Liban., Or., 9, io6-260, ;w/.çm
successeur; et qui sait si le coup fatal n'est pas parti d*un de ses amis*? Ces charitables insinuations étaient lues sans doute en petit comité, dans une de ces réunions d*amis auxquels Libanius faisait connaître souvent la partie la plus délicate de ses œuvres, les portes fermées , et en leur recommandant de contenir leur enthousiasme et de se contenter d'une admiration silencieuse ^. Puis on les faisait circuler sous le manteau parmi tous ceux que la gloire de l'État touchait plus que la liberté de l'Église.
Le but fut atteint en partie. Pendant que toutes les chaires retentissaient d'invectives contre la mémoire de'Julien , sa gloire militaire seule restait intacte. La justice qu'on lui refusait sur d'autres points, on la lui accordait sur celui-là. et presque trop généreusement. En condamnant en lui l'apostat, on continuait à admirer le général ; sa mort faisait oublier ses imprudences , et l'on aimail à dire, que s'il avait vécu, son génie aurait trouvé des ressources pour tout réparer. Jovien , accablé par celte comparaison, ne profitait donc nullement de la réaction opérée en faveur du christianisme; il se débattait au contraire péniblement dans les conséquences de son douloureux traité. Arrivé à Nisibe, il n'eut point le courage de pénétrer dans celte ville déso-
1. Liban., Or. 10, p. 302, 303, 324. U faut rapprocher ici des fragments mutilés et très-mal disposés dans l'édition de Morel.
2. Ibid., Ep. 286 : JcXeîaatç ràç Oûpotç àvépwv, ^idjACvoc owtôv, eî «
lée, et, restant sous la tente dans la plaine voisine, il fit •eolement savoir aui habitants qu'ils avaient le choix , ou de rester dans leurs murailles pour y subir le joug des Perses, ou d'émigrer en masse sur le territoire romain. Son envoyé fut accompagné par le plus considérable des seigneurs perses qu'il avait gardés comme otages, et qui avait réclamé et obtenu la permission de prendre, au nom de son souverain, possession de la citadelle. A peine le Perse était-il entré qu'on vit les aigles romaines abattues sur les remparts, et dresser à sa place l'étendard bien connu des Sassanides. A ce signe de captivité , un douloureux murmure s'éleva dans toute la ville. Il fUlait donc, ou quitter le sol natal, ou cesser d'être Romains. Cette dure alternative pénétrait, tous les oœun da désespoir. U (allait livrer ces remparts arrosés du sang généreux des défenseurs de l'empire, si récemment bénis par une main héroïque! Tout pleins encore de l'esprit que le valeureux Jacques leur soufflait du fond de son tombeau, petits et grands, riches et pauvres, tous les Nisibiens voulaient tenter un dernier effort. Qu'on les laissât faire seulement, disaient-ils; ils n'avaient besoin de personne; ils chasseraient bien Tennemi à eux tous seuls. La curie en masse alla trouver l'empereur et, lui portant une couronne, le supplia de les laisser courir cette fortune. Jovien fut inébranlable : « J*ai promis , dît-il , je dois tenir. » Il refusait même de recevoir la couronne, hommage d'une soumission qu'on ne lui devait plus. Ce scrupule était peu
compris : on iiii représenlait en vain les souvenirs du sénat romain brisant hardiment le traité signé sous les fourches caudines; on lui rappelait que» dans la dernière défense de la ville , c'était son beau-père Lucilien qui commandait, et qu'on lui avait plusieurs fois sauvé la vie. Constance, lui disait-on, a été vaincu à plusieurs reprises, sans céder un pouce du territoire. Voyant enfin que rien ne réussissait à le toucher , un avocat du nom de Sylvain, saisit la couronne et la lui mettant de force sur la télé , s'écria avec dépit : « Tiens, empereur, et puisses-tu être couronné de la même manière par toutes les autres villes 1 » L'honnête Jovien, ainsi insulté en fece, finit pourtant par se fâcher, et déclara qu'il fallait , sous peine de mort, que tout le monde fût sorti avant trois jours.
Le défilé de cette foule enlevée à sa patrie, qu'elle avait si bien mérité de ne jamais perdre, présenta le plus lamentable spectacle. L'air retentissait de gémissements;' les routes étaient couvertes de femmes, les cheveux épars, d'enfants, de vieillards en pleurs, et jonchées de tous les meubles, de tous les objets précieux que chacun essayait d'emporter au hasard et laissait bientôt tomber par fatigue. Ce triste convoi fut dirigé sur le bourg d'Amide, où des logements étaient préparés, et qui devait devenir la métropole de la partie conservée de la Mésopotamie *.
1. Amm. Marc., xiv, 9. — Zos., m, 83. — Chron, Alex» — S. Jean Chry»., In JuL et gent., t. ii, p. 687.
460 LE AEtOUR DB L* ARMEE.
Joviea lui-même ne quitta les environs de Nisibe, qu'après s*ètre assuré que tous les citoyens étaient sortis en sûreté, et qu'il ne laissait à Tennemique des murailles vides. Il se serait volontiers rendu tout droit à (k)nstanUnople , où l'attendaient son vieux père , sa femme et son jeune enfant» et où il aurait reçu plus tôt des nouvelles d'Occident, dont il était toiqours fort inquiet Hais Antioche aurait pu être blessée de cette marque d'indifférence , et il importait de ménager une population ombrageuse. Il fallut donc (aire reprendre à l'armée décimée et humiliée la même route qu'elle avait naguère parcourue triomphante. Le voyage fut triste, et l'accueil partout très-froid. A Antioche même, où il arriva dans le courant d'octobre, le prince , que personne ne connaissait auparavant, ne plut que médiocrement. On le trouvait trop grand et trop beau. « Il a l'air dePflris, disait-on; c'est la même beauté, et aussi le ' même bonheur à la guerre. x> On s'était souvenu de la Bible contre Julien : on se souvint d'IIomère contre son successeur, et plusieurs placards furent affichés dans les rues, portant des vers de Tlliade , assez habilement détournés de leur sens pour former d'injurieuses allusions *.
1. Amm. Marc., xxt, 10. — Zos., m, 84. Le code Théodosien contient une loi de Jovien rendue à Ëdesse le 27 septembre. Il dut donc arrirer à Antioche le mois suivant. — Soldas, voce to&avo;. Un historien bf* zantin, Jean Malalas, rapporte sur JoTien des anecdotes scandaleuses et ridicules que nous ne rapportons pas parce qu'eUes n'ont aucun caractère d'authenticité.
Mais ce n'était pas tout : il n'avait pas eu le temps de reposer une nuit au palais, qu'il était déjà assailli par des diflicultés de toute nature qu'un esprit trèssimple comme le sien n'était nullement propre à résoudre. Il fallait mettre ordre à la plus effroyable anarchie religieuse qui eût jamais paru, congédier le paganisme évoqué par Julien , et fermer la porte à l'hérésie qui commençait à s'agiter de nouveau sur la tombe encore si récemment fermée de Constance. Que faire d'abord de tous les philosophes, sophistes, augures, prêtres, charlatans de toute espèce , dont Julien avait rempli tous les postes éminenls, et qui encombraient les abords delà cour? Fallait-il fermer leurs chaires, détruire leurs temples à peine rouverts, renverser leurs autels et livrer leurs personnes à toutes les rigueurs des lois existantes, pour les punir des crimes de magie et de divination par eux commis de complicité avec un empereur? Il ne manquait pas de gens pour conseiller à Jovien ces exécutions sommaires. On lui représentait tous les philosophes en masse (et non sans quelque apparence de vérité) comme des ennemis de son pouvoir; et Libaniusen particulier lui était signalé comme donnantà ses regrels prolongés un éclat presque séditieux. Jovien n'aimait pas à se croire tant d*ennemis, et hésitait à frapper tant de victimes; mais il ne savait pas bien ce que lui commandait son devoir de chrétien. Pendant qu'il balançait, plusieurs gouverneurs de province allaient plus vile en besogne, et même sans attendre d'ordres se
462 LE RETOUR DE l'ARHÈB.
débarrassaient au plus lAt de Tappareil oomnia du personnel de tout le culte paim. Il commençait k ^tre de règle dans l'administration romaine qu'on changeait de religion en même temps que d'empereur. Dana quelques villes» les philosophes étaient maltraités et traînés en justice, et les autres fuyaient au plus fite, éprouvant une véritable crainte ou feignant l'épouvante pour eidter riiitérét public^ lia quittaient précipitamment le costume qui les faisait reconnaître, jetant le bâton et la biesace, coupant leur barbe. Il fallait prendre un parti pour les rassurer ou les poursuivre.
La conscience chrétienne de Jovien , déjà fort troublée sur ce point, éprouvait une perplexité bien pioi grande encore en se trouvant aux prùes avec les diUérentes sectes chrétiennes. Et en elTel la conciliation, si généreusement poursuivie et si habilement opérée par Atbanase à Alexandrie, n'avait, comme on l'a vu', quMmparfaitemeiit pansé les plaies de TÉglise. Des Irois groupes que nous avons distingués au sein de TA-
I. LHjan.^ Or, iO, p. 3%7; De vita sua^ p. 46. — Soz., ti, t. — Soc, 8. 24, 25. — Thémistias, Or, 7. Il y a ici uo malentenda aaalogue à celui que nons avons rencontré dans le règne de Julien. Sozomène affirme que Jovien interdit la religion païenne et chassa les philosophes. Thémistius, qui devait mieux savoir le fait, puisqu'il y était intéressé, loue Jovien lui-même de la liberté qu'il laissa à tons les cultes. Mais il ajoute qu'on se plaignait pourtant qu'il u'eût pas empêché toute violence. Il est clair que Sozomène a attribué à une loi positive de Jovien les rigueurs exercées sans son ordre, par des magistrats faisant du zèle, ou môme les violences causées par romportemeot des |)opulations. Socrate a compris cette différence.
S. Voir, dans ce volnmei p. 960-t64.
rianisme, et qui s*élaient tour à tour disputé la faveur de Constance, il en élait deux au moins que la pacification d'Alexandrie n'avait pu toucher en aucune manière. Elle n*avait point atteint tout le groupe des Ariens extrêmes, connus sous le nom d'Anoméens, et, commandés par Aétius et Eunome , son confident. Tous ceux-là, chefs et fauteurs de Thérésie, étaient comme tels, les uns nommément » les autres implicitement, exclus de la paix par les décrets mêmes du concile. Ils n*en étaient que plus exaspérés, et ils recueillaient dans leurs rangs tous les prélals politiques et cou rtisans» auteurs de la formule de Rimini^ comme Eudoxe et Acac43 de Césarée, qui avaient cédé à tous les caprices de Constance, mais qui , pfilissant au seul nom d'Alhanase, étaient avant tout décidés à ne rien accepter d'une telle main. Enfin même, dans le troisième parti , celui des semi-Ariens , auquel le concile d'Alexandrie s'était particulièrement adressé, son succès, bien que réel, n'était pas complet. S'il avait réussi à rallier le plus grand nombre des esprits simples, peu compromis dans la lutte et plus égarés que pervertis, en revanche ceux qur avaient joué un plus grand rôle dans les conciles et dans les débats de l'Église, comme Macédoniusde Conslantinople, Basile d'Ancyre et ftleuze de Cyzique, se montraient plus difficiles à persuader V Ayant au
1 . Voir ici, p. U9ià-400 du proiuier volume de cette partie, la distinction des trois groupes d'Arieus, à savoir: 1" les seiui-Arieus, ne disputant que sur le mot cousuLstantiel et pres(|ue d'acci^ad du sens de ce mot; 2' les Anomo us, ihilosopUes lationalistes et presque alexandrins, voulant
4Gi LE BETOIK HE l'aHMIIE.
fond conscience de leur erreur, ils ne pouvaient dépouiller leur orgueil au point de venir prendre rang derrière rhomme qu'ils avaient si longtemps persécuté, et solliciter humblement son pardon. L'importune présence d'un ennemi si détesté les retenait dans un état de schisme discret, mais obstiné, dont eux-mêmes ils avaient peine à bien indiquer la nuance, mais dont ils se refusaient à franchir la ligne indécise. Par un nouveau changement de front, ce n'était plus précisément sur le mot consubstantiel qu'ils disputaient. Ce terrain leur avait porté malheur, et ils commençaient à reconnaître qu'entre la foi de Nicée et le téméraire philosophisme d'Aétius il n'y avait pas de point suftisammenl fixe pour s'y établir. Mais s'ils étaient disposés à admettre l'égalité des deux premières personnes de la Trinité, ils reportaient toutes leurs difticultés sur la troisième. Que le Fils fût égal au Père en substance et en dignité, passe encore; mais prétendrait-on leur faire
faire du Fils quelque chose d'analogue au hgos de Platon, un interluédiaiie entre l'Infini et le Fini; 3" les poliliqui-s, yen iiréoccopés des questions de dogme, et voulant avant tout faire d«'S débats theolodiiues un moyen d'action et de puissance. Cette distinction est tn^s- importante à garder eu niémoire, parce qu'elle donne la clef de tou» les mouveniiuts intérieurs du p.uti. Chacun dos trois acteurs joua sou rôle encore avec quelques dillérences dans Ifs d-scussions qui tronbl»"^ rent phis tard les règnes de Valentinien et de Valens, etc. — Les deux gi'0upe>^ des semi-Ariens et des Anoméens vont diminu<T progressivement, tandis que le groupe intermédiaire, appuyé par l'autorité impériale, hérite d'une partie de leur force et finit par ieprés«'nter presque exclusivement l'Arianismo : nouvelle preuvequela question reliu'iense philosophique n'a joué qu'un rôle secondaiie dans l'Ai ianisme. et que sjn succès a vèritahleineut tenu à ce qu'il consentait à suboidouuer la religion à la pcdiiique, et l'Église aux emi>ereurs.
LE RETOUR DE l'aRMEE. 4(35
reconnaître que le Saint-Esprit, à peine nommé » suivant eux» dans les Écritures comme personne distincte, entrât aussi en participation de la Divinité? C'était là la diflicullé soulevée en dernier lieu par Macédonius, et qui allait offrir une retraite au noyau très-réduit des semi- Ariens, chassés de leur position primitive par les traits croisés d*Alhanase et d'Aétius *.
Toutes ces divisions, contenues dans la dernière année du règne de Julien par l'angoisse commune de tout ce qui portait le nom de chrétien, éclatèrent de nouveau lorsque le fardeau qui pesait sur la tête, de chacun se trouva soulevé. Aussitôt que Ton sut qu'il y avait un empereur chrétien, ce fut parmi les hérétiques de toutes nuances à qui s'emparerait le premier de son esprit. Déjà, à Ëdesse, avant qu'il fût parvenu à Anlioche, Jovien avait rencontré deux ecclésiastiques de sa parenté, nommés Candide et Arrien, qui étaient de la secte d'Aétius et venaient lui parler en faveur de leur maitre. A Antioche méme^ on lui remit une lettre signée des principaux semi -Ariens, Basile d'Ancyre, Sylvain de Tarse, et d'autres qui le priaient au contraire de se garder de la doctrine d'Aétius et des Anoméens, d'en revenir à ce qui avait été décidé par le concile de Séleucie, ou bien de convoquer lui-même un nouveau concile auquel ils offraient de venir à leurs propres frais. Ils étaient prêts à partir, ajoutaient-ils, et s'ils ne