Tliéod
i. Eonape, loc. cit. — Liban., Or., 4, p. 175, et 10, p. 265. Poursuiirant sa métaphore, le rhéteur ajoute que Julien étant demeuré chrétien en apparence, au rebours de Tapologue antique, ce fat le lion qui garda la- peau de l'àne.
3. Liban., Or., 12, p. 267. Julien se vante, dans son discours à Thénûstios, p. 465 , que dans les lettres qu*il étirivait alors, on ne trouverait aucune trace de pusillanimité : i rairuvôv, i Xîav â^^vt;.
284 LA JEUNESSE hE JULIEN.
nourries! quelle impression avait produite sur son esprit déjà prévenu, le bruit des débats de l'Église et des incertitudes de ses membres, rapporté dans sa retraite par des témoins malveillants! Quand il se promenait dans Milan, à quelques pas devant les gardes qui ne le perdaient pas de vue, combien de fois en passant près de la basilique, avait- il entendu Técho des rumeurs populaires, et les éclats de voix de la discussion du concile! Et la mémoire toute nourrie des dédains de Tacite et de Cicéron, que n'avait-il pas senti, que n'avait-il pas soufTert, en voyant ainsi la majesté romaine compromise dans les déchirements d'une secte juive! De quel ceil méprisant avait-il lu sur les murailles l'édit impérial contre Âthanase , mélange de dialectique subtile et de brutalité arrogante, signé d'une main parricide! Combien de fois, en levant les yeux vers le ciel, avait-il vu se dresser entre le Dieu de Constance et lui , l'image sanglante d'un père qu'il n'avait pas connu, et d'an frère qu'il n'osait pleurer !
Au bout de six mois d'attente, fatigué de sa longue réclusion, Julien imagina de s'adresser à l'impératrice, dont la bonté était connue. Sa pétition était modeste : il demandait à retourner en Asie-Mineure, où il avait quelques affaires, et de là en Grèce, pour y reprendre ses études chéries. Euséi>ie s'intéressa à sa jeunesse et à SOS malheurs, et, bien convaincue de son innocence, elle lui fit obtenir un entretien de l'Empereur, où il s'exprima avec convenance, et produisit une impression
favorable sur son redoutable parent. A la suite de celle entrevue^quifut unique (car TeunuqueEusèbe, craignant toute influence étrangère, ne voulut pas qu'elle se renouvelAi)» Julien obtint enfin ce qu'il désirait. On lui permit de se rendre, non en Asie, où l'on craignait probablement ses nombreuses relations, mais à Athènes, ville d'études et non de politique. Il se mit en route, après quelques délais, vers le printemps de 355, au moment même où commençait la grande persécution de l'Église *.
(X Athènes, dit un Père, est une ville très-dangereuse pour le salut : ainsi en jugent du moins, et non sans raison, les hommes les plus pieux. Elle regorge, plus que tout le reste de la Grèce, des richesses de Mammon, je veux dire des idoles; et il est difficile de n'être point entraîné dans l'erreur par leurs panégyristes et leurs^ défenseurs '. r>
Transporté dans cel asile des Muses, au pied de ^'Acropole et du Parthénon , près du temple qui relentissait encore des vers de Sophocle, sur celte agora ^u*ébranlait l'écho des paroles de Démoslhènes, Julien ^l^espîra pour la première fois avec délices un air qui radimait ses sens et qui remplissait sa poitrine. En peu de %^mps, par son rang aussi bien que par ses talents, il "devint le héros de ces écoles brillantes qui animaient la
1. JuL, Or., 3, p. Î20; ad Athen., p. 501 ; ad Them., p. 479. —Amm. 1Utc.«xv^ 2. — Liban., Or.^ 5^ p. 176. Julien^ dans le passage cité de sa lettre à Thémistius, dit qu'on l'envoya à Athènes^ parce qu'il n'y
Iiossédait ni un champ ni un jardin.
î. S. Greg. Naz., Or., xuii, îl.
ville de leurs tournois d*éloquence et de leurs jeux d'adresse. Sophistes, rhéteurs, élèves, tout Je monde s'empressait autour de lui. C'était pour tous un cbanne inattendu d'entendre la langue des poètes et des écoles, ridiome natal du sol attique, parlé avec grâce et dignité par une bouche royale. Lutter d'éloquence, ou discuter de métaphysique avec un prince; le voir admirer des temples, verser quelques larmes sur leurs ruines, quelle consolation pour les sectateurs fidèles, mais humiliés, des divinités déchues! On ne le pressait sans doute pas trop de s'expliquer : on ne s'étonnait pas de le voir encore commenter les Écritures et suivre le culte chrétien. On sentait la sympathie dans l'accent de sa voix et dans le tour de sa pensée, avec cette perspicacité discrète qui est le partage des faibles et des vaincus. Et puis, le soir, quand l'ombre était venue, quand l'œil du gouverneur ou des curieux ne pouvait plus le suivre, ne disait-on pas ({u'on le voyait souvent se rendre au temple d'Eleusis, où siégeait le pontife le plus renommé de la Grèce, l'héritier des mystères de la bonne déesse, et le correspondant actif et zélé de tous les philosophes asiatiques? Puis on se passait, pour le lire avec émotion, uu discours composé par le prince lui-même au sujet d'un différend survenu entre les villes de Corinlhe et d'Argos. Ce petit écrit aurait pu être composé par un païen de profession, tant on y parlait avec respect des souvenirs homériques d'Argos et des jeux séculaires de Corinthe. Il n'en fallait pas davantage pour que tous les dévots du vieux culte
offrissent en secret des sacrifices aux dieux en faveur du jeune prince et de son prochain avènement à l'empire *.
Ces succès, ces honneurs, ces jouissances d'artiste, ces extases de croyant surexcitées par de secrètes opérations magiques, tout contribuait à plonger Julien dans une sorte d'ivresse : mais n*osant s'y abandonner tout entier, par un reste de prudence, et par la crainte des regards qui le surveillaient; tour à tour excité et contenu, rongeant son (rein et prêt à le briser, il éprouvait dans tout son être un ébranlement qui se trahissait dans son attitude. « Je le regardais, disait plus tard un de ses camarades d'étude, et je voyais une tète toujours en mouvement, des épaules branlantes et agitées, un œil égaré, une démarche chancelante, un nez en l'air
qui aspirait l'insolence et le dédain Et je me disais :
Qael monstre Rome nourrit-elle ici ^? »
Ce jugement sévère partait d'un petit groupe d'étutliants choisis, auxquels Julien ne dédaignait pas parfois ^e s'associer pour certaines études; car, s'ils étaient trèsafférents dans leurs mœurs du reste de l'école, ils sui- "^aient les mêmes leçons et tenaient le premier rang dans tous les genres de science. C'étaient des enfants
1. Liban., Or., 5, p. 176; 10, p. 268. — EuQ., Vit. soph.y p. 495.— Le discours en faveur des Argiens a été publié par Spanheim dans 80D édition des œuvres de Julien, p. 407. Ce savant éditeur l'attribuait comme Godefroy, Cod. Tfieod., u, t. 25^ 1. 30^ à une époque postérieure de la vie de Julien. M. Desjardins^ suivant l'éditeur allemand des lettres de Julien, nous parait avoir heureusement rectifié cette date.
t. s. Greg. Naz , Or., v, Î3, 24.
de familles chrétiennes de TAsie-Mineure, chez qui la pureté de la foi et des mœurs était héréditaire. Ils vivaient quatre ou cinq ensemble \ se tenant à part des plaisirs, des jeux et des rivalités de leurs collègues, tout entiers au travail, à Tamitié et à la prière. Deux en particulier se faisaient remarquer, Tun par la gravité de son caractère, l'autre par l'heureuse facilité d'une imagination ardente. Ils se nommaient Basile et Grégoire, nés tous deux en Cappadoce, le premier d*une famille noble de Césarée, qui comptait des martyrs parmi ses aïeux et des évéques parmi ses membres, et dont le chef professait avec éclat l'éloquence dans la province de Pont^; le second, originaire de la petite ville de Nazianze, enfant d'une mère toute sainte qui, unie à un mari encore païen, en avait fait, par ses prières et par ses jeûnes, un chrétien, puis un saint, et enfla un évéque. Le père de Grégoire, qui se nommait comme lui, avait reçu tardivement, à Nazianze même, le baptême, et ensuite la dignité épiscopale^ Réunis à Césarée d'abord , puis à Athènes , Grégoire et Basile s'étaient pris l'un pour l'autre d'une de ces amitiés passionnées qui enflamment la jeunesse, fleurs du printemps ^, qui
1. Ou voit par les lettres de saint Basile, qu'il y avait uu assez graiid uouibrc d'écoliers chrétiens à Athènes. Il cite plusieurs de ses amis avec qui il avait étudié.
2. S. Grec. Naz., Or., xuii, passim, — S. Greg. Nys., Vita Macrinm tororis.