‹ L'Eglise et l'Empire Romain au ive siècleChapitre 67 sur 137 · Zos., loc. cU, — Liban., Or., x, p · texte numérisé non relu

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dirétiens faisaient leur devoir en essayant d'arrêter, par leur influence pacifique , Teffusion d'un sang précieux ijui emportait avec lui les meilleures forces de l'État. Quel qu'ait été d'ailleurs le motif des incertitudes de Constance et de sa lenteur, sa timidité était mal fondée, 3t l'effet le fit bien voir. Magnence, poussé par le désespoir à un véritable délire de férocité, se méfiant de tout le monde et sacrifiant ses meilleurs amis au moindre soupçon, eut bien vite exaspéré tous ses partisans. Dès le début de 353 S quand Constance eut enfin pris la ^'53 résolution de faire marcher son armée, avant même qu'elle fut tout à fait sortie des Alpes cottiennes, elle avait vu reculer devant elle, ou passer dans ses rangs les restes des troupes de Magnence. Cet indigne souverain, qui était lui-même retiré à Lyon, put entendre de ses oreilles ses propres gardes criant sous ses fenêtres : a Vive Constance Auguste ! » Ne trouvant plus de ressources pour échapper à une fin ignominieuse, il prit le parti de se donner la mort, en enveloppant dans la même résolution désespérée, sa mère et son propre fils. Son frère Décence, qu'il avait associé au pouvoir avec le titre de César, suivait son exemple, aussi fidèlement qu'il avait partagé sa fortune et ses crimes ^.

1. A. D. 353. — Indictio. x. — • U. G. 1106. — Constantius vi et Galkis II. G088.

2. Jul. — Zon. — Aurèl. Vict. — Eutr. — Soe. — So»^ loG. cU. — Chron, Alex,, p. 680.

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Constance commandait donc à TOccident, et comme ii se croyait encore sûr de tenir en tutelle le pouvoir de se Jeune collègue en Orient, il voyait le monde entier ^Mli ses lois, et se trouvait fortuitement arrivé au comble àS son ardente bien que timide ambition. Le passage rapide d'un tel péril h une telle puissance, mit à trop forte épreuve sa faible tèle. Il ne put, dit Zosime, port» modérément la prospérité. Il avait été doux, patient, humain même, pendant la lutte : il fut sans pitié comme sans prudence après la victoire. La joie d'un bien inespéré, la crainte constante de le perdre, lui enlevèrent tout sang-froid. Les poursuites contre les amis de Magnence furent poussées avec une extrême rigueur; les délations accueillies et encouragées se multiplièrent, et d'affreux supplices les suivirent, dans lesquels les innocents furent souvent confondus avec les coupables. Le tableau de ces terribles réactions nous est tracé de main de mattre par un annaliste éminent, dont il faut signaler ici avec reconnaissance l'apparition dans Thistoire. « Comme un corps malade est agité par le plus léger choc , ainsi , dit Ammien Marcellin dans le style de la décadence, mais avec la vigueur de pensée d'un autre âge, l'âme étroite et irritable de Constance, croyant que tout bruit qui se faisait entendre venait d'un fait ou d'une pensée qui tendait à sa ruine, attrista sa victoire par les gémissements des innocents. II suffisait qu'un militaire, ou un dignitaire, ou un homme distingué s sa classe, fût désigné par la plus légère rumeur

comme ayant soutenu la cause ennemie, pour qu'il se vit mis à la chaîne comme une bête féroce : et sur l'instigation d'un rival, ou même par le seul fait qu'on l'avait nonuiié (levanirempereur,qu'il était dénoncé, ou soupçonné, il se voyait condamné à la mort, à la perte de ses honneurs, ou à la réiégalion dans les fies. A TApre inquiétude que Constance éprouvait, dès qu'il croyait Voir menacer l'étendue de sa puissance,à l'irascibilité de ses soupçons, venaient ajouter encore les flatteries sanguinaires de ses courtisans; ils exagéraient les moindres incidents; ils feignaient de frémir à la pensée de ce qui arriverait si la vie du prince était compromise, cette vie à laquelle était suspendu, disaient-ils, comme à un (il, le

repos du genre humain Aussi, le vice funeste de la

cruauté, qui s'amortit chez la plupart des hommes avec

les années, bouillonnait au contraire de plus en plus chez

Constance. La cohorte de ses flatteurs venait incessam-

Daent prêter des armes à la dureté de ses résolutions. »

Parmi ces serviteurs du pouvoir et de la vengeance,

Aminien nomme en particulier le secrétaire Paul, qu'on

^vait surnommé la Chatne, à cause de l'art qu'il savait

déployer pour tirer les accusations les unes des autres,

^M)mme on déroule les anneaux d'une chaîne , afin de

faire naître des conspirations et de trouver des coupables.

Il exerçait ce talent funeste en Bretagne, où il avait été

envoyé, et y portait une telle ardeur que le vicaire de

l'île, Martin, en fut scandalisé et essaya de le contenir.

Iflienacé lui-môme d'être compromis et dénoncé à l'emui. 45

pereur, le bon gouverneur se crut bientôt perdu, et se àonna la mort. Pendant que les provinces récemment conquises retentissaient ainsi des gémissements des victimes. Constance était à Arles, célébrant son triomphe par des jeux solennels et de magnifiques spectacles ^ .

Au nombre des délateurs qui Tentouraient, et qu'Ammien a flétris par la touche brûlante de son pinceau, l'histoire doit nommer à regret de très -vénérés personnages qui ne le cédaient à personne pour Tacharnement de la baine et Thabileté de la flatterie : c'étaient les évéques ariens ou leurs émissaires. Eux aussi se voyaient arrivés au comble de leurs espérances. L'Occident, la Gaule même, de tout temps le foyer de l'orthodoxie et le centre de la résistance à Terreur, obéissaient enfin à un souverain dont ils possédaient seuls la confiance, et qui n'avait plus de ce côté, ni frère, ni collègue, ni rival à ménager. Le champ était libre devant eux : l'âme de Constance, à la fois débarrassée de toute contrainte et ouverte à tous les soupçons , était toute disposée à se prêter à leurs insinuations. Dans un moment où toute accusation était écoutée, de vieilles calomnies, accréditées par leur durée seule , devaient^ aisément revivre. Il ne fallait pas beaucoup d'efl'orts pour faire d'Athanase et de ses amis, des complices de. l'usurpateur d'Occident. •

i. Zos., II, 55. — Amm. Maroell., xiv, 5. La narration de cet excellent lûstonen commence après la mort de Magnence, et va devenir la lumière du récit, en ce qui touche la politique, pendant toute la fin du règne A. r. .-^^ ^ ^ ^^^ ^^^ ^ Julien,

Le délit, en effet, ne fut ni long, ni malaisé li construire. Ce fut, dit-on, Yalens de Murse qui se chargea de celte tâche, profitant de l'intimité qui s'était établie entre l'empereur et lui, pendant le long séjour de l'armée impériale en Pannonie *. Constance attribuait à ses prières le succès de cette rude campagne» et disait volontiers qu'il devait la victoire, non à la vertu de ses propres armes, mais aux pieux mérites de Yalens. La trame fut tissue avec habileté par ce digne successeur d'Eusèbe. Athanase, dit-il, avait reçu, au début de la guerre, la visite des ambassadeurs de Magnence, et le détour fait par ces députés du côté d'Alexandrie ne pouvait avoir eu d'autre but que de remettre une lettre de l'usurpateur au fauteur désigné de tous les troubles religieux de l'empire. Sur son chemin, en Italie, en Gaule, Constance n'avait-il pas trouvé partout le nom d'Athanase en grand honneur auprès des évèques d'Occident, et ces évèques n'étaient-ils pas ceux-là même qui avaient donné à leurs populations l'exemple de la plus prompte soumission au pouvoir illégitime? A ces griefs nouveaux, habilement développés, on joignait les anciens, rajeunis et comme retrempés par les nouvelles circonstances. L'hostilité d'Athanase et de ses amis contre le pouvoir de Constance n'était-elle pas évidente? N'était-ce pas à la suite de son séjour auprès de Constant, dix ans aupara-

1. Sulpice Sév., Hist. eccl., ii, 28 : Obnoxius quidem omnibus, dit-il en parlant de Constance et des prôtrea aciens, aed Yalenti praecipue deditus.

vant, que des menaces de guerre avaient été prononcées par ce malheureux prince? Ainsi, il n'avait pas tenu à Âthanase que la guerre civile ne s'allumât dix ans plus tôt, rendue plus douloureuse encore par l'horreur d'une rivalité fraternelle. La politique obstinée de cet ambitieux avait donc toujours été de mettre l'Orient et l'Occident aux prises, et sa présence en Orient était une insulte éclatante à la puissance de Constance, qui l'en avait si longtemps tenu éloigné. La paix se trouvant enfin si heureusement rétablie, fallait-il en compromettre le résultat en laissant durer un ferment de troubles toujours prêt à éclater*? Ces insiimations chaque jour répétées étaient appuyées par une influence plus active et d'une nature plus louchante : c'étaient les conseils d'une jeune femme, d'une beauté rare, avec qui Constance venait de contracter une seconde union. Aurélie Ëusébie était d'une famille noble de Thessalonique : un caractère doux, un esprit cultivé, un sens exquis, telles étaient les qualités qu'elle avait apportées sur le trône impérial, et qui lui donnaient sur les résolutions de son époux un empire presque absolu. Elle n'était exempte ni des passions de son sexe, ni de l'orgueil de son rang ; mais, excepté dans les cas, assez rares, où soit sa jalousie, soit sa fierté royale, l'une et Tautrd très - irritables, étaient en jeu, on la trouvait habituellement douce, serviable, humaine, ne manquani jamais une occasion d'obliger ses amis et ses parents.

!• s. Athan., ad SoL, p. 828; ApoL, p. 874. — Soc., n. !I6.

De bonne heure elle était tombée sous Tempire des prêtres ariens, qui entendaient particulièrement Tart de subjuguer les femmes. Son goût extraordinaire pour les lettres la rendait plus accessible qu*aucune autre» à un système de religion qui se piquait d'être le produit d*une sage alliance entre la philosophie et la Toi. Eusébie se montra, dès le premier jour, favorable aux docteurs ariens; et, sans pousser son époux à des violences qui ' auraient répugné à sa douceur naturelle, elle contribua à fermer de plus en plus la porte à tous ceux qui auraient pu parler en faveur d'Alhahase et de ses amis^

Enlin, pour mettre le comble à cet ensemble de circonstances funestes, le meilleur et le plus intrépide ami d'Athanase, l'imperturbable défenseur de la primauté romaine et de la foi de Nicée, le pape Jules venait de mourir. Son successeur, Libère, prêtre d'une irréprochable pureté de mœurs et d'une piété fervente, ne paraissait pas doué au même degré de cette sagacité

1. La date du mariage de Constance et d'Eusébie est déterminée par ce fait que, pendant la guerre avec Magnence, cet usurpateur, comme on Ta vu, lui offrit sa fille en mariage, tandis que, deux ans après la victoire, on trouve Eusébie, dans ses rapports avec Julien, en possession déjà ancienne du trône. Julien dit, du reste, que Constanco l'épousa après ses triomphes ( Or., 3, p. S603-206). Cest également Julien, dans un panégyiique fait à dessein pour elle (et où se trouvent, au milieu des banalités du genre, quelques traits touchants,) , qui nous a peint son caractère, son affection pour ses parents, son goût des lettres (p. 216, 217 et suiv.). — Ammien Marcellin (xxi, 6) dit d'elle : Corporis morumque pulchritudine pluribus antistante et in culmine tam celso humana. — Aurèle -Victor [Epist, 42) en parle moins avantageusement. On verra par. diverses circonstances qu'elle était entièrement dévouée aux Ariens. •— Théod., ii, 16.

et de cette prudence, nécessaires à tous ceux qui sont appelés à gouverner, même une Église' Sa foi pure et courageuse ne devait pas suffire pour le préserver de toute illusion d'esprit et de toute faute de conduite» Assez ferme pour ne fléchir devant aucun péril, il n'était pas également sûr de ne tomber dans aucun piège.

L'orage le plus menaçant grossissait donc sur la tête des orthodoxes d*Orient, et du primat d'Alexandrie» Athanase, avec sa perspicacité accoutumée, avait pressenti ces périls de très-bonne heure, et, devinant les imputations dont il ne pouvait manquer d'être l'objet dans toute lutte engagée entre l'Orient et l'Occident, il avait donné, dès le premier jour, beaucoup d'éclat aux témoignages de son sincère attachement pour la race de Constantin. Prières publiques, services funèbres pour la mémoire de Constant, vœux pour le succès des armes de Constance, il n'avait négligé aucun moyen de faire voir que le zèle des orthodoxes égalait celui des hérétiques ^ A son exemple, touîi les évoques fidèles à la foi de Nicée avaient redoublé de témoignages d'obéissance et de patriotisme ; et c'est ainsi que Cyrille, nouvellement élu évêque de Jérusalem, à la place de Maxime, ayant reconnu dans le ciel, peu de temps après sa pro-

1. s. Athan., ApoL, p. 678, 679. — Ce fut pendant cette crise, suivant l'illustre bénédictin, éditeur d'Athanase, que fut rédigée la pièce qui, dans les œuvres du prélat , porte le nom de Seconde apch logie. Elle fut, toujours au dire de Montfaucon, portée à Constance par une députation de cinq évèques envoyés à Milan pendant le séjour qu'il fit dans cette capitale. — Soz., ir, 9. — Nous avons n^Iigé ces détails sans intérêt qui auraient mis de la confusion dans le récit.

motion, une croix lumineuse assez semblable à ce qu'on racontait de la fameuse apparition du Labarum, n'avait pas perdu un jour pour faire part de ce fait à Constance, comme d'un heureux présage de victoire. La lettre était arrivée peu de temps avant la bataille de Murse ; les termes de cette pièce que nous possédons encore, respirent le plus chaleureux dévouement *. Athanase, d'ailleurs, connaissait aussi bien les faiblesses que les passions de Constance : il savait que ce souverain, pusillanime bien qu'impérieux, hésiterait longtemps avant de le faire arracher de son siège par la force, et de braver ainsi le mécontentement de populations turbulentes. Il avait eu la preuve manifeste de cette timidité par plusieurs lettres que Constance lui avait écrites pendant l'expédition , dans des termes amicaux, trèscontraires à sa pensée connue, et évidemment destinés à prévenir toute émotion populaire 2. Son parti fut donc pris sur-le-champ, de ne quitter son diocèse sous aucun prétexte, de rester inébranlable à son poste, et d'y défier la colère de ses ennemis.

Celte résolution ne larda pas à être mise à l'épreuve. Peu de mois après la soumission de la Gaule, un officier du palais, nommé Montan, arrivait à Alexandrie, por-

1. s. Cyr., Epist, ad Constantium, p. 352, 353, éd. 1720. — Soz., iv, 5. — Plusieurs écrivains postérieurs, entre autres Philostorge (m, 26), et la Chronique cUexandrine, p. 679, placent cette apparition le jour même de la bataille de Murse, et supposent qu'elle fut visible pour les combattants. Mais saint Cyrille dit expressément qu'il la vit le 7 mai> et la bataille de Murse est du 28 septembre.

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