S. Grég. Naz., Or,, zuii
286 LA JEUNESSE tE JULIEN^
ville de leurs tournois d'éloquence et de leurs jeoi^ d'adresse. Sophistes, rhéteurs, élèves, tout le mondes s'empressait autour de lui. C'était pour tous un cbAiai| inattendu d'entendre la langue des poètes et des école^^l c l'idiome natal du sol attique, parlé avec grâce et digniii|^ par une bouche royale. Lutter d'éloquence, ou disculcri^ de métaphysique avec un prince ; le voir admirer dal^ temples, verser quelques larmes sur leurs ruines, quelk consolation pour les sectateurs fidèles, mais humilié^ des divinités déchues ! On ne le pressait sans doute pv trop de s'expliquer : on ne s'étonnait pas de le voir ^ core commenter les Écritures et suivre le culte chrétiâL On sentait la sympathie dans l'accent de sa voix et dans le tour de sa pensée, avec cette perspicacité discrète qui est le partage des faibles et des vaincus. Et puis, le soir, quand l'ombre était venue, quand l'œil du gouvemenî ou des curieux ne pouvait plus le suivre, ne disait-on pas qu'on le voyait souvent se rendre au temple d'Eleu- 1! sis, où siégeait le pontife le plus renommé de la Grèce, l'héritier des mystères de la bonne déesse, et le correspondant actif et zélé de tous les philosophes asiatiques! Puis on se passait, pour le lire avec émotion, un discoun composé par le prince lui-même au sujet d'un différend survenu entre les villes de Corinlhe et d'Argos. Ce petit écrit aurait pu être composé par un païen de profession, tant on y parlait avec respect des souvenirs homériques d'Argos et des jeux séculaires de Corinthe. Il n'en fallait pas davantage pour que tous les dévots du vieux culte
offrissent en secret des sacrifices aux dieux en faveur du. ^'eune prince et de son prochain avènement à l'empire K
Ces succès, ces honneurs, ces jouissances d'artiste, ces extases de croyant surexcitées par de secrètes opérations magiques, tout contribuait à plonger Julien dans une sorte d'ivresse : mais n'osant s'y abandonner tout entier, par un reste de prudence, et par la crainte des regards qui le surveillaient; tour à tour excité et contenu, rongeant son frein et prêt à le briser, il éprouvait dans tout son être un ébranlement qui se trahissait dans son attitude. « Je le regardais, disait plus tard un de ses camarades d'étude, et je voyais une tète toujours en mouvement, des épaules branlantes et agitées, un œil égaré, une démarche chancelante, un nez qui
respirait l'insolence et le dédain Et je me disais :
Quel monstre Rome nourrit- elle ici *? »
Ce jugement sévère partait d'un petit groupe d'étudiants choisis, auxquels Julien ne dédaignait pas parfois de s'associer pour certaines études; car, s'ils étaient trèsdifférents dans leurs mœurs du reste de l'école, ils suiraient les mêmes leçons et tenaient le premier rang dans tous les genres de science. C'étaient des enfants
1. Liban., Or., v, p. 176; x, p. 268. — Eunap., Vtt. Soph., p. 495. — Le discours en faveur des Arg[iens a été publié par Spanbeim dans 8on édition des œuvres de Julien, p. 407. Ce savant éditeur l'attribuait à une époque postérieure de la vie de Julien. M. Desjardins, suivant réditeur allemand des lettres de Julien, nous parait avoir heureusement rectifié cette date.
a. S. Grég. Naz., Or,, v, 23, 24.
de familles chrétiennes de TAsie Mineure, chez qui la pureté de la foi et des mœurs était héréditaire. Ils vivaient quatre ou cinq ensemble S se tenant à part des plaisirs, des jeux et des rivalités de leurs collègues, tout entiers au travail, à Tamilié et à la prière. Deux en particulier se faisaient remarquer, Tun par la gravité de son caractère, l'autre par l'éclat d'une ima-* gination ardente. Ils se nommaient Basile et Grégoire, nés tous deux en Cappadoce, le premier d'une fkmille noble de Césarée, qui comptait des martyrs parmi ses aïeux et des évêques parmi ses membres, et dont le chef professait avec éclat l'éloquence dans la province de Pont 2; le second, originaire de la petite ville de Nazianze, enfant d'une mère toute sainte qui, unie à m mari encore païen, en avait fait, par ses prières et par ses jeûnes, un chrétien, puis un saint, et enfin un évèque. Le père de Grégoire, qui se nommait comme lui, avait reçu tardivement, à Nazianze même, le baptême, et ensuite la dignité épiscopale^ Réunis à Césarée d'abord, puis à Athènes, Grégoire et Basile s'étaient pris l'un pour l'autre d'une de ces amitiés passionnées qui enflamment la jeunesse, fleurs du printemps *, qui
1. On voit par les lettres de saint Basile, qu'il y avait un assez grand nombre d'écoliers chrétiens à Athènes. Il cite plusieurs de ses amis avec qui il avait étudié.
2. S. Greg. Naz., Or., xliii, passim. — S. Greg. Nys., Vita Macrim sororis,