‹ L'Eglise et l'Empire Romain au ive siècleChapitre 45 sur 137 · Cic, de Divin., i, 18; ii, 41; i · texte numérisé non relu

Cic, de Divin., i, 18; ii, 41; i

3. Columelle, i, 8. — Mart., vi, 50. — Tibul., i, 2, v. 41 HoA,

Sat., I, 8, V. 22 et suiv. Epod., 5. — Ovide, Héroïde 6, v. 91.

trois quarts, assurément, étaient étrangers aux cultes légaux *•

Le polythéisme ofTiciel avait été longtemps pour toutes ces superstitions à la fois sévère et dédaigneux. Rien n'égalait le mépris avec lequel un augure, qui venait de chercher la volonté divine dans les entrailles d'une victime, parlait d'un Chaldéen qui essayait de la lire dans les astres. Cicéron était pontife quand il écrivait le Traité De Divinatione^ où le défenseur même des augures raille sans pitié tous les calculs de Tastrologie judiciaire. Dn initié des mystères d'Eleusis était sérieusement scandalisé désenchantements d'une magicienne de carreleur . Mais ces orgueilleuses inconséquences n'empêchaient pas la superstition d'être le fruit naturel de l'idolâtrie ; et malgré le mépris des gens instruits, les pratiques mystérieuses n'avaient jamais compté autant de sectateurs que dans les derniers jours de l'empire. La littérature de cette époque est très-riche en récits de sorciers, 3t les ouvrages d'Apulée lui-même ne sont guère qu'une mite de contes de ce gei^re. Mafernus dédiait à Constantin iin traité où l'astrologie était déduite par principes et élevée à l'état de science mathématique. Maxence, à la veillf de combattre, avait eu recours à de$ sacrifices infâmes et sanglants. Il y a plus, l'esprit nouveau que le christianisme répandait autour et en dehors de lui, les aspira-

1. Il y a un exceUent exposé de toutes les superstitions en vogue sons l'Empire dans Marckhardt, faisant suite à Becker. Handbuch def Rœmischen Alterthûmer, t. it, p. 99-130.

lions d'un spiritualisme mystique qu'il inspirait même à ceux qui n'adoptaient pas son symbole, s'accommodaient mieux de superstitions indécises qui ne , s'assujettissaient à aucune règle fixe^ qui se prêtaient à toutes sortes d'interprétations symboliques , que des solennités légales où tout était trop public, trop clair et trop précis. Aussi, pendant toutle cours des persécutions, la tactique ides adversaires du christianisme avait-elle été de ranger la doctrine chrétienne parmi les sciences occultes. On avait longtemps poursuivi les chrétiens comme des sorciers, et s^nalé les progrès de leur culte comme ceux d'une magie orientale.

Mais le christianisme vainqueur venait de repousser avec éclat cette solidarité. Lesédits répétés de Constantin avaient frappé, à plusieurs reprises-, précisément cette partie des croyances vulgaires que ne protégeait pas l'a*-, torité d'un culte officiel : ses coups, qui épargnaient le polythéisme légal , avaient porté sans ménagement sor toutes les superstitions de contrebande. Les magiciens, les devins, les enchanteurs^ sentaient toute la rigueur du pouvoir nouveau. Une inimitié commune les rapprochait alors naturellement des prêtres païens qui les avaient si longtemps méprisés. Et des alliés, maîtres d«s imaginations populaires, qui entraient dans toutes les cabanes des pauvres, que mandait souvent, dans ToHibre, une grande dame amoureuse ou un ambitieux trompé, qui savaient à leur gré effrayer ou séduire,

étaient point à mépriser pour une cause obligée, sous

TRANSFORHATION DU PAGANISME. 155

peine de mort, de disputer au clergé chrétien la confiance des masses et des simples.

Certains cultes étrangers, d'ailleurs, admis et même fort de mode dans les rangs supérieurs de la société romaine, pouvaient servir de trait d'union entre la ma* gie et la religion et ménager dans cette alliance la dignité compromise du sacerdoce. Sans prêter aux étymologies trop d'importance, on peut croire que ce n'était pas sans raison que toute la sorcellerie antique avait reçu de la langue populaire un nom qui la rattachait à la religion nationale des Perses. Entre un magicien et un mage la langue latine fait à peine une différence. Et en etiet, tandis que la philosophie cherchait volontiers à faire remonter aux symboles de l'Egypte l'origine de ses théories ou de ses chimères, la superstition se mettait de pré- »férence à couvert derrière les cérémonies empruntées au culte de Zoroastre. Le rôle avoué que le système théogo*^ nique du sage perse faisait jouer au principe du mal, la îutte qu'il croyait reconnaître entre des génies contraires se combattant sur le théâtre du monde, semblaient justifier à merveille les pratiques occultes dont le but est d'évoquer ou de conjurer la puissance des esprits malfaisants. Aussi toute magie était ou passait pour être d'origine persane. Or, c'est précisément à cette époque et concurremment avec tous les progrès du christianisme, qu'on voit un rameau détaché du culte des Perses, depuis longtemps naturalisé dans l'empire, prendre, sans motif apparent^ un développement considérable, qu'attestent à la

fois des inscriptions recueillies dans les provinces les plus diverses, et les invectives répétées des docteurs de l'Église : c'était le culte de Milhra, dieu du soleil, le premier des bons génies, le médiateur entre Thomme et le principe suprême de tout bien.

Les > recherches des savants n'ont point suffisamment éclairci la nature et Torigine de ce culte. La place que tient le dieu Mithra dans la théogonie de Zoroastre^ demeure un problème livré à leurs discussions et dont l'histoire générale n'a point d'ailleurs à s'enquérir *. Mais le fait à la fois certain et curieux que tous les monuments démontrent, c'est que^ presque seule de toutes les religions de l'empire, l'adoration de Mithra croissait, au milieu de la décadence universelle des dieux, en publicité et en importance. Son introduction datait à Rome des derniers temps de la république, de la guerre des Pirates soutenue et achevée par Pompée ^;

1. Voir à ce sujet Sainte-Croix, Mystères du Paganisme, avec les notes de M. de Siicy, vol. ii, p. 121 et suiv.; Mémoires de l[ Académie des inscnp' lions et belles-lettres, t. xvi, p. 272 et suiv.; t. xxix, p. 120 et suiv.; Hammer, Mémoire académique sur le culte solaire de Mithra, Caen^ 1833, ch. I. — Cet écrit contient d'excellentes indications sur tous tel textes des auteurs anciens et modernes, relatifs au culte de Mitlua* p. 190. — De ces diverses dissertations il semble résulter, pour un appréciateur ignorant, que Mitkra était une divinité antérieure au système de Zoro^stre, à laquelle on avait fait assez irrégulièrement place dans la théogonie renouvelée de ce grand sage. Les Romains le prenaient volontiers pour le dieu du Soleil, et rassimilaient à Apollon. Mais te soleil est plutôt un des emblèmes de la nature de Mithra^ que sa personnification. Voir aussi les mémoires de M. Lajard^ Pans 1847, sur te culte de Mithra.

a. Plut., Pompée, ii.

TRAWSFORMATION DU PAGANISME. 157

son adoption officielle , du règne de Trajan * . Mais sa vaste difiusion ne commence qu'avec le règne, des \ntonins, et on la suit, presque sans décroissance, jusqu'à la fin même du iv^ siècle. On rencontre les emblèmes milhriaques, les deux porte-flambeaux, le lion, le corbeau, le griffon, le taureau mystérieux, sur les ruines des anciens monuments d'Italie, d'Helvétie, des Gaules, de Germanie, de Norique, de Pannonie, du pays des Daces^. On voit jusqu'au milieu du règne de Constance, des consuls, de hauts dignitaires de l'État, prendre sur les inscriptions, à côté du litre de leurs fonctions, celui des charges sacerdotales bizarres dont ils étaient investis dans ce culte exotique ^ Le temple, ou comme on l'appelait, l'antre de Mithra, subsistait dans les souterrains du Capitole et ne fut fermé que sous le règne de Gratien. Cette popularité n'était point due à l'appât du plaisir ou de la licence. Nulle initiation, au contraire, n'était plus longue et plus laborieuse : douze épreuves tentaient la patience et le courage des novices. Il fallait

i. Hammer, p. 21.

2. Hammer, chap. vu, analyse avec soin plus de c[aatre-yingts de ces monuments trouvés principalement dans le Tyrol et en Transyl- Tanie. I^ plus considérable est à la villa Borghèse à Rome.

3. Voir la collection de ces inscriptions dans le même chapitre d'Hammer. Sous le n» 13 on voit des questeurs; sous les n»» 30 et 31, des Clarissimes dédier des monuments à Mithra, en se servant des mots consacrés : Tradiderunt Heliaca, hierocoracia, leontica, etc., correspondant aux degrés d'initiation représentés par les emblèmes du soleil, des lions et des corbeaux. Les incriptions sont pour la plupart des années 344, 347, 350, etc. — Beugoot, Destruction du Paganisme, t. i, p. 160. — Voir Orelli, /n5cr. lat. ampL coll., 1. 1, p. 344 et suiv.; 406 et suiv.

Î58 transformation' du t>A6ANISBIE.

traverser une rivière à la nage, se précipiter dans le^&o; souffrir la faim et la soif, endurer la fatigue et le firoid, s'exposer à des coups de fouet répétés *. A chacune d( ces épreuves correspondait un degré d'initiation figura par l'image d'un animal symbolique. Quelque chose devait donc évidemment attirer les âmtîs vers ces mystères, en dépit des rigueurs de leur abord, et ce ne pouvait être que la ressemblance, soit artificielle, soit fortuite qu'ils présentaient avec certaines doctrines du christianisme, et l'emprunt qu'ils avaient faits d'un cer tain nombre de ses cérémonies. On y retrouvait une sorte de baptême pour la purification des péchés, une onction d'huile sainte qui rappelait la confirmation; deux ordres de sacrifices, l'un sanglant, consistant dans l'immolation d'un taureau et reproduisant ceux de l'ancienne loi juive, l'autre se bornant à une oblation de pam et de vin pareille à celle de l'Eucharistie ^. Ce sont les docteurs chrétiens eux-mêmes, c'est Tertullien, c'est saint Jérôme qui signalent ces ressemblances, non sans quelque inquiétude. Cette imitation visible leur fait redouter une rivalité dangereuse. Et en efiet, des espérances d'une vie future plus nettement exprimées que dans les religions ordinaires de l'antiquité; des aspirations ardentes vers une régénération morale; la promei«se de la rémission des péchés et de la purification de l'àme, fei-

i . s. Grég. Naz., Or, iv, 70, avec les scolies d'Elie de Crète.

2. TertulL, de BapL^ 5 ; de Prœscriptione hœreticorum, 40. — S. Justim DialoguscumTryphone,10; ApoL, i, 66.— S. Jér., ad Lœtam epi8t.,c0' — Orig., adv. Celsum, i, 22. — Firm. Mat., De error, prof. reU, cb. 88»

saient en culte de Mithra comme une contre-épreuve affaiblie du christianisme \ plus propre peut-être qu'aucune autre forme du polythéisme à soutenir la lutte contre la religion nouvelle. De là sa faveur marquée parmi les magistrats et les courtisans qui n'avaient pas, encore désespéré du triomphe des dieux. Pour tenter de nouveaux combats contre le Christ, on espérait trouver en Mithra un puissant auxiliaire.

Telles étaient les forces diverses, considérables mais divisées, dont disposait encore le paganisme. C'était une [ armée puissante, mais en désordre et débandée. Pourtant , qu'une doctrine prit naissance dans le sein de la philosophie, assez vaste pour tout embrasser dans son sein; qu'un chef s'élevât dans l'empire, assez énergique pour tout réunir sous une seule main, un dernier effort était encore possible et un dernier espoir était permis.

Ce système , «l Wentot ce chef se trouvèrent. C'est du sein de la nouvelle école philosophique d'Alexandrie qu'ils devaient sortir.

Nous avons fait connaître le but que s'était proposé cette philosophie. C'était, on l'a vu, un système destiné

1. Tertull., dePrœscript.,ibid. Et imaginem resurrectionis induit.— S, Justin, Dial. cum Tryph. loc.cit., Quandoautemex virginegcuitum ■ andio Perseum. — L'idée de Tenfantement de Persée par nue vierge tenait une grande place dans le culte de Mithra, et c'était à cette tradition, évidemment d'origine chrétienne, que se rattachait le grade mi- , fhriaque intitulé Persica, On trouve aussi sur des inscriptions mithria- ^ ^es ces mots d'apparence chrétienne : In œtemum renatus. (.Ûielli, p. 409, inscr. 2352.)

à réunir dans un vaste éclectisme toutes les doctrines de spiritualisme et de morale élevée qu'avait produites la science des Grecs. La subtile dialectique de Técole d'Élée, la Théodicée de Platon, moins nuageuse et plus accessible à Tintelligence humaine, la métaphysique solide et raisonnée d'Aristote : toutes ces formes diverses de la pensée grecque, parties d'une aspiration commune vers Tinfini, mais longtemps séparées par des querelles d'école , Plotin et ses disciples avaient entrepris de les pacifier par une ingénieuse conciliation. Ils avaient poursuivi celte tentative de paix à tous les degrés de la science, depuis l'analyse des facultés de Tàme jusqu'à la description de la nature de Dieu. Leur Dieu triple

et un, pâle contrefaçon de la Trinité chrétienne, résumait dans sa multiple nature les trois formes que la Grèce avait fait prendre à l'idée de Dieu : Tabstraite unité de Parménide, le Démiurge du Timée et le moteur immobile du philosophe de Stagyre'^.Ala faveur de cette union, plus nominale que réelle, les diverses sectes philosophiques avaient momentanément posé les armes; et bientôt , réunies plus efficacement encore par une haine commune, elles avaient tourné contre le chris*. tianisme vainqueur leurs forces trop longtemps épuisées par des luttes intestines.

Ce qu'elle avait fait pour la philosophie , l'école néoplatonicienne d'Alexandrie était fatalement appelée à

1. Voir Premièie partie de cette hisioiie, 1 1, p. 860 et sniv.; d t iii Éclaircissemeiit A, p. 417-425.

TRANSFORHATION DU PAGANISME. 161

ressayer tôt ou tard pour le culte. Elle devait tenter, entre les religions diverses, la même conciliation éclectique qu'elle avait su habilement faire régner entre les systèmes métaphysiques. La polémique qu'elle avait entreprise contre le christianisme, la popularité dont elle jouissait dans les rangs des païens, tout lui faisait un devoir et presque une nécessité de devenir ainsi le point central et comme la citadelle du polythéisme aux abois. Longtemps, il est vrai, elle avait hésité à descendre dans Tarène populaire. Fortement attachée aux formes extérieures du vieux culte qui représentait pour elle le brillant passé de la Grèce, elle éprouvait pourtant pour les pratiques de la religion commune le dédain secret qui convenait à une héritière de Socrate et de Cicéron. Plolin, Porphyre même, bien qu'ennemis très-déclarés du christianisme et respectant dans la religion établie le soutien de l'État et la tradition des ancêtres, n'étaient au fond que des déistes déguisés; ils toléraient la pluralité des dieux comme un utile préjugé, et ne voyaient dans les récits de la mythologie que des symboles poétiques de vérités cachées au vulgaire. Mais ces rapports de politique et de politesse, composés d'hommages extérieurs et Ide réserves discrètes, qui avaient subsisté si longtemps entre la philosophie et la religion grecques, ne pouvaient plus être maintenus par ces temps d'orage où tout périssait dans le même tourbillon. Une alliance plus intime était nécessaire pour faire face à une destruction menaçante. Le polythéisme décrédité demandait aux philoso- III. VK

162 T»ÀI»SFeilHATION DU PAGANISMB.

phes de le relever dans l'estime des sages. La philosophie détrônée avait aussi besoin elle-même de chercher (les appuis dans la foi populaire. Unir fortement ces débris de religion et de philosophie vaincues, enlacer l'un à l'autre tous ces tronçons, c'était la condition indispensable pour tenter de nouveau une lutte désespérée. L'école alexandrine le sentit et entreprit cette tâche son» les yeux mêmes et malgré la répugnance de Porphyre. Deux doctrines en particulier» empruntées à la métaphysique et à la psychologie de Plotin lui-même , pouvaient se prêter, pour le but qu'il s'agissait d'atteindre, à une interprétalten élastique. Des trois personnes oo hypostase», l'Uinté , Plntelligence et l'Ame, qui consti* .^ tuaient, dans le système néeplatonicien, la triple unité L du Dieu suprême^uoe seule communiquaitavec le mondfr dont elle avait réglé et mainteuaiL l'ordonnance : c'étaR ^ l'Ame, unique canal de communication entre Tinfini et le fini, entre l'éternité et le temps, entre l'être pur et absolu et les phénomènes changeants d'un monde mobile» L'Ame divine était l'auteur direct de l'univers sensible. Mais cette ftme elle-même, seule personne divine en re* lation avec le monde, ne l'avait pas fait sortir du néant tout entier, et d'un seul coup, par un fiai créateur» k l'exemple du Dieu de la Genèse. G*étaitau contraire p«r une série d'émanations, par une suite de chutes succei*

sivcs, que la vie, détachée de la triade suprême où elte résidait essentiellement, était venue enfin animer la m»^ tière encore informe dont I-univers était sorti. Une séri»

(Têtres intermédiaires s'engendrant Tun Tautre, une série d'âmes individuelles, comme on les nommait pour les distinguer de TAme générale et suprême, peuplaient ainsi tout Tintervalle qui sépare la nature de son premier et éternel pnincipe. Âa sommet de cette chaîne étaient les corps célestes, les astres glorieux et brillants; au centre, Tâme Bumaine ; le dernier anneau était formé par la matière brute et inorganique. Sur cette longue échelle il était facile, on le voit, de placer toute une théogonie pareille à celle d'Hésiode ou de Zoroastre. Au-dessus de Fhomme, au-dessous de luî, plus dégagés de la matière ou plus absorbés en elle, on pouvait imaginer des êtres protecteurs ou malfaisants, des dieux, des démons^ de&fénie». Tout TOlympe des Grecs pouvaii habiter à des degrés divers, mais à Taise, sur les pentes de cette dégsaàilwm de* Tétre. Pioti» kiirménc^ et sur'* tout Porphyre, ne s'étaient pas complètement refusés à des assimikitiofls de ce genre- Ils «vaieBt consenti plus) d'une fois à donner aux êtres supérieurs â nK)mme que reconnaissait leur phitosephrie le nom de» dieux de la Grèce, à attribuer aux astres, aux corps lumineux, par exemple, une action direct» non-seulement sur le mondr ^ysique,. mais sur la destinée des êtres raisonnable et morauï. Ces ambages d'une pensée enveloppée é& poésie avaient, il est vrai, dans Leur bouche, le caractère d'allusions symboliques pfutôt que d^une doc- Irise biea arrêtée ^^ Hjiiice les mains de leurs dis-

1. Ces très-rapides extraits, dont nous n'ignornnB Das rinsoffisaactt^

ciples il en devait être tout autrement. Ce qui n'était que Taccessoire pouvait devenir le principal; ce qui n'était qu'une concession faite à des préjugés populaires pouvait devenir le fondement de toute une doctrine, et par cette porte laissée ouverte, toute la mythologie, toutes les mythologies même, pouvaient rentrer avec les honneurs philosophiques.

Telle était la première planche de communication, le premier pont jeté , pour ainsi parler, entre la philosophie néoplatonicienne et le polythéisme. Mais ce n*était pas tout: récole d'Alexandrie ne faisait pas seulement descendre l'âme humaine, par une suite de chutes suc-

sont tirés du livre 5 des Ennéàdes de Plotin, et des traités de Porphyre, de Abstinentia et de Antro Nympharum, très-sayamment analysés par M.Jules Simon : Histoire de l'école d Alexandrie , 1. 1, p. 497 et suir.; t. II, p. 128 etsuiv. et par M. H. Vacherot, Histoire critique de t école et Alexandrie, t. i, p. 458 et suiv.; t. n, p. 105 à 110. Les questions se pressent dans la pensée devant ces importants sujets^ et ce n'est malheureusement pas dans une histoire générale qu'U est possible de les traiter, encore moins de les résoudre. Gomment, dans le système de Plotin, TAme créait-elle le monde? Est-ce par émanation, de manière à y rester mêlée et à en demeurer la substance commune ? Qu'est-ec que cette matière avec laquelle l'Ame communique, et dont la participation plus ou moins grande constitue les diverses catégories d'êtres? De quel genre d'existence est-elle douée, puisque l'Être absolu réside dans la triade divine, etc? Est-elle simplement le néant, le non-ètre?.» Et alors comment TÈtre peut-il entrer en rapport avec lui? D'où peuvent provenir des êtres malfaisants dans un système où tout être émane du Bien suprême et y reste attaché sans jamais s'en séparer complètement? etc., etc. Toutes ces questions auraient besoin d'être examinées, et sur beaucoup de points on ne pourrait arriver à une clarté qneb subtilité philosophique a souvent eu pour but de fuir plutôt que de rechercher. Mais on conçoit que nous ne puissions en aucune manière nous y arrêter ici. Voir aussi la savante traduction des Erméades dl M. Bouillet, Paris, 1857, et les dissertations qui la précèdent.

cessîves , des hauteurs de l'Être absolu : elle lui enseignait aussi à y remonter par l'étude et par la vertu. A Taide de la logique péripatéticienne et de la dialectique de Platon , par l'effort combiné des Catégories et des Idées, eîle élevait l'intelligence de l'homme jusqu'à ces notions du bien^ du beau, de l'Être, dont l'ensemble constitue la Divinité. Les sens, l'analyse, le raisonnement, toutes les facultés de l'âme, conjointement mises en œuvre et exercées avec puissance, conduisaient les disciples de Plotin jusqu'aux plus hautes régions de la métaphysique. Là, pourtant, se rencontrait un point que toutes les forces de la pensée seule ne pouvaient atteindre, un voile que la raison seule ne pouvait soulever. La première hyposlase de la Triade, l'Unité pure, le Bien par essence, l'Absolu exempt de tout phénomène et étranger à toute affection, l'Être sans nom, comment la connaissance humaine pouvait-elle l'aborder? Dans cet abîme aucun regard ne peut plonger : dans cette région du silence aucune voix ne peut se faire entendre. L'être créé, contingent, mobile, ne peut entrer eri aucune relation avec l'immutabilité pure. Aussi n'est-ce par aucune faculté humaine que l'homme, dans le système néoplatonicien, se met en communication avec cette suprême forme de l'Être divin : c'est au contraire par une faculté supérieure à lui, qui l'enlève à son essence, le transfigure et l'absorbe. Ce ((ue la raison ne peut ki faire connaître, l'extase le lui révèle. Sous le nom d'extase, l'école néoplatonicienne entend non une (a-

culte, mais un état de rame. C'est l'être individuel qui disparait et qui se perd dans la contemplation de l'être inûni dont il est sorti autrefois , auquel il doit retourner un jour. Un vif amour de la vérité, une soif de la posséder, suppriment pour un jnoment^ dès ici-bas, les limitesde la nature finie etlui |iermettent de s'abreuver et de se fondne dans la source même de son être. Ce n'est point alors l'âme qui connatt Dieu , c'est Dieu qui descend en elle : il n'y a pas deux êtres, l'un connaissant, l'autre connu; il n'y a plus, ponr parler le langage technique, un sujet et un objet de la connaissance; l'homme ne connaît pas Dieu, il est Mi Dieu pour un instant : l'éclair de l'extase, en le touchant, l'a déifié. II participe aux conditions de cette nature divine qui ne peut avoir d'autre objet d'amour et d'intelligence qu'elle-même, et pour qui être, aimer et penser sont une seule chose ^

Cette théorie de l'extase est le sommet de toute la doctrine néoplatonicienne. L'extase est le terme dernier de toute connaissance, et le couronnement de la vertu parfaite. L'extase n'estipas le partage de tout le monde. C'est par un patient amour du vrai , par une constantfi pratique du hien; c'est par la mortification des sens , le détachement des passions, c'est par le mépris du corps et de la terre , que le sage de Plotin doit mériter cette

1. Plotin., Ennéades, i, iv et vi. —Porphyre, Vita P/otini, — Jules Simon, 1. 1, p. 555 el snîY. — Vacherot, 1. 1, p. 584 et suiv.; t ii,* p. llf et suiv.

TRAN5P0RMATI0M DU PâGAIlIftHl. 167

anticipatiGD de l'immortalité divine. C'est en cessaflt d'être homme qa'ii peut se rendre digne de devenir Dieu. Des pratiques austères renouvelées de Pfthagore, excitées peut-être encore iMir l'émulation des exemples chrétiens y avaient seules révélé à Plotin l'existence de cet état surnaturel. Porphyre en traçait le tableau dans son traité de t Abstinence , et, empruntant presque les paroles de l'Esprit-Saint, ri engageait les homnies a purifier leur corps /comme le temple où doit descendre la gloire de Dieu. Sa lettre à sa femme Marcelle i*espire le même enthousiasme d'austérité. Son dégoût des choses de la terre était même poussé si loin , qu'il fallut l'intervention de Plotin pour le détourner du suicide. Et luimême cependant, malgré tant d'eiForls, n'avait goûté que rarement les douceurs de Fextase. « Pour moi, dit-il, en racontant les merveilles de la vie de son mettre, je n'ai été uni qu'une seule fois à Dieu» à l'ftge de quaranle-huit ans. »

Qui le cronrait, pourtant? Cette doctrine de Textase, où respire un parfum si touchant de sainteté, cette essence épurée d'amour divin, était précisément ce qui devait fournir aux disciples de Porphyre lui-même le moyen de faire rentrer par un nouveau détour dans leur système les plus basses et les plus grossières pratiques de la superstition. Ce qu'il y avait d'insaisissable pour Tintelligence dans cette transformation momentanée de l'âme, ce qu'il y avait de merveilleux dans cette apothéose de l'individu , cette action mystérieuse de la Qv^

168 THANSFORHATION DU PAGANISME.

vinilé sur l'intérieur de l'homme, ces vues ouvertes sur UD monde surnaturel , c'était là ce qui devait servir de transition pour ramener, par degrés, au sein même delà philosophie, tous les prestiges de l'idolâtrie populaire. Les liens qui unissent la double substance dont notre être est composé, sont si subtils, en effet, et si délicats, que de l'enthousiasme de l'âme à l'exaltation des nerË il n'y a qu'un pas facile à franchii*. Au lieu de se préparer à l'extase par le long exercice des vertus morales, qu'on essayât , par exemple , de s'y élever brusquement par l'effet d'excitations physiques , de pratiques ou de paroles consacrées; qu'on fit dépendre la présence eflicaceet salutairede Dieu dans l'âme, non de l'habitude de se perdre dans la contemplation de son essence, ou d'un vif désir de s'élever jusqu'à lui, mais d'une manière, convenue de l'invoquer, d'une forme liturgique de cérémonies et de prières : à l'instant on quittait la voie d'un mysticisme idéal pour rentrer dans les sentiers battus du polythéisme. Ce fut là ce que fit, au bout de très-peu d'années, toute l'école néoplatonicienne. En changeant les conditions de l'extase, elle en changea aussi toute la nature. Au lieu d'écouter, dans le silence, la parole intérieure réTélée par la philosophie, on la vit reloiirnerau pied d«s autels, dans l'antre des oracles ou dus sibylles. Les évocations, les chants magiques, la sacnâccssaiiglants^reparurcnt comme aulantdemoyem i de produira l'extase, en élevant l'homme à Dieu ou es IQine. Âvâc une interpi^

tation mystique, avec une direction d'intention morale, on en revint à sanctifier toutes les bizarreries de l'imagination ou de la crédulité. Des régions ctliérées de l'cn- (hoiisiasme, on retomba, sans transition, dans la Tange de la magie. Cette pente et celle chute n'ont été que trop souvent l'histoire des mysticismes humains.

Porphyre vécut assez pour voir poindre et pour déplorer cette métamorphose. Il vit construire sous ses yeux toute une théorie dont le but était de faire considérer les pratiques du culte extérieur comme des recettes mécaniques pour produire l'extase et qui arrivait par là à leur donner un caractère de légitimité aux yeux de la philosophie. Cet art nouveau reçut un nom particulier. On l'appela la théurgie, l'action de Dieu ou l'art de produire Dieu. Il y eut une science, plus matérielle que nioraie, ayant pour but avoué d'appeler Dieu sur la terre.

Le vieux maître s'en effraya ; cette grossière traduction de ses rêveries lui causa une indignation qu'il exprima presque sans prudence. Dans une Icllre adressée au prôtre égyptien Anébon, il fit, avant de mourir, assez rudement le procès aux adeptes du nouvel art et, à leur occasion , à la mythologie tout entière. Il l'efforcé, dans ce traité, de démontrer aux nouveaux entlioiisiasLes qu'ils rabaissent et déshonorent l'idée de

fiieu. « LeH dieux sont impassibles, dit-il c'est donc

Vainement qu'on pense les concilier, les fléchir par des

invocations, des expiations, des prières Ce qui est

"bnjiaË&iiiIe ne peut être ni ému, ni contraint Je vois

des gens, ajoate-t-il, qui croient deviner Tavenir par une sorte d'enlhousiasme et de transport divin , et bien qu'ils veillent et aient tous leurs sens en action , ils ne semblent pas maîtres d'eux-mâmes ; et ils arrivent à cet état pour avoir entendu le son des cymbales ou

des tambours, ou quelque chant consacré ou pour

avoir bu d'une certaine eau..... ou respiré une certaine vapeur ou s'être servis de certains caractères sacrés Et je me demande si la divinité est à ce point

aux ordres des hommes, qu'on puisse connaître sa volonté par des moyens si vulgaires C'est pour moi la

cause d'une grande émotion, de penser que ceux dont nous invoquons le secours, parce qu'ils sont doués d'une puissance supérieure à nous, nous leur demandons en même temps de nous obéir comme s'ils nous étaient inférieurs Il est donc bien à craindre que tout cela ne

soit que des arts d'imposteur, que nous n'attribuions aux dieux ce que nous souffrons en nous-mêmes, et que nous ne nous fassions de la Divinité une idée tout autre que ce qu'elle est réellement ^ »

A ne regarder que Thonneur de la philosophie, Po^ phyre avait raison. Mais il ne s'agissait déjà plus d'honneur; il s'agissait de vivre; il s'agissait d'appuyer l'école au temple pour résister au flot chaque jour montant de l'inondation chrétienne. Les dédains de la science devaient plier sous la nécessité, et les scrupules des phi-

1. Porphyrii Epistola ad Anebonem, dans les œuTres de Jambliqob — Oxon.., 1678, p. î-6, passiou

losophes cédaient devant Tintérèt pressant de la politique. La protestation timide de Porphyre ne tarda pas k être réfutée , en règle » dans an vaste traité que nous possédons encore , et qui se recommande du nom de lamblique, son plus fameux disciple ef son héritier dans [a direction de récole. Quel qu*en soit Tauteur véritable, que Jantblique en ait été Tinspiratenr ou Técrivain , il n'importe : le traité des Mystères d^ Egypte n'en demeure pas moins comme le pacte d'alliance conclu dans un jour de détresse entre la science et la fable ^

L'auteur s'y déclare dès le début très-résolûment polythéiste. II y a pour lui deux ordres d*êlres supérieurs à l'homme , les dieux et les démons. C'est là la première et capitale division des êtres. Au-dessous des démons viennent les héros ^ lésâmes n'arrivent qu'au dernier degré de l'échelle, et chacune de ces classes d'êtres se rattache à celle qui la précède, dont elle émane directement et dont elle reproduit l'image en l'affaiblissant. Dieux, démons, héros, tous ont, à des degrés divers, les attributs de la Divinité^. Tous sont également impassibles, mais tous exercent pourtant sur l'âme de Thomme une action qui modifie son état sans altérer leur repos ^. Les prières, les invocations, les cérémonies,

1. Jamblici Chalcidensis, De mysteriis liber, Oxonii, 1 678. Un autre trnité GCttrîbQé A Vami et au préfet de Julien, Salluste, de Diis et mundo, Tuiici, 1821, a le même caractère et ne s'en distingue que par d'assez %?res différences. Le but est le même : c'est toujours de mettre le polythéisme en harmonie avec la science alexandrine.

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