‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 96 sur 324 · Philost., m, 27. — JuL, Epist. (Ed. Span.), p · texte numérisé non relu

Philost., m, 27. — JuL, Epist. (Ed. Span.), p

Sur ce point aussi, par conséquent, la conduite de Julien paraissait pleinement justifiée. Et cependant^ ni la police de Gallus, ni celle de Constance, n*avaient réussi à tout connaître. Il est des plaies, en effet, qu'aucun œil humain, pas même le regard perçant de la jalousie , ne peut sonder jusqu'au fond. Dans les profondeurs de cette âme ravagée par un feu intérieur et pleine d'une ardeur sauvage, mais comprimée, nul ne pouvait démêler tous les sentiments que faisait nattre, tous les artifices que suggérait une oppression commencée avec la vie. Personne ne savait, par exemple, que, pendant que le royal élève suivait les cours d'un professeur chrétien,il se procurait secrètement les leçons, les discours de libanius, passait ses veilles à les étudier, jusque-là qu'il mit dérobé les secrets de composition du maître, et fouvait imiter sa façon d'écrire de manière à tromper les plus habiles \ Nul ne savait non plus jusqu'où était ^ée l'intimité du prince avec les philosophes alexan^ drins, très- mystérieux eux-mêmes sur les replis de leur doctrine. Voici pourtant ce qui s'était passé dans ces confidences, dont Eunape avait gardé la tradition, et qui décidèrent , à Tinsu de tout le monde, delà destinée du dernier neveu de Constantin.

*• Liban., Or., 10, p. 263, et Or., k, p. 152. L'abbé de la Bléterie, 'apportant ce trait de la vie de Julien, ajoute que cette ressemblance » retrouve en effet entre les écrits de l'empereur et du sophiste, mais ■ ^ bean, et de la manière qu'un homme de qualité qui parle bien, * 5in8 affectation, peut ressembler à un rhéteur qui s'étudie à bien

■ parler. »

C'était à Pergame, dan?; la retraite du vieil .Edesius, le disciple chéri de Jamblique, héritier à la fois de sa renommée et de ce mélange de superstition et de science dont ce philosophe avait fait, nous l'avons vu, malgré la résistance de Porphyre, le symbole commun et le grand moyen de popularité des Alexandrins ^ JEdesius était un vieillard prudent, très-troublé du malheur des temps, qui avait toujours devant les yeux le sort du philosophe Sopatre , massacré à Constantinople ; qui ne cultivait la science qu*en tremblant, et s'était laissé faire en quelque sorte violence par la renommée. Il était fatigué, et voulait fmir ses jours en paix. Julien, en s'empressant auprès de lui, le flattait sans doute, mais rinquiétail. Sans refuser précisément de l'instruire sur les principes généraux de la philosophie platonicienne, que Julien d'ailleurs pouvait étudier dans les livres de Plotin et de Porphyre, il aurait redouté de l'initier lui-même aux pratiques secrètes de l'extase et de la théurgie; il aurait craint de paraître quitter le métier encore licite de philosophe païen, pour la profession déjà si sévèrement défendue, de magicien et d'enchanteur. Mais Julien, doué d'un esprit perçant/ devinait qu'on ne lui disait pas tout, et soupçonnait quelque mystère. Las enfin d'éluder toujours ses questions pressantes : ec Aimable enfant de la sagesse, lui dit un jour iEdesius (laissez-moi vous nommer ainsi, car je

i. Voir plus haut, p. 171 ctsuiv.

vois en vous son image), vous connaissez mon âme, mais vous voyez aussi combien ce corps , qui est son organe, est déjà atteint de dissolution, et près de retourner à la substance dont il est sorti. Laissez-moi, adressez-vous à mes enfants. Ce sont eux qui sauront vous rassasier de toutes sortes de sciences et d'instructions. Et quand ils vous auront permis de puiser à la source des mystères, vous rougirez de n'avoir été jusqu'ici qu'un homme, et d'en porter encore le nom. Je voudrais que Maxime, ou Priscus, fussent ici; mais l'un est à Éphèse, et l'autre en Grèce. Je n'ai auprès de moi qu'Eusèbe et Chrysanthe : parlez-leur, et ménagez ma Tieillesse. »

Renvoyé ainsi du maitre aux élèves, Julien avait per-

sisté dans sa recherche. Les deux disciples lui avaient

fait de longues leçons, mais toujours renfermées dans le

cercle des idées purement philosophiques. Ils lui avaient

développé de nouveau, sous mille formes différentes, la

théorie delà triade, les qualités diverses des trois hypo-

stases divines, le saint enthousiasme produit par la vertu

et la vérité. Arrivés là, ils s'arrêtaient avec affectation :

« Voilà, disaient-ils, tout ce qu'il y a de certain et de

^lide. Quant au reste, ajoutaient-ils, ce peuvent être

des illusions des sens, des œuvres de prestidigitateurs;

il faut les laisser à ceux qui ont commerce avec les

puissances matérielles. » Ces réserves excitaient déplus

eu plus la curiosité de l'impatient élève, a Que veut

donc dire Eusèbe, dit-il enfin un jour à Chrysanthe,

et qu'est-ce que cette përoraisou obligée de tous ses discours? — Demandez-le-lui vous-même, reprit Chrysantbe : s'il le veut, il peut vous le dire, to Directemeot pressé, l'autre maître se défendit longtemps; puis feignant de céder malgré lui à l'insistance des questions qui lui étaient adressées : a Je veux vous parler, dit-il, de Maxime, notre collègue, qui est l'un de nos meilleurs et de nos plus précieux docteurs; mais l'excès de son grand esprit lui fait dédaigner nos démonstrations, et il tombe par là dans de grandes singularités. Il n'y a pas longtemps, par exemple, qu'il nous a fait tous venir dans le temple d'IIécate, pour être témoins d*un fait étrange. Quand nous fûmes entrés et que nous eûmes adoré la déesse : Asseyez-vous, nous dit-il, mes amis, et voyez ce qui va se passer, et combien Je vais être élevé au-dessus du vulgaire. A peine, en effet, fûmesnous assis, qu'il fit brûler un grain d'encens, chanta je ne sais quel hymne, et nous vîmes la statue de la déesse qui commençait à lui sourire. Et comme nous étions effrayés de cette vue étrange : Ne soyez pas éma& pour si peu de chose, nous dit-il ; vous allez voirless* flambeaux prendre fou d'eux mêmes dans les mainsde la déesse. Et il n'avait pas fini de parler, qu'un éclair \ûnt en effet allumer les flambeaux. Ce prodige, digne du théâtre, nous a causé, il est vrai, quelque émotion, mais nous sommes depuis rentrés dans le doute et la réserve. Faites comme moi ; que ce ne soit pas là ce qui vous séduise; il n'y a de grand que la purification

de la raison. — Restez avec vos livres, s'écria brusquement Julien, et grand bien vous fasse: pour moi, j'ai trouvé Tbomipe que Je cberche *. »

C'était le cri de Tâme qui se révélait. Séduit, dès sa jeunesse, par les gracieuses Gelions de la Grèce ; atteint d'un dégoût croissant pour la foi de TËvangile, qui ne lui était apparue que dénaturée par Thérésie et transmise par les geôliers de son enfance et les meurtriers de son père; fatigué des subtilités dogmatiques des Ariens, dont le langage barbare ne servait qu*à couvrir les raffinements de la flatterie; attiré par les charmes de Platon et d'Homère, Julien, pourtant, n'était pas né pour vivre à l'ombre d'une école, dans l'adoration d'une littérature surannée. Tout épris qu'il était des vertus et des monuments d'un autre âge, il demeurait, au fond, de son temps et de sa famille. Il appartenait à un siècle que le doute avait lassé, à une race qui avait besoin de croire et d'agir. Le sang de Constantin courait en bouillonnant dans ses veines. Les creuses amplifications de la rhétorique, la métaphysique même, avec la sécheresse de ses abstractions, n'auraient pas longtemps satisfait son ardeur. En lui ouvrant par l'extase les portes d'un monde imaginaire, en captivant par les enchantements de la magie son iifiagination et ses sens, Alexandrie pouvait tromper du inoins, si elle n'apaisait pas la soif de son âme. Il ne

*. Eimape, loc, cit., p. 404, 495.

lui suffisait pas de penser, ni même de parler et d'écrire: il lui fallait aimer à tout prix, soit la vérité, soit Terreur. Et pour maîtriser toutes les forces (Je son être, il fallait joindre les émotions de la foi à celles de l'art, et mêler Tencens des sacrifices aux fumées de la poésie et de la gloire.

<( Julien, poursuit Eunape, courut donc à Éphèse, auprès de Maxime » , et il trouva dans ce héros de la secte alexandrine rinterprcte le mieux fait pour séduire un nourrisson d'Homère. Avec ses yeux brillants, sa barbe blanche, sa voix forte et.harmonieuse, son langage cou* lant et poétique, Maxime, enfant de TAsie-Mineure, rappelait Chrysès ou Démodocus. Ce fut cet interprète des dieux qui le premier initia Julien à tous les arcanes de leur culte. Il descendit avec lui dansc^s grottes souterraines, où les esprits surnaturels, décorés de tous les noms des dieux du paganisme, passaient pour apparaître aux regards fascinés de leurs enthousiastes adorateurs. Les écrivains chrétiens racontent, sans pourtant Taffirmer , que la première fois qu'une conjuration de ce genre fut faite devant Julien^^le novice effrayé d*un bruit épouvantable qui retentissait dans la caverne, des spectres de feu qui voltigeaient dans l'air, des brouillards de vapeurs qui se répandaient de toutes parts, et cédant à une habitude d'enfance, fit machinalement le signe de la croix. A l'instant toute la fumée se dissipa, et tout rentra dans le calme. Par deux fois, le même prodige fut renouvelé et céda devant la même précaution. Qu'est

' ceci? dit à Maxime Télève tout étonné : les esprits ont-ils donc peur de ce signe? — Non, dit le matlre; mais ils en ont horreur, et des deux puissances, c'est la pire qui l'emporte*. Rassuré par cette explication, entraîné par Texemple de son maiire, Julien s'enfonça* chaque jour davantage dans les profondeurs d'une mystique moitié païenne, moitié philosophique, h la fois populaire et savante, et ce fut alors, dit Libanius, que « brisant comme un lion les liens qui l'enchaînaient, il embrassa la vérité au lieu de l'erreur, le culte véritable au lieu de l'adultère, et les vieux maîtres au lieu des novateurs téméraires qui les foulaient aux pieds ^. »

G'étuit dans cette disposition d'âme, si soigneusement

Cachée et dissimulée par tout son extérieur, que l'avaient

Burpris la mort de Gallus et l'ordre de se rendre à la

Cour. Nulle plainte, nulle apologie de son malheureux

Trère, ne s'étaient échappées de cette bouche prudente.

Quoique son langage fût assez digne et exempt de flatterie

excessive envers Constance, pas une de ses paroles n'avait

^té de nature à fournir une arme contre lui ^. Mais ou-

Uié dans quelque coin du palais, languissant dans une

demi-captivité, quelles pensées avait-il silencieusement

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