de voir ainsi s'établir un mysticisme bizarre, abandonné aux écarts de Timagination indivis duelle. Heureusement dans l'Église, nul mouvement ne demeure sans règle. L'impulsion donnée par Antoine allait être régularisée par un de ses amis et de ses disciples. Antoine avait ouvert la voie de la solitude et devait demeurer à jamais le patron des anachorètes;
Pacôme de Tabenne devait organiser la vie monastique et fonder les ordres religieux.
Pacôme * était, comme Antoine, un enfant de la Thébaïde. Il était né dans les derniers jours de la persécution de rËglise, d'une famille de païens habitant un district si reculé de l'Égypte qu'on n'y connaissait pas même le nom des chrétiens. De bonne heure, pourtant, la nature de ses inclinations , l'instinct délicat de ses vertus et une effusion miraculeuse de grâce divine, l'avaient écarté des superstitions profanes de ses parents; les prêtres de son village disaient communément qu'il était l'ennemi du culte des dieux et que les cérémonies saintes ne pouvaient s'accomplir en sa présence. A vingt ans, vers l'an 315 environ, il fut compri> dans une levée de troupes opérée par les ordres de l'empereur Maximin, qui se préparait à combattre Licinius.Sa légion fut rassemblée dans la ville de Thèbes: elle manquait à peu près de tout, comme c était souvent le cas des meilleures troupes, dans ce temps de désordres et de désastres politiques. La charité des chrétiens de la ville subvint aux premiers brsoins des soldats, et Pacôme fut si touché de ce secours inattendu qu'il résolut dès lors que, si jamais il recouvrait la libre possession de lui-même, il se consacrerait au service d'un
1. Voir, sur tout cp qui va suivre, les Bollandistes, 14 mai, p. Î87 ot suiv. — Pallati., Historia Lausiaca, — Vitœ Patrum per Rosweiden cdilae, Antnerpiœ, p. 615. — /îe</M/rt S. Pncomii, Bibl. Pat., 1698, t. iv, p. 32-36. — Vipsfff>.9 PArefdu d '^ert traduites par ArnauU d'Andilly. Paris, 1688.
Dieu qui apprenait aux hommes à aimer les hommes. La défaite de Maximin et le rétablissement de la paix ne tardèrent pas à lui rendre cette liberté désirée, et le premier usage qu'il en fit fut d'aller recevoir le baptême dans la ville voisine de Chérabosque. Puis l'élan du même zèle le porta à se retirer avec un saint homme du nom de Palémon, près de Panoplie, entre le Nil et la mer Rouge; il vécut là plusieurs années privé, autant que la nature humaine pouvait le comporter, de nourriture et de sommeil, ne mangeant que du pain et du sel pilé, marchant nu-pieds dans les épines, et, le soir venu, s'appuyant à peine sur un banc, les bras étendus dans l'attitude de la prière.
La retraite n'apporta pas à Pacôme tout le repos qu'il désirait. Des visions célestes, des rêves prophétiquesy l'avertissaient qu'il avait une autre vocation à suivre et un autre devoir à remplir sur la terre, que de s'y préparer seul pour le ciel. Il résista longtemps à cette inspiration qui revenait sous diverses formes; mais enfin Palémon lui-même lui conseilla d'y céder. Us firent choix, d'après des indications où ils reconnaissaient l'un et l'autre un ordre du ciel, d'un jardin situé sur les bords du Nil ; une vaste maison y fqt bâtie, et Pacôme invita les solitaires du désert voisin et ceux qui s'étaient déjà adressés à lui pour être initiés aux saints exercices, à y ,venir vivre auprès de lui sous une loi uniforme et dans une complète communauté de régime.
Jusque-là, en effet, chaque anachorète avait vécu à
peu près pour son compte^ possédant d'ordinaire une cellule séparée qu'on appelait proprement le monastère, ([AovadDQpiov, de pvoçy seul), choisissant le genre de privations qu'il jugeait utiles au bien de son âme et les mesurant au degré qui lui convenait. Lià même 011, comme dans le désert de Nitrie habité par l'ami de saint Antoine, Ammon, et dans les retraites de Palestine peuplées par son disciple Hilarion, les cellules étaient nombreuses, rapprochées, quelquefois communes à plusieurs solitaires, cette liberté d'habitudes subsistait encore. Sauf les exercices de l'église, où on célébrait ensemble le service divin, chacun restait maître de ses actions et seul juge de sa règle de vie. Pacôme, au contraire, imposa sur-le*champ à ses disciples une loi complète et minutieuse qui dut s'étendre à tous les détails de leur journée Il n'avait guère que cinq associés quand il l'inaugura, parmi lesquels un de ses frères et un enfant de quatorze ans. En moins de dix ans sa maison était pleine de manière qu'il fallut en élever jusqu'à sept autres, toutes calquées sur le même plan, restant unies par un lien étroit et soumises au même chef.
Chaque maison commune, qu'on nomma d'un mot grec dont celui de couvent n'est que l'imparfaite traduo* tion (îcotvoSiov, vie commune, d'où cénobite), tout en
1. Voir sur le rôle de S. Pacômc pour Torganisation mouastiqae, la dissertation des Dollandistes k la tôle de la yie de S. Pac^me, p. tM et suiv.
restant soumise au supérieur général, dut avoir un supérieur particulier, et se diviser en plusieurs familles, conduites elles-mêmes par un chef ou prévôt. La famille était une catégorie de moines qui s'occupaient tous au même genre de travail et rendaient à la communauté le même genre de service. Ceux qui pourvoyaient à la nourriture formaient ainsi une famille. Il y eut une famille de laboureurs, une de boulangers, une de serruriers, une de tanneurs ; d'autres avaient soin des chameaux; d'autres tissaient la toile ou faisaient les sandales. Les lettrés, qui savaient le grec, étaient de même réunis en un seul groupe. Chaque maison abritait, dit-on, environ trente ou quarante de ces familles qui mangeaient et travaillaient aux mêmes heures; et chaque cdlule ^it l'habitation commune de trois religieux.
Repas, jeûnes, costume, sommeil, prières, tout fut réglé sur un mode uniforme. Une tunique de gros lin , sans manches, s'arrêtent aux genoux , recouverte d'une peau de chèvre blanche, un capuchon de laine, firent reconnaître de loin, dans la plaine, le disciple de saint Paoôme. Le pain, les olives, les herbes crues ou assaisonnées au vinaigre , de petits poissons salés sans être cuits, étaient la nourriture des frères en état de supporter l'abstinence; les légumes cuits et la viande n'étaient permis qu'aux enfants, aux vieillards et aux malades. Les repas, comme le travail, s accomplissaient en silence, le capuchon baissé sur le visage, pour éviter les observations réciproques et la frivole recherche des
actions d*aulrui. Le supérieur seul regardait et surveil- Init tout : chaque semaine, il prenait connaissance du travail fait et en recevait le produit. Avec une telle activilé ot une telle abstinence, le travail des moines suffi* sait et au delà à Tenlrelien de la maison; le reste était vendu et le prix en était distribué aux pauvres, ou servait à la nourriture des hôtes nombreux qui cherchaiest un abri dans le couvent en traversant le désert. Nulle propriété ne demeurait entre les mains des moines; tout était remis au supérieur, jusqu'à leur linge de rechange et leurs livres, quand la lecture en était interrompue *.
A cette vie de travail manuel et pénible , la pensée pourtant ne devait rien perdre. Tout religieux devait savoir lire et écrire : se mettre en état de lire l'écriture était le premier devoir imposé aux novices. Aussitôt qu'un candidat à la vie religieuse se présentait, on s'assurait qu'il était libre de tout engagement séculier, puis on lui apprenait par cœur la prière dominicale, quelques fragments des psaumes et des épitresde saint Paul, et on lui mettait l'alphabet entre les mains ^. Des prédications fréquentes, des lectures continues, entretenaient chez les