Hammer^ p
î. Uammer, chap. vu, analyse avec soia plus de quatre-vingts de ces monuments trouvés principalement dans le Tyrol et en Transylvanie. I^ plus considérable est à la villa Borghèse à Rome.
3. Voir la collection de ces inscriptions daus le même chapitre d'Hammer. Sous le n» 13 on voit des questeurs; sous les no» 30 et 31, des Clarissimes dédier des monuments à Mithra, en se servant des mots consacrés : TraJide/unt Héliaca, hierocoracia^ leontica, etc., correspondant aux degrés d'initiation représentés par les emblèmes du soleil, des bons et des corbeaux. Les incriptions sont pour la plupart des années 344, 347, 350, etc. — Beugnot, Destruction du Paganisme, t. i, p. 160. — Voir Orelli, Inscr, amp, coll., t. i, p. 344 et suiv.; 406 et sniv.'
traverser une rivière à la nage, se précipiter dans le feu, souffrir la faim et la soif, endurer la fatigue et le froid, s'exposer à des coups de fouet répétés A chacune de ces épreuves correspondait un degré d'initiation figuré par l'image d'un animal symbolique. Quelque chose devait donc évidemment attirer les âmiîs vers ces mystères, en dépit des rigueurs de leur abord, et ce ne pouvait être que la ressemblance, soit artificielle , soit fortuite qu'ils présentaient avec certaines doctrines du christianisme, et l'emprunt qu'ils avaient faits d'un certain nombre de ses cérémonies. On y retrouvait une sorte de baptême pour la purification des péchés, une onction d'huile sainte qui rappelait la confirmation; deux ordres de sacrifices, l'un sanglant, consistant dans l'immolation d'un taureau et reproduisant ceux de l'ancienne loi juive, l'autre se bornant à une oblation de pain et de vin pareille à celle de l'Eucharistie ^. Ce sont les docteurs chrétiens eux-mêmes, c'est Tertullien, c'est saint Jérôme qui signalent ces ressemblances, non sans quelque inquiétude. Cette imitation visible leur fait redouter une rivalité dangereuse. Et en effet, des espérances d'une vie future plus nettement exprimées que dans les religions ordinaires de l'antiquité ; des aspirations ardentes vers une régénération morale; la promesse de la rémission des péchés et de la purification de l'àme, fai-
l.S. Gré;:. Naz., Or. iv, 70, avec les scolies d'Elie de Crète.
ï. Tertull., de Bapi., 5; de Prœscripi., 40. — S. Justin, Dial, cwn Trtjph., 70;i4;>o/., i, 66. — S. Jérôme, ad Lœiam epist,, vu. — Qng., fidc. Celsum, i, 22. — Firm. Mat. De error. prof, rel., c. 28.
rémission des péchés et de la purification de l'àme, faisaient du culte de Mithra comme une contre-épreuve affaiblie du chrislianisme plus propre peut-être qu'aucune autre forme du polythéisme à soutenir la lutle contre la religion nouvelle. De là sa faveur marquée parmi les magistrats et les courtisans qui n'avaient pas encore désespéré du triomphe des dieux. Pour tenter de nouveau les combats contre le Christ, on espérait trouver en Mithra un puissant auxiliaire.
Telles étaient les forces diverses, considérables mais divisées, dont disposait encore le paganisme. C'était une armée puissante, mais en désordre et débandée. Pourtant, qu'une doctrine prit naissance dans le sein do la philosophie, assez vaste pour tout embrasser dans son sdn ; qu'un chef s'élevât dans l'empire, assez énergique pour tout réunir sous une seule main, un dernier ciïort
était encore possible et un dernier espoir était permis. Ce système et bientôt ce chef se trouvèrent. C est du
sein de la nouvelle école philosophique d'Alexandrie
qu'ils devaient sortir.
Tious avons fait connaître le but que s'était proposé
cette philosophie. C'était, on l'a vu , un système destiné
TertuU., de Prœscript., ibid. Et imaginem resiirrectiouis induit. "*S. Joslin, Dial, cum Tryph., loc.dt.^ Quamio antein ex virgiue geoiittin aodio Perseum. — L'idée de renfantemenl de Pei-sée par une ^wge tenait une grande place dans le culte de Mithra, et c'était à celte ^fîditioo, évidemokent d'origine chrétienne, que se rattachait le grade "ijtbriaque intitulé Persica. On trouve aussi sur des inscriptions "ûiihriaques ces mots d'apparence chrétienne : lu aetemum renatns. 'ûrelU, p. 409, inscrip. M5î.)
IGO TRANSF0KMAT10N DU l»Ar,ANISMK.
ù réunir dans un vaste ée]ecli^me toutes les doctrines de spiritualisme et de morale élevée qu'avait produites la seietice grecque. La subtile dialectique de récule d'KIée, la Théodinée de Platon, moins nuageuse et plus accessible à rinlelligence humaine , la métaphysique solide et raisonnée d*Aristote : toutes ces former diverses de la pensée grecque, parties d'une aspiration commune vers rmfini, mais longtemps séparées par dos querelles d'école, IMotin et ses disciples avaient entrepris de les pacifier par une ingénieuse concdialion. Ils avaient poursuivi cette tentative de paix à tous les degrés de la science, depuis l'analyse des facultés de Tàme jus* qu'à la description de la nature de Uieu. Leur Dieu triple et un, pâle contrefaçon de la Trinité chrétienne, résumait dans sa multiple nature les trois formes que la Grèce avait fait prendre à l'idée de Dieu : l'abstraite unité de l^u ménide, le Dénjiurge du limée et le moteur immobile du philosophe de Stagyre*. A l'ombre de cette union, plus nominale que réelle, les diverses sectes philosophiques avaient momentanément posé les aruîes; et bientôt, réunies plus eflicacemenl encore par une haine commune, (îlles avaient tourné contre le christianisme vainqueur leurs forces trop longlemps épuisées par des luttes inteslin(»s.
Ce qu'elle avait lait pour la philosophie, l'école néoplatonicienne d'Alexandrie était fatalement appelée à
1. Voir premièiv partie de ceiw histoire, t. i, p. 360 et suiy. ; et t. 11, Eclaircissement A, p. 417-4i5.
ressayer lôt ou tard pour le culte. Elle devait tenter, entre les religions diver^^cs, la même conciliation éclectique qu'elle avait su habilement faire régner entre les systèmes métaphysiques. La polémique qu'elle avait entreprise contre le christianisme, la popularité dont elle jouissait dans les rangs des païens, tout lui faisait un devoir et presque une nécessité de devenir ainsi le point central et comme la citadelle du polythéisme aux abois.
Longtemps, il est vrai, elle avait hésité à descendre dans Tarène populaire. Fortement attachée aux formes extérieures du vieux culte qui représentait pour elle le brillant passé de la Grèce, elle éprouvait pourtant pour les pratiques de la religion commune le dédain secret qui convenait à une héritière de Socrate et de Cicéron. Plotin, Porphyre même, bien qu'ennemis très-déclarés da christianisme et respectant dans la religion établie le soutien de TÉtatet la tradition des ancêtres, n*élaient au fond que des déistes déguisés; ils toléraient la pluralité des dieux comme un utile pn'jugé, et ne voyaient dans les récils dç la mythologie que des symboles poétiques de vérités cachées au vulgaire. Mais ces rapports de politique et de politesse, composés d'hommages extérieurs et de réserves discrotes, qui avaient subsi^té si longtemps entre la philosophie et la religion grecques, ne pouvaient plus être maintenus par ces temps d'orage où tout pensait dans le même tourbillon. Une alliance plus intime était nécessaire pour faire face à une destruclion mena- Çanie. Le polythéisme décrédité demandait aux philosom. 14
phes de le relever dans restime des sages. La philosophie détrônée avait aussi besoin elle-même de chercher des appuis dans la foi populaire. Unir fortemenl ces débris de religion et de philosophie vaincues, enlacer Tun à Tautre lous ces tronçons, c'était la condition nécessaire pour tenter de nouveau une lutte désespérée. L'école alexandrine le sentit et tenta l'entreprise sous les yeux mêmes et malgré la répugnance de Porphyre.
Deux doctrines en particulier, empruntées à la métaphysique et à la psychologie de Plotin lui-même , pouvaient se prêter, pour le but qu'il s'agissait d'atteindre, à une interprétation élastique. Des trois personnes ou hypostases, l'Unité , l'Intelligence et l'Ame, qui constituaient, dans le système néoplatonicien, la triple unité du Dieu suprême, une seule communiquait avec le monde dont elle avait réglé et maintenait l'ordonnance : c'était TAme, unique canal de communication entre l'infini et le fini, entre Téternité et le temps, entre l'être pur et absolu et les phénomènes changeants d'un monde mobile. L'Ame divine était l'auteur direct de l'univers sensible. Mais cette âme elle-même, seule personne divine en relation avec le monde, ne l'avait pas fait sortir du néant tout entier, et d'un seul coup, par un fiât créateur, à l'exemple du Dieu de la Genèse. C'était au contraire par une série d'émanations, par une suite de chutes successives, que la vie, détachée de la triade suprême où elle résidait essentiellement, était venue enfin animer la matière encore informe dont l'univers était sorti. Une série
d'étres intermédiaires s*engendrant l'un l'autre, une série d^âmes individuelles, comme on les nommait pour les distinguer de l'Ame générale et suprême, peuplaient ainsi tout Tinlervalle qui sépare la nature de son premier et éternel principe. Âu sommet de cette chatne étaient les corps célestes, les astres glorieux et brillants; au centre, l'âme humaine ; le dernier anneau était formé par la matière brute et inorganique. Sur cette longue échelle il était facile, on le voit, de placer toute une théogonie })areille à celle d'Hésiode ou de Zoroastre. Au-dessus de l'homme, au-dessous de lui, plus dégagés de la matière ou plus absorbés en elle, on pouvait imaginer des êtres protecteurs ou malfaisants, des dieux, (les démons, des génies. Tout l'Olympe des Grecs pouvait habiter à des degrés divers, mais à Taise, sur les pentes de celte dégradation de Têlre. Plotin lui-même, et surtout Porphyre, ne s'étaient pas complètement refusés à des assimilations de ce genre. Ils avaient consenti plus (fnne fois à donner aux êtres supérieurs à l'homme que reconnaissait leur philosophie le nom des dieux de la tjfèce, à attribuer aux astres, aux corps lumineux, par exemple, une action directe non-seulement sur le monde physique, mais sur la destinée des êtres raisonnables ^< moraux. Mais ces ambages d'une pensée enveloppée de poésie avaient, il est vrai, dans leur bouche, caractère d'allusions symboliques plutôt que d'une ^^cirine bien arrêtée*. Entre les mains de leurs dis- ^ • Ces très-rapides extraits, dont nous n'ignorons pas llnsuffisance^
ciples il en devait être tout autrement. Ce qui n'était que Taccessoire pouvait devenir le principal; ce qui n'était qu*une concession faite à des préjugés populaires pouvait devenir le fondement de toute une doctrine, et par cette porte laissée ouverte, toute la mythologie, toutes les mythologies même, pouvaient rentrer avec les honneurs philosophiques.
Telle était la première planche de communication, le premier pont jeté, pour ainsi parler, entre la philosophie néoplatonicienne et le polythéisme. Mais ce n*était pas tout: récole d'Alexandrie ne faisait pas seulement descendre Tàme humaine, par une suite déchûtes suc-
sout tirés du livre 5 des Ennéadcs de Plotin, et dos traités de Porphyre, de Ahatinentia et de Antro Sympharum, très-savainment aaalysés par M. Jules Simou : Histoire de V école d Alexandrie , t. i, p. 497 et suiT. ; t. Il, p. 128 etsuiv. et par M. H. Vachcrot, Histoire critique de récole d Alexandrie, t. i> p. 458 et suiv.; t. ii, p. 105 à 110. Les questions se pi'esseDt dans la pensée devant ces importants sujets, et ce n'est nialheureusemeut pas dans une histoire générale qu'il est possible de les traiter, encore moins de les lésoudre Comment, dans le système de Plotin, l'Ame créait-elle le monde? Est-ce par émanation, de manière à y rester mêlée et à en demeurer la substance commune ? Qu*cst-ce (jue cette m itièie avec laquelle l'Ame communique, et dont la participation plus ou moins grande constitue les diverses catégories d'êtres? De quel genre d'tixisleuce est-elle douée, puisque TÈtie absolu réside dans la triade divine, etc? Est-elle simplement le néant, le non-élre?... Et alors commeut l'Être peut-il entrer en rapport avec lui? D'où peuvent provenir des êtres malfaisants dans un système où tout ôtre éuianç du Bien suprême et y reste attaché sans jamais s'en séparer complètement? etc., etc. Toutes ces questions auraient besoin d'être examiuées, et sur beaucoup de points on ne pouri ait arriver à une clarté que la subtilité philosophique a souvent eu pour but de fuir plutùt que de rechercher. Mais on conçoit que nous ne puissions en aucune manière nous y arrêter ici. Voir aussi la savante tradui;tion des Etméades de M. Douillet, Paris, 1857, et les dissertations qui la précèdent.
eessives, des hauteurs de l Ètre absolu : elle lui enseignail aussi à y remonter par l'élude et par la vertu. A Faide de la logique péripatéticienne et de la dialectique de Platon, par TeiTort combiné des Catégories et des Idées, elle élevait Tintelligence de Thomme jusqu'à ces notions du bien, du beau, de l'Être, dont l'ensemble constitue la Divinité. Les sens, l'analyse, le raisonnement, toules les faculUîs de l'àme, conjointement mises en œuvre et exercées avec puissance, conduisaient lesdisciples de Plotin jusqu'aux plus hautes régions de la métaphysique. Là , pourtant , se rencontrait un point que toutes les forces de la pensée seule ne pouvaient atteindre, un voile que la raison seule ne pouvait soule- ?er. La première hypostase de la Triade, l'Unité pure, le Bien par essence, l'Absolu exempt de tout phénomène et étranger à toute aflection , TÊtre sans nom, comment la connaissance humaine pouvait-elle l'aborder? Dans cet abime aucun regard ne peut plonger : dans cette xégion du silence aucune voix ne peut se faire entendre. L'être créé, contingent, mobile, ne peut entrer en aucune relation avec l'immutabilité pure. Aussi n'est-ce par aucune faculté humaine que l'homme, dans le système néoplatonicien , se met en communication avec cette suprême forme de l'Être divin : c'est au contraire par une faculté supérieure à lui, qui l'enlève à son essence, le transfigure et l'absorbe. Ce que la raison ne peut lui fiiire connaître, l'extase le lui révèle. Sous le nom d'extase, l'école néoplatonicienne entend non une fa-
cuUé, mais un état de Tàme. C'est l'êire individuel qui disparait et qui se perd dans la contemplation de Têtre infini dont il est sorti autrefois, auquel il doit retourner un jour. Un vif amour de la vérité, une soif de la posséder, suppriment pour un moment, dès ici-bas, les limites de la nature finie et lui permettent de s'abreuver et de se fondre dans la source même de son ôire. Ce n'est point alors l'âme qui connaît Dieu, c'est Dieu qui descend en elle : il n'y a pas deux êtres, l'un connaissant, l'autre connu; il n'y a plus, pour parler le langage technique , un sujet et un objet de là connaissance; l'homme ne connaît pas Dieu, il est fait Dieu pour un instant : l'éclair de l'extase, en le touchant, l'a déifié. Il participe aux conditions de cette nature divine qui ne peut avoir d'autre objet d'amour et d'intelligence qu'elle-même, et pour qui être, aimer et penser sont une seule chose
Cette théorie de l'extase est le sommet de toute la doctrine néoplatonicienne. L'extase est le terme dernier de toute connaissance, et le couronnement de la vertu parfaite. L'extase n'est pas le partage de tout le monde. C'est par un patient amour du vrai , par une constante pratique du bien; c'est par la mortification des sens , le détachement des passions, c'est par le mépris du corps et de la terre, que le sage de Plolin doit mériter cette
1. Plotin., Etméades, i, iv et vi. — Porphyre, Vita Plotini. — Jules Simon, t. \, p. 555 et suiv. — Vacherot, 1. 1, p. 534 et suiv.j t. ii, p. 110 et suiv.
anticipalion de l'immortalité divine. C*est en cessant d'être homme qu'il peut se rendre digne de devenir Dieu. Des pratiques austères renouvelées de Pylhagore, excitées peut-être encore irar l'émulation des exemples chrétiens, avaient seules révélé à Plotin l'existence de cet état surnaturel. Porphyre en traçait le tableau dans son traité de r Abstinence , et, empruntant presque les paroles del'Esprit-Saint, il engageait les hommes à purifier leur corps , comme le temple où doit descendre la gloire de Dieu. Sa lettre à sa femme Marcelle respire le même enthousiasme d'austérité. Son dégoût des choses de la terre était même poussé si loin , qu'il fallut Tinter- Tention de Plotin pour le détourner du suicide. Et luimême cependant, malgré tant d'efforts, n'avait goûté que rarement les douceurs de l'extase. c< Pour moi, dit-il, en racontant les merveilles de la vie de son maître, je n'ai été uni qu'une seule fois à Dieu, à l'âge de quarante-huit ans. »
Qui le croirait, pourtant? Cette doctrine de l'extase, où respire un parfum si touchant de sainteté, cette essence épurée d'amour divin, était précisément ce qui devait fournir aux disciples de Porphyre lui-mênïe le moyen de faire rentrer par un nouveau détour dans leur système les plus basses et les plus grossières pratiques de la superstition. Ce qu'il y avait d'insaisissable pour Tintelligence dans cette transformation momentanée de l'âme, ce qu'il y avait de merveilleux dans cette apothéose de l'indrvidu , cette action mystérieuse de la Di-
vinité sur Tintéricur de l'homme, ces vues ouvertes sur un monde surnaturel , c était là ce qui devait servir de transition pour ramener, par degrés, au sein même delà philosophie, tous les prestiges de riilolàtrie populaire.
Les liens qui unissent la double substance dont notre être est composé, sont si subtils, en effet, et si délicats, que de Tenlhousiasme de i*àme à Texallalion des nerfs il n'y a qu'un pas facilement franchi. Au lieu de se préparer à Texlase par le long exercice des vertus morales, qu'on essayât , par exemple , de s y élever brusquement par l'effet d'excitalions physiques, de pratiques ou de paroles sacramentelles; qu'on Ht dépendre la présence eflicaceet salutaire de Dieu dans l'Ame, non de l'habitude de se perdre dans la contemplation de son essence, ou d'un vif désir de s'élever jusqu 'à lui, mais d'une manière convenue de l'invoquer, d une forme liturgique de cérémonies et de prières : à Tinslant on quittait la voie d'un mysticisme idéal pour rentrer dans les sentiers battus du polythéisme. Ce fut là ce que fit, au bout de très-peu d'années, toute l'école néoplatonicienne. En changeant les conditions de l'extase, elle en changea aussi toute la nature. Au lieu d'écouter, dans le silence, la parole intérieure révélée par la philosophie, on la vit retourner au pied des autels, dans l'antre des oracles ou des sibylles. Les évocations, les chants magiques, les sacrifices sanglants, reparurent comnie autanlde moyens de produire l'extase, en élevant l'homme à Dieu ou en faisant descendre Dieu vers l'homme. Avec une interpré-
talion mystique, avec une direction d*intention morale, on en revint à sanctifier toutes les bizarreries de l'imagination ou de la coutume. Des régions élhéréesde Tenthousiasme, on retomba, sans transition, dans la fange delà magie. Cette pente et cette chute n*ont été que trop souvent l'histoire des mysticismes humains.
Porphyre vécut assez pour voir poindre et pour déplorer cette métamorphose. II vit construire sous ses yeux toute une théorie dont le but était de considérer les pratiques du culte extérieur comme autant de recettes pour produire l'extase et qui arrivait par là à leur donner un caractère de légitimité philosophique. Cet art nouveau reçut un nom particulier. On l'appela la théurgie, l'action de Dieu ou l'art de produire Dieu. Il y eut une science, plus mécanique que morale, ayant pour but avoué d'appeler Dieu sur la terre.
Le vieux maître s'en effraya ; cette grossière traduction de ses rêveries lui causa une indignation qu'il exprima presque sans prudence. Dans une lettre adressée au prêtre égyptien Anébon , il fit, avant de mourir, assez rudement le procès aux adeptes du nouvel art et, à leur occasion , à la mythologie tout entière. Il s'efforce, dans ce . traité, de démontrer aux nouveaux enthousiastes qu'ils rabaissent et déshonorent l'idée de
Dieu, a Les dieux sont impassibles, dit-il, c'est donc
vainement qu'on pense les concilier, les fléchir par des
invocations, des expiations, des prières Ce qui est
impassible ne peut être ni ému, ni contraint Je vois
des gens, ajoutc-t-il, qui croient deviner l'avenir par une sorte d'enlhousiasme et de transport divin, et bien qu'ils veillent et aient tous leurs sens en action, ils ne semblent pas maîtres d'eux-mêmes; et ils arrivent à cet état pour avoir entendu le son des cymbales ou
des tambours, ou quelque chant consacré ou pour
avoir bu d'une certaine eau ou respiré une certaine
vapeur ou s'être servis de certains caractères sacrés Et je me demande si la divinité est à ce point
aux ordres des hommes, qu'on puisse connaître sa volonté par des moyens si vulgaires C'est pour moi la
cause d'une grande émotion, de penser que ceux dont nous invoquons le secours, parce qu'ils sont doués d'une puissance supérieure à nous, nous leur demandons en même temps de nous obéir comme s'ils nous étaient inférieurs Il est donc bien à craindre que tout cela ne
soit que des arts d'imposteur, que nous n'attribuions aux dieux ce que nous souffrons en nous-mêmes, et que nous ne nous fassions de la Divinité une idée tout autre que ce qu'elle est réellement *. p
Pour l'honneur de la philosophie, Porphyre avait raison. Mais il ne s'agissait déjà plus d'honneur ; il s'agissait de vivre ; il s agissait d'appuyer l'école au temple pour résister au flot chaque jour montant de l'inondation chrétienne. Les dédains de la science devaient plier sous la nécessité , et les scrupules des phi-
1 . Porphyrii Epistola ad Aiu honcniy dans les œuvres de Jambluiue. — Ox., 1678, p. î-6. passim.
losophes cédaient devant Tintérét pressant de la politique. La protestation timide de Porphyre ne tarda pas à être réfutée, en règle, dans un vaste traité que nous possédons encore, et qui se recommande du nom de Jamblique, son plus fameux disciple et son héritier dans la direction de récole. Quel qu'en soilTauteur véritable, que Jamblique en ait été Tinspirateur ou Técrivain , il n'importe : le Imié des Mystères d'Égypte n'en demeure pas moins comme le pacte d'alliance conclu dans un jour de détresse entre la science et la fable *.
L'auteurs'y déclare dès le début très-résolûment polythéiste. Il y a pour lui deux ordres d'êtres supérieurs à l'homme , les dieux et les démons. C'est là la première et capitale division des êtres. Âu-dessous des démons viennent les héros : les âmes n'arrivent qu'au dernier degré de l'échelle, et chacune de ces classes d'êtres se rattache à celle qui la précède, dont elle émane directement et dont elle reproduit l'image en l'affaiblissant. Dieux, démons^ héros, tous ont, à des degrés divers, les attributs de la Divinité^. Tous sont également impassibles, mais tous exercent pourtant sur l'âme de l'homme une action qui modifie son état sans altérer leur reposé Les prières, les invocations, les cérémonies,
1. Jamblici Chalcideasis, De mysteriis liber y Oxonii, 1678. Un autre traité attribué à Tami et au préfet de Julien, Salluste, de Diis et mundo, Turici, 1821, a le même caractère et ue s'eu dislingue que par d'assez ié^Tvs diflérences. Le but est le même : c'est toujours de mettre lo polytbéisdie en harmonie avec la science alexandrine.