PMlost., III, Î7. — Jul., Epist., p
Sur ce point, comme sur tout autre, par conséquent, la conduite de Julien paraissait pleinement justifiée. Et cependant, ni la police de Gallus, ni celle de Constance» n'avaient réussi à tout connaître. Il est des plaies, en effet, qu'aucun œil humain, pas môme le regard perçant de la jalousie, ne peut sonder jusqu'au fond. Dans les profondeurs de cette âme ravagée par un feu intérieur et pleine d'une ardeur sauvage, mais comprimée, nul ne pouvait démêler tous les sentiments que faisait naitre, tous les artifices que suggérait une oppression commencée avec la vie. Personne ne savait, par exemple, que, pendant que le royal élève suivait les cours d'un professeur chrétien, il se procurait secrètement les leçons, les discours de Libanius, passait ses veilles à les étudier avec un soin tel, qu'il avait dérobé les secrets de composition du mattre, et pouvait imiter sa façon d'écrire de manière à tromper les plus habiles^ Kul ne savait non plus jusqu'oïl était allée l'intimité du prince avec les philosophes alexandrins, très-myslérieux eux-mêmes sur les secrets de leur doctrine.Voicî pourtant ce qui s'était passé dans ces confidences, dont Eunape avait gardé la tradition, et qui décidèrent, à l'insu de tout le monde, de la destinée du dernier neveu de Constantin.
1. Liban., Or., 10, p. 263, et Or., 4, p. 162. L'abbé de la Blélerie, xapportaiit ce trait de la vie de Julien, ajoute que cette ressemblance se retrouve en effet entre les écrits de l'empereur et du sophiste, mais € en beau, et de la manière qu'un homme de qualité qui parle bien, « sans affectation, peut ressembler à un rhéteur qui s'étudie à bien € parler, n
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C'était à Pergame, dans la retraite du vieil ^Edesîus,
le disciple chéri de Jambliqae» héritier à la fois de sa
renommée et de ce mélange de superstition et de science
dont ce philosophe avait fait, nous l'avons vu, malgré
la résistance de Porphyre, le symbole commun et le
grand moyen de popularité des Alexandrins ^ jEdesios
était un vieillard prudent, très-troublé du malheur des
temps, qui avait toujours devant les yeux le sortdl
philosophe Sopatre, massacré à Constantinople ; il ne cultivait la science qu'en tremblant, et s'était laissé faire en quelque sorte violence par la renommée. Il
était fatigué, et voulait unir ses jours en paix. Julien, en s'empressant auprès de lui, le flattait sans doute, mais rinquiétail. Sans refuser précisément de Tinstruire sur les principes généraux de la philosophie platooi* cienne,.que Julien d'ailleurs pouvait étudier dans kf livres de Plolin et de Porphyre, il aurait redouté de rinitier lui-même aux pratiques secrètes de l'extase et 11 de la théurgie; il aurait craint de paraître quitter k |i métier encore licite de philosophe païen « pour h profession déjà si sévèrement défendue, de magicien et d'enchanteur. Mais Julien, doué d'un esprit perçant, devinait qu'on ne lui disait pas tout, et soupçonnait quelque mystère. Las enfin, d'éluder toujours ses questions pressantes: « Aimable enfant de la sagesse, lui dit un jour iEdesius (laissez-moi vous nommer ainsi, car je
i. Voir plus haut, p. 171 etsuir.
vois en vous son image), vous connaissez mon àme, mais vous voyez aussi combien ce corps , qui est son organe, est déjà atteint de dissolution , et près de retourner à la substance dont il est sorti. Laissez-moi, adi^ssez-vous à mes enfants. Ce sont eux qui sauront vous rassasier de toutes sortes de sciences et d'instructions. Et quand ils vous auront permis de puiser à la source des mystères, vous rougirez de n'avoir été jus- ^ju'ici qu'un homme, et d'en porter encore le nom. Je voudrais que Maxime, ou Priscus, fussent ici; mais l'un ^t à Éphèse, et l'autre en Grèce. Je n'ai auprès de moi qu'Eusobe et Chrysanthe : parlez-leur, et ménagez ma vieillesse. »
Renvoyé ainsi du maître aux élèves, Julien avait persisté dans sa recherche. Les deux disciples lui avaient fait de longues leçons, mais toujours en se renfermant dans le cercle des idées purement philosophiques. Ils lui avaient
développé de nouveau, sous mille formes différentes, la théorie de la triade, les qualités diverses des trois hypojltases divines, le saint enthousiasme produit par la vertu •et la vérité. Arrivés là, ils s'arrêtaient avec affectation : c Yoilà, disaient-ils, tout ce qu'il y a de certain el de «olide. Quant au restei^ ajoutaient-ils, ce peuvent être des illusions des sens, des œuvres de prestidigitateurs; il faut les laisser à ceux qui ont commerce avec les puissances matérielles. » Ces réserves excitaient de plus en plus la curiosité de l'impatient élève. « Que veut donc dire Eusèbe, dit-il enfin un iour à Chrysanthe,
et qu'est-ce que celte péroraison obligée de tous ses discours? — Demandez-le-lui vous-même, reprit Chrysantha: s'il le veut, il peut vous le dire. » Directemenl pressé, l'autre maître se défendit longtemps ; puis feignant de céder malgré lui à l'insistance des questions qui lui étaient adressées : a Je veux vous parler, dit-il, de Maxime, notre collègue, qui est l'un de nos meilleurs et de nos plus précieux docteurs ; mais l'excès de son grand esprit lui fait dédaigner nos démonstrations, et il tombe par là dans de grandes singularités. Il n'y a pas longtemps, par exemple, qu'il nous a fait tous venir dans le temple d'Hécate, pour être témoins d'un fait étrange. Quand nous fûmes entrés et que nous eûmes adoré la déesse : Asseyez-vous, nous dit-il, mes amis, ' et voyez ce qui va se passer, et combien je vais être élevé au-dessus du vulgaire. A peine, en effet, fûmes- Ir nous assis, qu'il fit brûler un grain d'encens, chanta |l je ne sais quel hymne, et nous vîmes la statue de la déesse qui commençait à lui sourire. Et comme noas étions effrayés de cette vue étrange : Ne soyez pas émus pour si peu de chose, nous dit-il; vous allez voiries flambeaux prendre feu d'eux-mêmes dans les mains de la déesse. Et il n'avait pas fini de parler, qu'un éclair vint en effet allumer les flambeaux. Ce prodige, diène du théâtre, nous a causé, il est vrai, quelque émotion, mais nous sommes depuis Yentrés dans le doute et la reserve. Faites comme moi ; que ce ne soit pas là ce qui vous séduise; il n'y a de grand que la purification
ri
lu m if le i> à
i de la raison. — Restez avec vos livres, s'écria brusque- )s ment Julien, et grand bien vous fasse :*pour moi, j'ai 3, trouvé l'homme que je cherche *. »
5 C'était le cri de Tâme qui se révélait. Séduit, dès sa ,1 jeunesse, par les gracieuses fictions de la Grèce; atteint i: d'un dégoût croissant pour la foi deTÉvangile, qui ne z lui était apparue que dénaturée par l'hérésie et trans^ : mise par les geôliers de son enfance et les meurtriers de son père; fatigué des subtilités dogmatiques des r Ariens, dont le langage barbare ne servait qu'à couvrir les raffinements de la flatterie; attiré par les charmes de Platon et d'Homère, Julien, pourtant, n'était pas né pour vivre à l'ombre d'une école, dans l'adoration d'une littérature surannée. Tout épris qu'il était des vertus et des monuments d'un autre âge, il demeurait, au fond, de son temps et de sa famille. Il appartenait à un siècle que le doute avait lassé, à une race qui avait besoin de croire et d'agir. Le sang de Constantin courait en bouillonnant dans ses veines. Les creuses amplifications de la rhétorique, la métaphysique même, avec la sécheresse de ses abstractions, n'auraient pas longtemps satisfait son ardeur. En lui. ouvrant par l'extase les portes d'un monde imaginaire, en captivant par les enchantements de la magie son imagination et ses sens, Alexandrie pouvait tromper du moins, si elle n'apaisait pas la soif de son âme. Il ne
i. Eunape, lac, cit.y p. 494, 495.
282 LA JEUNESSE DE lULIEN.
lui suffisait pas de penser, ni même de parler et d'écrire: il lui fallait aimer à tout prix, soit la vérité, soit Terreur. Et pour maîtriser toutes les forces de son être, il fallait joindre les émotions de la foi à celles de l'art, et mêler l'encens des sacrifices aux fumées de la poésie el de la gloire.
« Julien, poursuit Eunape, courut donc à Éphèse, auprès de Maxime », et il trouva dans ce héros de la secte alexandrine l'interprète le mieux fait pour séduire un nourrisson d'Homère. Avec ses yeux brillants, sa barbe blanche, sa voix forte et harmonieuse, son langage coulant et poétique, Maxime, enfhnt de l'Asie Mineure, rap* pelait Chrysès ou Démodocus. Ce fut cet interprète des dieux qui le premier initia Julien à tous les arcanes de leur culte. Il descendit avec lui dans ces grottes souterraines, où les esprits surnaturels, décorés de tous les noms des dieux du paganisme^ passaient pour apparaître aux regards fascinés de leurs enthousiastes adorateurs. Les écrivains chrétiens racontent, sans pourtant l'afQrmer , que la première fois qu'une conjuration de ce genre fut faite devant Julien, le novice effrayé d'un bruit épouvantable qui retentissait dans la caverne, des si)eotrès de feu qui voltigeaient dans l'air, des brouillards de vapeurs qui se répandaient de toutes parts, céda à une habitude d'enfance, et fit machinalement le signe de la croix. A Tinstant toute la fumée se dissipa, et tout rentra daîfc le calme. Par deux fois, le même prodige fut renouvelé et se dissipa devant la même précaution. Qu'est
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ceci? dit à Maxime l'élève tout étonné : les esprits ont-ils donc peur de ce signe? — Non, dit le maître; mais ils en ont horreur, et des deux puissances , c'est la pire qni remporte*. Rassuré par cette explication, entraîné par Texemple de son maître, Julien s'enfonça chaque jour davantage dans les profondeurs d'une mystique moitié païenne, moitié philosophique, à' la fois populaire et savante, et ce fut alors, dit Libanius, que « brisant comme un lion Icfs liens qui l'enchaînaient, il embrassa la vérité au lieu de l'erreur, le culte véritable au lieu de l'adultère, et les vieux maîtres au lieu des novateurs téméraires qui les foulaient aux pieds ^. »
C'était dans cette disposition d*àme, si soigneusement cachée et dissimulée par tout son extérieur, que l'avaient surpris la mort de Gallus et Tordre de se rendre à la cour. Nulle plainte, nulle apologie de son malheureux frère, ne s'étaient échappées de cette bouche prudente. Qnoîqiie son langage fftt assez digne et exempt des excès de flatterie auxquels ConsïtafKe était habitué, pas une de ses paroles n^avait éfé de nature à fournir nne arme contre lui*. Mais oublié dans quelque coin du palais, languissant dans une demi-captivité, quelles pensées
i. Théod., in, 3.
«. Ennap., loc. cit.— Liban., Panegyriciis, p. 175, et p. «65. Poursiiîvaut sa métaphore, le rhéteur ajoute que Julien étant demeuré chrétien en apparence, au rebours de Tapologue antique, ce fut le lion qui garda la peau- de l'àne.
3. Liban., Or,, 12, p. 267. Julien m vante, dans son discours à Thé* mlstius, p. 465 , que dans les lettres qu'il éi'.rivait alors, on ne trouverait aucune trace de pusUlanimité : ^ ransivov, ii Xtav à^svsç.
284 I-A JEDNESSE DE lULIEN.
avait-il silencieusement nourries! quelle impression avait produite sur son esprit déjà prévenu le bruit des débats de TÉglise et des incertitudes de ses membres, rapporté dans sa retraite par des témoins malveillants! Quand il se promenait dans Milan, à quelques pas de-j vaut les gardes qui ne le perdaient pas de vue, combien de fois, en passant près de la basilique, avait-il entendu récho des rumeurs populaires et les éclats de voix de la discussion du concile! Et la mémoire toute nourrie des dédains de Tacite et de Cicéron, que n'avait-il pas senti, que n'avait-il pas souffert, en voyant ainsi la majesté romaine compromise dans les déchirements d'une secte juive ! De quel œil méprisant avait-il lu sur les murailles Tédit impérial contre Athanase, mélange de dialectique subtile et de brutalité arrogante, signé d'une main parricide? Combien de fois, en levant les yeux vers le ciel, avait-il vu se dresser entre le Dieu de Constance et lui, l'image sanglante d'un père qu'il n'avait pas connu, et d'un frère qu'il n'osait pleurer!
Au bout de six mois d'attente, fatigué de sa longue réclusion, Julien imagina de s'adresser à Timpératrice, dont la bonté était connue. Sa pétition était modeste: il demandait à retourner en Asie Mineure, où il avait quelques affaires, et de là en Grèce, pour y reprendre ses études chéries. Eusébie s'intéressa à sa jeunesse et à ses malheurs, et, bien convaincue de son innocence, elle lui fit obtenir un entretien de TEmpereur; il s'ex- ])nma avec convenance, et produisit une impression
favorable sur son redoutable parent. A la suite de cette entrevue, qui fut unique (car TeunuqueEusèbe, craignant toute influence étrangère, ne voulut pas qu'elle se renouvelai), Julien obtint enfin ce qu'il désirait. On lui permit de se rendre, non en Asie, où Ton craignait probablement ses nombreuses relations, mais à Athènes, ville d'études et non de politique. Il se mit en route, après quelques délais, vers le printemps de 355, au moment même où commençait la grande persécution de l'Église *.
« Athènes, dit un Père, est une ville très-dangereuse pour le salut : ainsi en jugent du moins, et non sans ï*aison, les hommes les plus pieux. Elle regorge, plus cjue tout le reste de la Grèce, desriches$es criminelles. Je veux dire des idoles; et il est difficile de n'être point entraîné dans Terreur par leurs panégyristes et leurs défenseurs*. »
Transporté dans cet asile des Muses, au pied de l'Acropole et du Parthénon, près du théâtre qui retentissait encore des vers de Sophocle, sur cette agora qu'ékranlait le dernier écho des paroles de Démosthènes, Julien respira pour la première fois avec délices un air qui ranimait ses sens et qui remplissait sa poitrine. En peu de temps, par son rang aussi bien que par ses talents, il devint le héros de ces écoles brillantes qui animaient la
i. Jul.^ Or., m, p. ÎÎO. — Ed. Span., ad Athen,, p. «7«. ad Tfiem,^ p. 259, 260. — Amm. Marc, xv, 2. — Liban., Pan,, p. 176. Julien, dans le passage cité de sa lettre à Thémistius, dit qu'on l'envoya à Athènes, parce qu'il n'y possédait ni un champ ni un jardin.