‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 154 sur 324 · IV · texte numérisé non relu

IV

foulée en Helvétie avait renconiré Tarmée de Barb^^ tion, el que ce perfide officier» joignant rincapacité i la trahison, s*était laissé mettre en déroule par des bandes elles-mêmes vaincues et en retraite. Il avait tout perdu dans cette attaque inopinée» bagages, chevaux et gens de suite. N'osant , après un tel désastre , affronter ta sévérité de Julien » il fit rentrer précipitamment ses troupes en Gaule, et, après les avoir dispersées dans leurs quartiers d'hiver, il prit» comme son prédécesseufi le chemin de Milan pour s*y justifier, suivant le mode ordinaire, en accusant son général.

Un si grand échec rendit aussitôt courage aux Bar — bares. Un transfuge leur fit connatlre que Tarmée deE Julien était, par cette défection, réduite à treize mill^ hommes. Le moment leur parut donc favorable pour j tenter un nouveau coup, et cette fois avec toutes leurn troupes rassemblées. Un de leurs rois, Chnodomairess qui avait envahi déjà une fois la Gaule, au momer~3 de Tusurpalion de Magnence, guerrier d'une valets éprouvée, d'une haute stature, redoutable surtout f^ un visage sévère que surmontaient d'épais sourcils, ^ rendit au quartier général des Alamans, accompagnée/^ quatre autres princes. L'un d'entre eux, Agénaricb» fi75 d'un frère de Chnodomaire, avait été longtetnps retenu en otage dans la Gaulo,où même il avait changé son nom contre la dénomination orientale de Sérapion. L*oncle et le neveu étaient des Barbares un peu dégrossis » qui mettaient de raflectation à imiter les habitudes et

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les façons d*agir,de8 soufcrnins civilisés. Chnodomnîrc

prétendait même avoir eu avec Constance des rapports

de puissance à puissance, et montrait des lettres scellées

du seing impérial qui lui conféraient le droit de s*établir

dans les provinces voisines du Rhin. Ce fut en vertu de

ce litre qu'il envoya une ambassade régulière pour se

plaindre des moissons enlevées sur son territoire, et

sommer /ulien d'avoir à s'abstenir désormais d'v mettre

le pied. Pour être juste envers la mémoire de Constance,

il feut ajouter que Libanius seul parle de ces lettres , et

q^^Wmmicn Moreellin, témoin, bien informé, et peu

^•^ret sur les torts de l'empereur, n'en dit pas un

Trais ou faux, ea tout cas, ces documents ne devaient

Pc^a même obtenir de Julien l'honneur d'un instant

^*examen. Les députés barbares le trouvèrent à Très--

^^AimWy occupé à visiter les murailles qu'il faisait

^^Oiistruire. Il les reçut avec beaucoup de hauteur, et

^^ borna à répondre que jamais prince barbare n*ayant

l^^tissé l'insolence jusqu'à envoyer de tels messages à

^n empereur, il tenait leur mission pour une imposturo

^^ les faisait arrêter comme espions^. Puis, réunissant

^s troupes dès le point du jour » et les rangeant devant

l^î en bataille sous la forme d'une esi>èce de coin dont

'' Occupait le milieu , il leur proposa hanliment de se

^^tlre en marche et de franchir en une journée les

^* Amm. llarc.»xyi, li. -^ Lilma.» t6i(f., p. i69, C73. *• Liban., i*»V/., p. «74.

^quatorze lieues gauloises ou vingt et un milles romains qui les séparaient du fleuve. Son généreux langage » le mâle accent de sa voix et le souvenir de ses victoires remplirent les soldais de confiance. Un cri d'enthousiasme s'éleva ; on entendit de toutes parts le son des piques frappant sur les boucliers. <c Marchons ! s*écria un porte-enseigne en levant son étendard. Pars devant nous, heureux César; suis la fortune qui te guide. Enfin nous trouvons en toi la prudence et la valeur qui vont combattre pour nous. » La marche commença surle^hamp *.

Elle fut rapide, mais prudente. Julien ne cessait de regarder autour de lui pour s*assurer s*il ne découvrirait pas quelque embûche. En effet, sur le sommet d'uni petite colline chargée de moissons, d'où le Rhin s'apercevait déjà, on découvrit trois vedettes ennemies acheva.

qui prirent sur-le-champ le galop pour aller annonc^^ l'arrivée des Romains aux Barbares. Un piéton, ne po vaut les suivre, tomba entre les mains des Romain-^ qui apprirent par lui que les Barbares avaient mis tr jours et trois puits à franchir le Rhin. Les avant-posi de ces deux armées si inégales en nombre étaient en vt la bataille était inévitable, et chacun s'y prépara.

Julien rassembla toute sa grosse cavalerie , bardé(3 mJe fer, sur sa droite, où il devait commander lui-même. l.a

1. Amm. Marc, ion. cit. : Perge, felicissime omnium Capsar, cguo te fortuna prosnerior diicit. Tandem per te virtiit»*n^ ot ronsilia ni ilitare censpiinis.

alerie légère eut la gauche, sous le commandement Sévère-: les légions formaient le centre. Chnodoire, pleinement informé de toutes ces dispositions, r en opposa de semblables. Il se mit lui-même à la » de son aile gauche , couvert d'une riche armure, aisque surmonté d'une aigrette brillante, et brandisit un large sabrai IL était monté sur un cheval tout imanl. Le Germain civilisé, Sérapion, se chargea de conduite de la droite. La cavalerie formait le gros de deux corps, mais on avait eu soin de répandre entre cavaliers quelques fantassins légèrement armés et trcés à ramper en quelque sorte, dans la poussière, de DÎère à pouvoir, dans les charges, se glisser sous le ttre des chevaux ennemis et leur percer le flanc. Dans fossés qui bordaient la plaine, et que cachaient les issons déjà hautes, des embuscades avaient été pla-

LUX premiers sons du clairon. Sévère se mit en moulent, mais il n'eut pas fait deux cents pas, qu'aperant l'embuscade cachée dans les fossés, il craignit s'aventurer et s'arrêta tout à coup. L'hésilation se andit dans les rangs de l'infanterie. A cette vue, ien , se détachant de la droite avec deux cents cava- "8, se porta immédiatement vers le centre intimidé , parcourant les rangs, adressant à chacun des paroles ives, mais ardentes , il se mit en devoir de ranimer courages. « Voici le jour, amis, disait-il aux uns, s vous avez tant désiré : les Barbares courent d'eux-

38 JULIKN KN 4{AIII«».

mêmes entre vos mains. — Il faut laver notre bonte, disait-il à d*aulres; je n*ai consenti à être césar que pour cela. » m, tout en parlant, il étendait son froni de bataille» pour faire face à l'infanterie ennemie qui avan» çait^

Dans les rangs de cette infanterie des Iroublea avei vifos*élevaient. Les Barbares n'étaient point accoutuméa aux dispositions que leurs chefs avaient adoptées pour résister aux Romains en les imitant. En voyant le roi Chnodomaire parcourir les rangs de son armée^montésur un cheval, ils crurent qu'il avait voulu se pourvoir d*un moyen de fuir à temps en cas d'échec » et de les laisser dans le péril. De tous les rangs on cria que les prinoaa devaient mettre pied à terre , pour partager le sort des soldats. Chnodomaire no se le fit pas dire deux fois» et sautant à bas do son cheval , donna l'exemple à toui les autres chefs. L'attaque commença alors des deiiE parts avec une égaie fureur.

Les charges de la cavalerie alamane contre les GaUh phractes (bardés de fer)» furent terribles. Jamais lei troupes romaines n'avaient vu de si près» et dans une si chaude mêlée, l'horrible aspect des Barbares, avec leurs crinières flottantes au vent et le feu qui sortait da leurs yeux vordâtres. Puis, au moment où les cavaliers romains levaient tous ensemble leurs boucliers pour

1. Amm. Marc.; loc. cit. : Adveuit, ô socii, jiistnm pugnandi tem-

piis EU; commilitoues, diu si)er<Uiis proisto est dies... Hi simi Bar^

bail quos rabics et iinmodicus furor ad perniciem renim suaram cogit accuriere.... qu£ conlem plans Cœsaris nomen cunctando sascepi.

former une muraille qui pût résister à la grêle des piques et des traits, plus d'un se trouva subitement jeté à terre par les coups que les piétons germains, se glissant sous des nuages de poussière, savaient porter dans le ventre des chevaux. Une surprise de ce genre coûta la vie à un des ofBciers principaux , et ce fut le signal d'une déroute dans l'escadron entier, qui se rejeta en d^rdre vers les légions qui formaient le centre (le l'armée.

C'était là que Julien se trouvait encore, n'ayant pas

voulu quitter ce point d'aËord menacé. Se reporter en

hâte sur sa droite ébranlée fut l'affaire d'un bond et d'un

instant. A la vue de son étendard bien connu (c'était un

'i^gon de pourpre, glorieusement mutilé dans les com- ^

l^c^ts), les fuyards s'arrêtèrent, et les ofHciers, tour à tour

Polissant de crainte et rougissant de honte, se mirent en

<*«voir de reformer les rangs. Ce temps d'arrêt vint à

P'^^^pos, car les ennemis, suivant le mouvement de recul

"® la colonne des Cataphractes, s'étaient déjà précipités

^^** le centre, et les légions se trouvaient ainsi pressées à

^ fois par les assaillants et par les fugitifs. Les corps

^^^ soutenaient ce nouvel assaut étaient les Cornutes

"■yrîens et les Bracates gaulois, excellentes troupes,

^Puis longtemps aguerries. Sans s'émouvoir, ces braves

^^'ïs entonnèrent un chant national, nommé barrit ^

^l^de clameur d'abord assez basse, puis grossissant

'^'^ degrés, qui commençait comme le giurmure d'un

^^i léger, et finissait par gronder comme le mugisse-

ment des flots dans la tempête ^ Ils formaient en même temps, en élevant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes» la fameuse manœuvre de la tortue. La lutte acharnée qui s'engagea sur ce point dura plusieurs heures avec un succès incertain » les Germains ayant Favantage du nombre et de la force, et les Romains leur opposant toutes les ressources de l'adresse et de Tagilité. A la fin, cependant, les légions semMaient plier, et une brèche se faisait dans les rangs. Le groupe des princes barbares crut le moment venu pour porter un dernier coup, et se lança, Chnodomaire en tète, « dans la mêlée. Ils chargeaient sur le point central, quV nommait le camp prétorien , et où ils croyaient trouva le trésor de l'armée. Ce fut une manœuvre imprudente qui les perdit ; car c'était aussi le point le mieux défendu* Ils y rencontrèrent un gros de troupes encore fralche=:s qui avaient peu donné dans la journée, et qui les reçu.^ rent sur la pointe de leurs épées. Cette résistance inattendue et la perte de plusieurs des leurs les poussèrent à une retraite un peu brusque, qui eut aux yeux de leurs soldats, déjà inquiets de leur fidélité , rapi>arenoe d'une fuite. La terreur se mit dans les rangs, et en un clin d'œil toute cette puissante armée était en déroute et regagnait précipitamment les bords du Rhin. Les Romains se lancèrent à sa poursuite avec des cris de

i. Amm. Marc, loc. cit. : Barritum civere vel mai imam, qui clamor ipso fervore certaminum a teuui susurro exoriens paulatiuupie adolescens rita extollitur flactuum caatibus illisonun.

Irioinpke, et vainqueurs et fugitifs anivùreal ensemble sur le bord du fleuve.

L'année romaine comptait, on l'a vu, dans ses rangs d'habiles nageurs. Ils demandèrent avec instance à Julien la permission de se mellre à Teau pour suivre les Barbares qui fuyaient de toutes parts comme ils pouvaient, les uns à la nage, les- autres assis sur leurs iH>ucliers, d'autres enfin sur les esquifs qui avaient servi, deux jours avant, à leur passage. Julien ne consentit pas à exposer à de nouveaux périls ses troupes déjà lèfctiguées. II les rangea au contraire sur la rive, et leur l^ermit seulement d'accabler de leurs Iraits les fugitifs. fut alors, dit Ammien Marcellin, comme au ihéâlre, 11 on a de grandes émotions sans péril *. On voyait le euve couvert de nageurs qui paraissaient, puis dispar'^sdssaient à la surface, les uns plongeant pour éviter les oups, les autres s'engloutissant pour ne plus revenir, flots roulaient une écume sanglante. Ce spectacle, à ine terminé, fut suivi d'un autre plus touchant. C'était i'* arrivée du roi Chnodomaire, qu'on avait trouvé à peu ^e distance de là, renversé par son cheval dans un ma- K^is. Une nombreuse escorte, également captive, l'accompagnait; elle aurait pu s'échapper, mais elle avait "Voulu mourir avec son roi. Le vieux chef s'avançait, Iràle, défait, la tète basse, et demandant merci.

Lorsque l'armée regagna le soir ses quartiers, tra-

1. Amm. Marc., loc. cit. — Et velut la quodam theatrali specta- Ciilo molta Ucebai jam sine metu videie.

versant la plaine que couvraient sii mille cadavres germains S Tenlhousiasme fut au comble. Au moment où passait Julien» suivi de son royal captif» on entendit des voix s*élevcr qui joignaient h son nom celui d'auguste. Le prince se retourna vers ces imprudents : « Je ne prétends pas à ce titre» et je ne l'espère pas, di(-il sèchement. » El dès le lendemain il faisait partir Chnodomaire pour la cour de Milan» avec le messager qui portait le récit de sa victoire.

Constance attendait les nouvelles avec impatience. Il était à peine de retour de son voyage triomphal à Rome et passait dans le nord de Tltalie pour ' se rendre à Sirmium » où il allait porter un coup« terrible à la foi par la chute d*Osius et de Libère*. ^ 11 eût été fort épouvanté si Julien avait été vaincu ;s

1. C'est Ammicn Marcellin qui donne ce chiffre et évalne la des Uoniains soulemont à deux ceut quarante hommes. Ce noiabns* nous paraît d'une faiblesse incroyable. En revanche, Zosinie (m, 3]C «évalue à soixante mille le nombre de morts de {Kirt et d'autre, ce qnf^ ôto toute vraisemblance au reste de son récit. Aussi» à Texemplc autres biographes de Julien, nous passons sous silence rhistorielte qu' raconte, à savoir que Julien , pour punir ceux de ses cavaliers avaient fui dans le combat» les Qt habiller en femmes le lendemain eC défiler dans ce costume devant Tannée. En général, tous les détails militaires qui ne sont pas mentionnés dans le récit si détaillé d'Ao»* mien, ne méritent aucune confiance.

2. L'exacte chronologie des faits de cette année n'est pas facile à dé^ terminer. La bataille de Strasbourg a dû être livrée dans le coarast d'août 357, puisque Aminien Marcelliu dit un peu plus luin que^ quand Julien passa le Rhin, l'équinoxe d'automne était passé. A cette époque, d'après la chronolojj'ie du Code Thcoriosicn, Constance devait être encore à Milan, pix^t à se l'end re à Sirmium, où on le trouve dans les derniers jours de novembre. {Cod, Tftéod., Chron., p. 57.)

JDLIBN BN GAULE. 43

il n*élaît guère moins contrarié qu'il fût vainqueur.

En attendant y ses courtisans, sûrs de lui plaire, se

moquaient volontiers, à l'arrivée de chaque dépêche ^

des succès partiels dont Julien tenait modestement

mais fidèlement registre. Ils lui avaient donné par

dérision le sobriquet de Vietorinus*. Celte fois, cepen*

daot, il n'y avait pas moyen de contester que le petit

^nqueur eût remporté une grande victoire. Aussi

Constance ne crut pouvoir mieux faire que de se Tappro-

prier. Il envoya Chnodomaire à Home, où on lui assigna

une demeure sur le mont Cœlius, qu'il ne devait pas ha-^

iMter longtemps, car il mourut, peu après, de consomp-

tk>fi« Puis l'empereur fit savoir à ses sujets d'Orient qu'il

avciit gagné luinmème une grande bataille sûr les bords

du Rhin, vanta les savantes mesures qu'il avait prises, et

décrivit dans un édit tous les incidents de la journée, y

^^onipris la soumission de Chnodomaire, qui était venu,

dilHJ, se mettre à genoux devant lui. Tout était vrai, à

<^1a presque le nom de Julien était partout remplacé par

^^ui de Constance. Le sénat de Constantinople, dupe ou

^^^^plioe de la fraude, complimenta l'auguste en toute

uâte parl'organe de son panégyriste à gages, Thémistius,

^ le félicita d'avoir vengé l'empire des outrages des

^''bares *.

^' Amm. Marc, loc. cit. — Victoriniim iJeo nominabant,quod, vere- ^*^ refereofl quoiies imperaret, saperatoe indicebal sœpe Gennanos. j '• Amm. Marc., xvi, 12. — Zos., m, 2. — Liban., Or. 10, p. 272- CA.Lr^ Aurél. Vict., de Cœs.^ 13; Epist. 8. — Eut., x, 14. — S. Jér. r. ^ Themist., Or, 4, p. 57. f^ Jiil., Ad Athem,, p. 5t2.

Mais Julien savait de reste que la gloire ne 8*achèlc pas par des compliments officiels» et il n'en continuait pas moins à la chercher obstinément sur les champs île bataille. S'il avait arrêté ses troupes sur le bord da Rhin, c'était pour modérer leur ardeur, non pour laisser échapper l'ennemi. Après quelques jours de repos pris à TreS'tabemcBf il se dirigea vers Mayence, pour y passer le fleuve sur un pont de bateaux. Ses troupes, doot le courage était maintenant refroidi, hésitaient à s'avancer dans les profondeurs mystérieuses de la Germanie.. Ce fut au tour de Julien de les exciter; et» pour leav donner cœur à l'ouvrage^ il les autorisa à tout piller et à tout détruire sur leur passage. Les soldats usère largement de la permission, et répandirent auto d eux une telle terreur que les Barbares se croy mal en sûreté dans les forêts qui avoisinent le Mein , -« où les Romains tentaient déjà de pénétrer, vinres humblement demander la paix. Julien ne l'accordS qu après avoir relevé sur leur territoire un fort autrefois construit par Trajan , depuis longtemps abandonné, et où il laissa un corps de troupes, pour répondre de la tranquilité du pays. Il exigea des Barbares la promesse de ne point attaquer cette citadelle, et de la ravitailler même à leurs frais, si elle venait à manquer de vivres. Puis, pressé par la neige qui commençait à tomber, il regagna en toule hâte les plaines de Gaule.

Un dernier péril l'y attendait, dont il se tira aussi

hardiment et aussi facilement que des autres. Celaient des Francs, au nombre de six cents (Libanius dit même mille)» qui s'étaient répandus dans les campagnes voisines de la Meuse, pour profiter de Tabsence des troupes romaines et faire diversion sur leurs derrières. A l'arrivée de Julien, ne sachant comment s'échapper, ils s'enfermèrent dans deux châteaux situés sur le bord de la rivière, et délaissés depuis longtemps par les troupes romaines, pour l'usage desquelles ils avaient élé construits. Leur espoir était que, le froid croissant tous les jours, le fleuve se prendrait et qu'ils pourraient s'échapper sur la glace. Mais Julien devinait leurs calculs, et chaque nuit il fit casser les premières croûtes de glace lui se formaient sur la rivière. Pressés par la famine, les Francs durent enfin se rendre : fait presque sans exemple chez cette tribu héroïque et opiniâtre. C'était wne si grande nouveauté de voir des Francs prisonniers, '**^ Julien crut devoir les envoyer sans autre commen* ^'•^e à Constance, et le jaloux souverain, devant ce té- '^^îgnage vivant qui valait mieux qu'aucune dépêche, ^^ Put s'empêcher de s'écrier : «t Ah! ceci est pourtant ^^ Cadeau. » Puis il incorpora ces braves dans ses lé- 8*^n s, croyant, dit Libanius, y faire entrer autant de *^Urs invincibles*.

j, ^^ • Amm. Mai£.; xvii, 1, 2. — Liban., Or. 10, p. 278 : Xaêwv 6 Pa-nXiô;,

**?^ ttivopA9f. Nous avoDS donné à ceUe phrase le sens naturel adopté

*****' t'abW de la Bletterie, Vie de Julien^ p. Ii8. Valois l'avait inter-

* j ^^ autrement ; il suppose que Consianc»», voulant rabaisser le nié-

^ ^e l'enToi de Julien, dit : « C*est sans doute quelque cadeau d*un

46 JULIBN BN GAULB.

L'onnée 3Sg était déjà commencée et l'hiver dan toute sa rigueur» lorsque Julien revint enfin prendri tranquillement ses quartiers en Goule. L'expérience d l'année précédente lui apprenait assez que le lieu qui choisirait pour s'établir n'était point indifférent. Il fallai se placer dans une plaine asset vaste pour nourrir aiaé ment ses troupes, et pourtant h portée d'une place asae bien gardée pour qu*on put s'y retirer et s'y détendn en cas de surprise. Son choix s'arrêta sur une villi placée au. confluent de deux rivières, déjà important! comme entrepôt de commerce et de navigation , et d'oi il croyait pouvoir avantageusement observer et conleni les Barbares. C'était Lutèce, cité gauloise , fondée pa la tribu des Parisiens.

Lutèce, à le bien prendre, n'était qu'une tie de^ Seine, située ou-tlessous du point où ce fleuve reçoit cours de la Marne. Habitée par une petite tribu gaulois qui avait rejoint l'ile aux deux rives par des poti (le bois, celte bourgade avait joué un rôle consiilf rable dans la défense des provinces septentrionales de (taules, tentée par Camulogène contre le lieutenant (f« César, Labiénus. Le héros de l'indépendance gauloiM paraissait en avoir senti l'importance comme place iN jijneiTe, car quand il eut renoncé à la défendre, il T! avait mis lui-même le feu pour qu'elle ne tombât pn^ entre les mains des ennemis. Mais ces jours de gloiro

roi barbare. » Cette traduction est forcée et sans rapport avee l'oipr î gt^néral du passa pe d*Aniinion Marcelliu, xvii, S.

JULIEN BN ttAULE. 47

en même temps que de péril » avaient été courts « et» pendant les premiers temps de la conquête romaine, le nom de Lulèce n'avait guère été connu que de quelques c^ommerçanls. Une corporalion de naules (navigateurs) s*y était établie sous le règne de Tibère, et y avail bâti, £i la pointe de Tlle, un temple de Jupiter, orné de riches loas-reliefs, où flguraient, accolées par un mélange l>izarre, les divinités grecques et gauloises. On y voyait, â coté des statues de Yulcain, de Castor et de Pollux, le celtique Hésus coupant un chêne, Siviéros exorcisant un serpent, et Cernunnos, coiiïé d'un bois de ccrr. Le taureau aux trois grues, le Tarv Trigarun des Druides, y apportait ses hommages à Jupiter. Non loin de là , une petite chapelle chrétienne s'était bientôt élevée, gardant les ossements du martyr Denys et de ses compagnons, immolés dans une persécution, sur un des coteaux de la rive droite. On nommait le lieu de leur supplice le mont de Mars, et les chrétiens , jouant sur le mot en l'altérant , en avaient déjà fait le mont des Martyrs. Ainsi se pressaient et s'entassaient Tune sur l'autre les trois religions successivement maîtresses de la Gnule. La corporation des nautes, enrichie peu à peu, avait Hni par prendre rang parmi les uuinicipes, et c'étaient ses richcï^ses sans doute, aussi bien que s<i forte position, qui lui avaient valu le triste honneur de devenir, lors de la révolte desBagaudes, sousMaximien- Hercule, une des premières prises des insurgés, et une des dernières quil fut possible de leur enlever. Quoi

qu'il en soit , à partir de ce moment , Lutèce étail devenue une des places d'armes favorites des empereurs de Gaule. En fnce de la ville, sur la rive gauche de la Seine, Constance-Chlore avait fait bâtir pour son habitation un vaste palais » dont les constructions » jardins et dépendances diverses s'étendaient depuis la rive du fleuve jusqu'au pied de la colline qui le surmonte de ce côté, alors appelée Locatitius,-et aujourd'hui consacrée par le souvenir de sainte Geneviève. Autour du palais, un vaste faubourg avait été bientôt construit et peuplé; un camp retranché en gardait l'entrée ; la grande voie militaire venant d'Autun et d'Orléans (Augustodunui et Genabum), y aboutissait; c'était le point de départ d< belles promenades qui longeaient le cours de la Sein< et venaient se terminer à un grand canal ; des cirqui des basiliques, y avaient apporté tout le luxe des niœik. romaines. Mais ce quartier neuf pouvait toujours él abandonné en un clin d'oeil en cas d'alarme, et, le pOi de bois une fois coupé, la cilé proprement dite rest^ // imprenable derrière la double barrière de son fleuw-^^(? et sous la garde de ses braves mariniers *.

1. Au sujet de la situation de Paris à cotte époque voir la no de Valois sur Animiea Marcellin ; Dulaure , Histoire ife Pari.-^^' Amédéc Thierry, les Gaules sous fadmistration romainp^ t. iK. ■•> p. 22, 23, 326 et suiv., et une dissertation de Bonamy, Mémoirt c^^^ V Académie des Inscriptions, t. xv, p. 656 et suiv. — Ce dernif auteur nous parait avoir fort bien prouvé qu'il y avait déjà, à ceU éï»oque,,un vaste faubourg sur la rive gauche de la Seine, et probabli ment un autre aussi sur la rive droite du côté du nord. — Les ruii du lemiile construit sur lÏMaplacement actuel de Notre - Danie, ^= voient dans la sallo ron^^orvée des Thermes de Julien au Musi-^^^^

Ce fut là que Julien s'établit, et il prit bientôt un goût très-vif pour celte résidence et ses habitants. Tout lui plaisait : la simplicité vive du caractère national, la pureté des eaux, jusqu'au climat qu'il trouvait doux, et au vin du voisinage qu'il trouvait savoureux '. Il y goûtait avec délices les premières jouissances d'une renommée déjà 'grande et d'un pouvoir désormais affranchi de toute entrave; mais il les goûtait sans en être enivré. L'exaltation naturelle de son âme était séduite par d'autres objets. Nourri, dès l'enfance, dans leçons de la philosophie stoîque, prenant au sérieux, la candeurd'un néophyte, toutes les prescriptions sé'vères tracées par Porphyre, pour la purification et lïiéme la déiGcation de l'âme, il avait conçu sérieusement la pensée de se les appliquer h lui-môme. Faire ir un philosophe sur le trône, c'était le rêve de son lagination. Épaminondas,Caton et Marc-Aurèle étaient images qu'il ne perdait point de vue; c'était Tidéal rs lequel tendait l'essor d'une âme jeune, ardente et ^■•gueilleuse, et s'il se mêlait à cette ardeur vertueuse ^ïie ambition secrète de grandir et de commander, il ^^ la déduisait à lui-même, et ne s'y abandonnait pas ^ns contrainte.

Sa vie n'avait point cessé, à partir du jour de son ar-

^^^lUmerard. Ces Thermes ne sont autre chose que le palais con- ^^^t jar Constance Chlore, mais où Julien habita et qui garda son

^" -'ni., Misop.y p. 6Î, C3.

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