‹ L'Eglise et l'Empire Romain au ive siècleChapitre 68 sur 137 · S. Athan., ad Soi, p. 824, 825; Apol,, p · texte numérisé non relu

S. Athan., ad Soi, p. 824, 825; Apol,, p

leur à la fois d'une lettre impériale pour le primati e. des ordres nécessaires pour préparer son départ. En étudiant avec soin la lettre, Athanase s'aperçut, non sans surprise, qu'elle ne contenait point un ordre positif, mais simplement une permission de se rendre à la cour. L'empereur, lui accusant réception d'une demande qu'il n'avait pas faite, l'autorisait à quitter son diocèse et à se mettre en roule avec tous les honneurs ^ dus à son rang. Athanase avait sans doute trop d'habitude des cours, pour ne pas comprendre ce que signifiait ce détour. En toute autre circonstance, il eût bien deviné que l'empereur voulait s'épargner l'impopularité d'un ordre exprès , et désirait être obéi avant d'avoir commandé. Mais il ne se crut point obligé, cette fois, à tant de finesse, et il pria respectueusement l'officier de répondre de sa part à l'empereur qu'il le remerciait sincèrement d'une faveur qu'il n'avait pas sollicitée ; mais qu'il ne voyait en ce moment aucun motif pour s'éloigner de son diocèse et venir importuner par sa présence inutile la piété de son souverain. En même temps, pour ne pas donner sujet d'accuser sa mauvaise volonté, il faisait tenir toutes choses prêtes pour partir sans délai, si l'ordre explicite lui en était donné*.

A peine le messager impérial était-il parti, porteur de cette réponse, qu'une autre invitation, plus difficile encore à éluder, lui arrivait de Rome même. C'était le

i. s. Atlian., Apol., p. 686-688,

pape Libère qui priait Athanase de se rendre auiirès de lui, afin qu'il pût le mettre au courant de tout ce qui le touchait et lui démontrer son innocence. Cette démarche était singulière après tant d'épreuves répétées, après l'avis unanime des conciles de Rome et de Sardique, et il est impossible de n'y pas voir un premier effet des intrigues des courtisans de Constance sur l'esprit de Libère, plus faible que son cœur. Quelles que fussent la douleur et la surprise d'Athanase devant une demande si inattendue, il ne s'en troubla pourtant pas et ne songea qu'à en prévenir le funeste effet. Il envoya à Libère, on guise de réponse, l'attestation de tous les évoques d'Egypte, unanimes à affirmer son innocence, et attendit, encore cette fois, un ordre plus exprès, avant d'aller lui-même livrer sa liberté et sa vie aux pièges de ses ennemis *. Cet ordre n'arriva pas : Constance, intimidé, ne jugea

1. II y a ici une assez grande diniculté dont je snis sorti par une conjecture. .

Au nombre des lettres et fragments historiques que Ton croit avoir été recueillis par saint Hilaire de Poitiers, et qui, en raison de leur date comme de leur auteur, doivent être considérés comme les meilleurs documents de cette époque, on rencontre (p. i 327) une lettre du pape Libère, annonçant à tons les évèques quil a sommé Athanase de venir à Rome se justifier, et que le primat d'Alexandrie ayant refusé, il croit devoir le séparer de sa commanioa.

Cette pièce a natureUement excité une très-vive controverse. Elle aurait pour conséquence, en effet, de faire remonter la faute et la chute du pape Libère jusqu'aux premiers jours de son pontificat, ou tout au moins de supposer une première erreur dont il serait revenu, et qui ne l'aurait pourtant pas préservé d*une seconde. Or Athanase , qui raconte très-explicitement la seconde faute, celle qui suivit Texil de Libère, et qu'on aura à discuter au chapitre suivant, ne dit pas un mot de cette première défection, et aucun autre témoignage contemporain n'en

pas encore à propos d'insister : Libère, se tenant pour suffisamment éclairé, ne persista pas non plus dans ses doutes injurieux ; mais il eut la malheureuse pensée de vouloir faire partager sa conviction à Tempereur, et au lieu de se tenir, comme Athanase» sur une habile et forte défensive, il crut devoir prendre l'initiative pour ramener la cour à un juste sentiment de l'intérêt de rÉglise et des droits de la vérité. Il prit sur lui d'envoyer à Arles, auprès de l'empereur, deux légats, dont l'un était Vincent de Capoue, celui même qui avait déjà figuré à Nicée, portant les lettres des Orientaux et des

parle. On trouve, au contraire, dans toute la suite des faits de cette année, Libère constamment et courageusement attaché à Athanase.

Aussi nous n'hésitons pas, comme l'ont fait Baronius^ les pieux éditeurs bénédictins de saint Hilaire, et, en dernier lieu, le savant Hefele (Concilien Geschichte, p. 620), à considérer cette pièce comme fausse et forgée par les Ariens, d'autant plus que ce genre de falsification était alors très-commun et a plus d'un exemple dans l'histoire.

Mais, fausse ou non, cette pièce est très-probablement contemporaine. Elle a dû avoir cours du vivant du pape Libère même, et il faut qu'elle ne fût pas dépourvue de vraisemblance pour avoir séduit saint Hilaire, qui n'avait nul intérêt à produire un témoignage du siège de Rome, contraire aux orthodoxes et à saint Athanase. Il est donc impossible d'admettre qu'eUe ne repose pas sur un fondement de vérité, et ce fondement m'a paru être la demande faite par Libère à Athanase, de venir se justifier à Rome, demande à laqueUe Athanase aura encore évité de se rendre, en faisant répondre pour lui les évoques d'Egypte.

J'ai été amené à cette supposition, puis confirmé dans ma pensée par une autre lettre de Libère (cette fois très-authentique) « qui suit dans le recueil des fragments de saint Hilaire (p. 1330). Dans cette seconde pièce, en effet. Libère se justifie de n'avoir pas cru aux dénonciatioiis qui lui étaient faites contre saint Athanase, parce que quatre-vingts évèques d'Egypte lui faisaient parvenir des témoignages contraires : Fidem et sententiam, dit-il, non commodavimus nostram, quod eodem tempore octoginta episcoporum Mgyptiorum de Athanaaio sententia repugnavîL Ces termes u'indiquént-ils pas très-évidemment un coib^

évoques d'Egypte. Ils reçurent la mission d'éclairer la conscience impériale, de prévenir les résolutions violentes qui pourraient lui être suggérées par les évêques ariens» et d'offrir même au besoin, pour terminer tous les différends de TÉglise, la convocation d'un concile général^ remède toujours et si vainement invoqué, et dont rissue du concile de Sardique n'avait que trop montré Timpossibilité dans l'état de division de TÉglise ' . Rien ne pouvait être plus mal calculé qu'une telle démarche. Les légats allaient ainsi, en effet, au-devant de l'embûche même qu'avait si soigneusement évitée

mencement d'enquête faite sur la conduite d'Athanase, et terminée par le témoignage des évèques d'Egypte?

Rien n'est plus d'accord d'ailleurs que notre supposition avec la suite des faits. Le tort du pape Libère, dès l'origine, tort qui eut plus tard de si funestes conséquences, fut de laisser remettre en question ce qui avait déjà été décidé à plusieurs reprises, et, tout en adhérant invaria- Weipent à la foi de Nicée, de laisser souvent séparer de cette cause sainte, celle de rinnocence d'Athanase. C'est ce qui fit la faiblesse de la défense de ses légats à Arles, et entraîna la chute d'une partie de l'Église orthodoxe d'Occident.

A la vérité, l'authenticité de toutes les pièces rassemblées dans les Fragments historiques attribués à saint Hilaire de Poitiers, a été contestée sans distinction dans une savante dissertation des BoUandistes , 33 sept. , p. 575 et suiv. Cette conclusion nous parait inadmissible ; parmi ces pièces, il en est qui portent un caractère manifeste d'authenticité et par leur ton général et par leur rapport avec les meilleurs documents de cette époque. C'est une collection évidemment faite dans le temps même, par un écrivain habituellement bien informé, mais qui s'est parfois trompé. Il n'y a^ rien d'invraisemblable à ce que ce collecteur soit saint Hilaire lui-même, qui longtemps retenu en exil, a pu être souvent induit en erreur. Il faut donc faire de toutes ces pièces un usage très-modéré, et se garder d'y prêter une foi entière; mais il serait également déplacé de renoncer à tous les renseignements précieux et parfaitement vraisemblables qu'elles contiennent.

i. S. HIL, Fragm., p. i3ao-ia34.

236 lA JEUNESSE DE JULIEN.

Alhanase. Constance, qui aurait redouté de violenip/ dans Rome le chef de l'Église , ne pouvait rien imaginer de mieux, pour ses desseins, que de voir cette autorité suprême représentée à sa cour (où abondaient les évoques ariens), par deux prêtres isolés, incapables de tenir tête à toutes les instances dont ils allaient être circonvenus. A peine arrivés, en effet, Vincent et son collègue apprirent qu'un édit impérial était préparé, portant l'exil et l'excommunication d'Alhanase, et qu'on n'attendait que leur signature pour le ratifier. Valens et Ursace en étaient, dit-on, les rédacteurs. Tout étourdis d'une telle nouvelle, que Constance lui-même leur annonçait, en l'accompagnant de beaucoup de menaces et d'invectives contre Athanase, les députés ne se sentirent point le courage de résister ouvertement. Soit crainte pour leurs personnes, soit désir sincère de conjurer la tempête qu'ils voyaient près d'éclater sur l'Église, ils cherchèrent quelque moyen de transaction. Après tout, dirent-ils, la personne et la dignité d' Athanase n'étaient que des intérêts secondaires auprès de ceux de la foi. Si l'empereur consentait à donner satisfaction à la vérité, par une condamnation explicite de la doctrine arienne, ce résultat ne saurait être trop payé par le sacrifice d'une seule personne. Dans les crises violentes, celui qui commence à faiblir est vaincu par avance. On promit aux légats, en termes équivoques, à peu près tout ce qu'ils voulurent, ou peut-être se prêtèrent-ils euxmêmes à croire ce qui accommodait leur faiblesse. On les

entraîna dans une réunion d'évêques, où la condamnation d'Athanase fut sur-le-champ mise aux voix. Vainement réclamèrent-ils d'une voix timide pour qu'elle fût précédée de la déclaration de foi qui leur avait été promise : la majorité passa outre, sans les entendre, et eux-mêmes, affaiblis par leur précédente concession, débordés de toutes parts sur le terrain qu'ils avaient laissé gagner autour d'eux, n'opposèrent qu'une molle et courte résistance. Un seul évêque, Paulin de Trêves, sut se défendre de cet entraînement général, et le prompt exil qui suivit son refus d'obéir, en attestant la violence que souffrait l'Église, ne servit qu'à mettre dans un plus triste jour la lâcheté de la plupart de ses autres représentants*.

La défection des légats de Rome fut accueillie en Gaule et en Italie par la plus morne stupeur. Tous les yeux aussitôt furent lixés sur Libère, qui en éprouva lui-même une douleur et une confusion inexprimables. Son chagrin était envenimé par la pensée qu'en laissant remettre lui-même en question, au moins par son attitude irré- , solue, ce que tant de conciles avaient décidé, il avait placé ses députés sur la pente de l'abîme où ils venaient de se laisser tomber. Il n'hésita pas pourtant à les désavouer très-haut, et de toute la force de son âme, par des lettres énergiques envoyées aussitôt dans les principaux diocèses. <( Je ne dois rien cacher à votre con-

1. s. Hil., ibid., et ad Constantium Aug., p. 122Î. Sulp. Sév., ii, t9. — S. Athan., Apol., p. 692.

science, écrivait-il au grand champion de Nicée, à

Osius. De concert avec beaucoup d'évêques d'Italie, j'ai

demandé au religieux empereur Constance qu'il voulût

bien donner des ordres pour qu'un concile fût réuni à

Aquilée; et votre sainteté saura que notre députation

fut confiée à Vincent de Capoue, et à Marcel, qui est de

Campanie comme lui. J'espérais beaucoup de Vincent,

et parce qu'il connaissait très-bien cette affaire, et parce

qu'il avait ou à siéger plusieurs fois avec vous, comme

juge dans cette cause j et je pensais qu'entre ses mains

rÉvangile ne subirait aactme atteinte. Non-seulertient

il n'a rien obtenu, mais il est tombé lui-même dans le

mensonge. Après un tel fait, je suis navré de douleur :

je passerai pour avoir trahi l'innocence, oupourm'ètre

prêté à des doctrines contraires à l'Évangile. Il ne me

reste donc plus qu'à mourir pour mon Dieu*.

Mais le mal était plus facile à déplorer qu'à réparer. Enhardi par la faiblesse des représentants de Rome, Constance prenait le ton très-haut avec tous les évêques d'Occident et d'Italie, et les pressait, par toutes sortes de menaces, de joindre leurs adhésions à celles qu'il avait déjà obtenues des évêques réunis à Arles. II s'irritait des désaveux de Libère, et répandait en Italie des proclamations de sa main, très-injurieuses pour ce pontife. Libère ne vit d'autre moyen d'arrêter la contagion des défections, que de demander lui-même une non-

i. s. Hil., ibid.,^. 1334.

velie réunion, et il fit choix, pour aller porter cette demande au redoutable empereur dans sa cour, des deux évoques les plus intrépides qu'il put trouver, Eusèbe de Verceil, et Lucifer de Cagliari. Il leur remit une lettre conçue dans des termes peut-être trop émus, mais pourtant dignes et touchants.

« Je vous en supplie, disait-il, ô très-sage empereur^ que votre clémence me prête des oreilles favorables : que votre bonté me permette de lui expliquer mon dessein. Un empereur chrétien, fils de Constantin, de pieuse mémoire, me doit sans doute cette faveur. Ne puis-je fléchir à mon égard votre âme qui pardonne même aux coupables? Le discours que votre piété a fait répandre parmi le peuple, me déchire de toute manière : c'est à moi de tout supporter patiemment; mais comment votre âme, qui est toujours ouverte à la clémence, qui ne laisse jamais (ainsi qu*il est écrit) le soleil se coucher sur sa colère, peut-elle garder tant d'indignation .contre moi? C'est un miracle que je ne puis comprendre. Je cherche à conclure avec vous, ô très-religieux empereur, une paix véritable qui ne repose pas sur une artificieuse combinaison de paroles^., mais qui soit raisonnablement fondée sur les principes de TÉvangile. . . Dieu m*est témoin, et avec lui l'Église et tous ses membres, que j'ai foulé et que je foule encore aux pieds, par la foi et la crainte de Dieu, toutes les choses mondaines, ainsi que l'ordonne la raison évangélique et apostolique... Dieu m'est témoin que j'ai été porté

meJgré moi au poste que je remplis, et dans lequeV j'espère demeurer sans offenser Dieu tout le temps que ' 3 serai cotiservé dans ce siècle. Ce ne sont point mes propres décrets, ce sont ceux des apôtres que j'ai fait en sorte de maintenir invariablement. Je suis la coutume et la tradition de nos ancêtres : je n'ai rien ajouté à l'épiscopat de Rome : je n'en veux laisser rien enlever, et je veux conserver sans tache cette foi qui est venue jusqu'à nous par la succession de si grands évèqùes, des rangs desquels se sont levés tant de martyrs^. » AD. Ce langage était noble, et le choix des envoyés était

bon : mais le déploiement de tant de courage n'était pas nécessaire pour obtenir l'adhésion de Constance à une proposition qui ne lui présentait, à lui pas plus qu'à ses conseillers, aucun danger sérieux. Il avait vu, en effet, ce qu'on pouvait obtenir d'une réunion faite sous ses yeux, dans son palais, au milieu de ses troupes, et sous la garde de ses officiers : il consentit sans peine à en promettre une nouvelle pour le début de Tannée suivante*, d'autant plus qu'il y voyait l'avantage de prendre le temps de se préparer, par une précaution qu'il jugeait indispensable, à frapper de grands coups en Orienta Quelque soin qu'il eût mis, en effet, à se réserver la '

i. s. Hil., Fragm,, p. 1829-1331.

2. A. D. 354. — Indictio. xi. — U. C. 1107. — Conslanlius vu ej Gallus m. Coss.

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