‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 10 sur 111 · Amm, Mire., xxvn, 3. — Symmaque, Zip., I. i · texte numérisé non relu

Amm, Mire., xxvn, 3. — Symmaque, Zip., I. i

Ces influences contraires, en présence dans une cité populeuse sur laquelle ne pesait plus la main d’un chef suprême, devaient assez fréquemment amener des conflits. Entre les grandes familles elles-mêmes, des habitudes polies, des rapports de société ou de parenté maintenaient une harmonie apparente, malgré la diversité des opinions, et Ambroise pouvait passer de Probus chez Symmaque sans y trouver mauvais accueil. Mais le peuple, étranger à ces ménagements que la bonne éducation seule enseigne, se partageait violemment entre les deux religions rivales. Chaque parti favorisait de ses vœux ou contrariait par ses résistances l’autorité des magistrats avec lesquels il se trouvait en conformité ou eu dissidence d’opinion. C’était de part et d’autre un état habituel d’hostilité, et à la moindre occasion un échange de violences.

Ainsi, malgré ses droits à la reconnaissance populaire, l’estimable Symmaque avait vu un jour une émeute livrer aux flammes la maison de campagne qu’il possédait au delà du Tibre, parce que, ayant du vin à vendre, il refusait de s’en défaire à un prix audessous de sa valeur. Un ouvrier, probablement un chrétien, prétendait lui avoir entendu dire qu’il aimerait mieux éteindre de la chaux vive avec cette liqueur précieuse, que d’en faire largesse aux indigents. Son successeur dans la préfecture urbaine, Lampadius, qui appartenait à la religion opposée, échappa avec peine au même sort. Celui-là, ce n’était point d’avarice qu’on

pouvait le taxer; car d’une part lien n’égalait la magnificence des jeux publics dont il faisait tous les frais, et de l’autre il nourrissait de ses deniers tous les pauvres qui habitaient autour de l’église construite sur la colline Yaticane. Mais cette double dépense faite pour plaire à des parties si diverses de la population accusait, disaient les païens, une insatiable vanité. C’était un homme, ajoutait-on, qui voulait être loué pour la moindre de ses actions, qui prétendait ne tousser ni ne cracher comme un autre. Quand il restaurait un monument, il effaçait le nom du fondateur, fût-il un prince, pour y substituer le sien. Et sur ces beaux prétextes, la populace païenne se mit un jour à l’œuvre pour détruire le palais que Lampadius habitait auprès des bains de Constantin, et elle en serait rapidement venue à bout, si des voisins et des amis, accourus au bruit et montés sur les toits, n’avaient éloigné les assaillants en faisant pleuvoir sur eux une grêle de pierres et de tuiles. Pendant cette sorte de siège, le pauvre magistrat effrayé quittait précipitamment la ville et passait le Pont-Mil vius en toute hâte pour se mettre à l’abri de la sédition. 1 .

La division n’existait pas seulement entre les deux cultes, elle pénétrait dans le camp des chrétiens eux-mêmes. Là, comme toujours, l’ambition s’était glissée à la suite de la puissance, et la discorde

i. Amm. Jlaic., xxvii, 3.— S. Arab., de Exccssu Salyrifralris, 32.

à la suite de l’ambition. Qu’était-ce, en effet, que la dignité de préfet du prétoire ou de préfet de Rome auprès de celle qui s’élevait peu à peu sur la place laissée vide par la désertion du pouvoir impérial! Le premier personnage de la cité, ce n’était plus le représentant de l’empereur, mais bien le vicaire de Jésus-Christ, et le pontificat affranchi remplaçait do jour en jour plus clairement à tous les regards le principat absent. Être pape, ce n’était plus passer sa vie dans les catacombes, fuyant la lumière, et chaque jour menacé de mort; c’était au contraire s’asseoir au centre d’une basilique resplendissante de mille feux, sur un trône chargé de pierreries, d’où les regards n’apercevaient qu’une foule agenouillée ; c’était traverser la ville en souverain, en voyant abaisser devant soi les faisceaux des consuls et s’ouvrir à deux ballants les portes de tous les palais. Le siège épiscopal de Rome devait déjà aux largesses des fidèles les plus opulents de l’empire d’abondants revenus dont l’aumône profitait habituellement, mais non pas toujours exclusivement. De ce côté, par conséquent, comme vers tout ce qui s’élève et qui brille, se tournait désormais la convoitise des ambitieux. Le désir do retrouver tous ces biens avait secrètement contribué à la défaillance momentanée du pieux pape Libère; plus tard, le désir d’en jouir plus longtemps sans compétiteur avait seul fait persévérer dans le schisme, après le retour du titulaire légitime, l’usurpateur Félix.

Cette lutte prolongée et ce fâcheux exemple avaient laissé parmi les chrétiens de Rome des ferments de division toujours prêts à renaître. La dignité pontificale devenait l’objet des vœux cachés de plus d’un cœur qui, sous la robe du prêtre, battait encore pour les grandeurs humaines.

A la vérité Libère, par la sainteté de sa vie, par l’aménité de ses mœurs et surtout par sa courageuse opposilfon aux décrets du concile de Rimini, avait fini par recouvrer l’estime et l’affection de tous et par effacer les vestiges de sa chute passagère. Félix, chassé par la défaveur publique, était allé mourir obscurément dans un village de Campanie, et ses sectateurs, s’il en existait encore, cachaient dans l’ombre leurs ressentiments. Tant que Libère vécut, il exerça sans contestation toutes les prérogatives de sa charge. On le vit encore, la dernière année de sa vie (365), recevoir une députation des Églises d’Orient, qui s’adressaient à lui, comme au chef de la foi, pour terminer leurs dissentiments, puis présider le jour de Noël dans l’église même de Saint-Pierre, au milieu de toute la noblesse de Rome réunie, à la profession solennelle de la jeune Marcelline, sœur d’Ambroise, qui se consacrait à la virginité. Le langage qu’il fit entendre dans ces deux circonstances fut grave, touchant, et empreint, comme la plupart des documents que nous avons conservés de lui, d’une originalité naïve qui fit une vive impression sur les assistants. Mais peu de

temps après, le 24 septembre 366, il terminait en odeur de sainteté ses jours si péniblement agités, et à peine avait-il fermé les yeux, que les dissentiments auxquels sa douce autorité imposait silence éclatèrent sans contrainte 1 .'

Deux compétiteurs en effet se trouvèrent dès le premier jour non-seulement sur les rangs pour obtenir la succession du pouvoir pontifical, mais investis l’un et l’autre d’un titre qui pouvait paraître légitime. C’était l’Espagnol Damase, prêtre de l’église Saint- Laurent, et le diacre Ursin. Le peuple chrétien conservait alors, on le sait, et garda longtemps, surtout à Rome, non le droit, mais l’usage de désigner pour le siège vacant le candidat de son choix. Deux réunions populaires, tenues l’une dans l’église Saint-Laurent, l’autre dans une nouvelle basilique que Libère avait fondée sur le mont Esquilin, et qui garde encore aujourd’hui son nom, se prononcèrent en sens opposé. Les évêques des provinces n’étaient guère moins divisés que le peuple, et chacun des concurrents reçut une consécration épiscopale. Chose singulière et pourtant fréquente dans les temps de confusion, les deux rivaux étaient de la part de leurs adversaires en

1. Soc., tv, 11,12.— S. Amb., ileVirginibus, 1. ni, 1. Saint Ambroise rapporte le discours de Libère à sa sœur, et, contrairement à l’opinion de Tillemont, nous croyons trouver dans ce discours un ton assez différent de celui des écrits ordinaires de l’illustre évêque de Milan, pour ne pas douter qu’Ambroise n’a fait ici que reproduire ce qu’il avait entendu.

butte aux mômes imputations. L’un et l’autre étaient accusés d’avoir pris part, soit à la défection de Libère, soit à l’usurpation de Félix; et si l’on se bornait à compter les témoignages, l’histoire, les trouvant également balancés de part et d’autre, n’aurait pas le droit de se prononcer. Mais les suffrages de toute l’Église orthodoxe et des plus illustres contemporains ont été acquis à Damase, et la suite de son pontificat a fait voir des vertus et des talents qui sans doute avaient motivé le choix de la meilleure partie de la population. Les sectateurs d’Ursin, au contraire, étaient pris dans la lie du peuple chrétien, parmi les vendeurs do poisson et de trognons de choux, dit Ammien. Damase avait donc le droit en sa faveur ; mais ses partisans ne négligèrent rien pour compromettre ce droit en l’appuyant par la force. Avertis en effet qu’Ursin et ses amis continuaient à tenir des réunions dans la basilique Libérienne, ils s’y portèrent en masse le 25 octobre, armés de bâtons, d’épées et de haches, investirent l’édifice, forcèrent les portes et, entrant tout ivres de fureur, se livrèrent à un grand carnage. Le soir de cette triste journée, le pavé de la basilique était jonché de cent trente-sept cadavres. Le trouble dura plusieurs jours, en s’aggravant, malgré les efforts du magistrat impérial Juvencus, successeur de Lampadius, qui s’efforcait vainement de concilier les partis, et qui, ne pouvant y parvenir, se retira de la ville pour mettre au moins son autorité à l’abri. Mais

un autre fonctionnaire important, le préfet de l’annone, Maxime, d’un caractère cruel, bien que chrétien de profession, embrassa chaudement le parti de Damase, et ne recula devant aucun excès pour assurer son triomphe. Plusieurs jours durant, les supplices et les massacres se succédèrent. Lorsque enfin grâce «à ces horribles moyens le calme fut un peu rétabli, Juvencus rentra à Rome et, prenant généreusement le parti du plus fort, condamna au bannissement Ursin et toute sa suite*.

La défaite et la persécution eussent peut-être mieux valu pour la justice et pour Damase, qu’une victoire payée de tant de sang. Resté maître du terrain par suite de violences auxquelles il était personnellement étranger, mais dont on lui imputait la responsabilité, le pape légitime se vit en butte aux railleries des indifférents et aux récriminations amères du parti vaincu. Comme toute la noblesse de Rome, les matrones illustres en tête, avait embrassé sa cause, on se moqua de ce pontife qui devait à des femmes le gouvernement de l’Église*. On expliqua par de calomnieuses insi-

1. Soc., iv, 29. — Rufin, n, 10. — Marc, et Faust. Lib. prec., p. 7 et 8. — Amin. Marc., xxvu, 3. — Soz., vi, 23. — S. Amb., Ep. 1, 17. « Sanctus Damasus episcopus judicio Dei elcctus. » Comme Ambroise était sûrement à Rome à l’époque des troubles, son sulTrage fait voir que Damase était l'élu des chrétiens les plus considérables de la ville. — La basilique où furent réunis les partisans d’Ursin est nommée Sicina dans Ammien Marcellin. Mais les prêtres Marcellin et Faustin disent que ce fut la basilique Libérienne, nom porté encore aujourd’hui par Sainte-Marie-Majeure.

2. Marcellin et Faustin appellent Damase « matronarum aurise.ilpius. »

nuations les motifs qui avaient pu lui valoir cetle préférence du beau sexe. Quant aux païens, ils affectaient dans le débat une impartialité dédaigneuse, ou s’en indignaient avec une ostentation d’austérité. « Faitesmoi évêque de Rome, disait d’un ton sardonique à Damase lui-même le consulaire Prétextât, homme justement estimé pour l’intégrité de sa vie, et je vous promets de me faire chrétien. » « En vérité, dit Ammien Marcellin, se faisant, suivant toute apparence, l’organe et l’écho de ce qu’il avait entendu répéter à ses coreligionnaires, quand je considère le faste qui environne cette dignité dans Rome, je ne m’étonne pas que ceux qui y prétendent se livrent pour y parvenir aux plus violents efforts. Car, une fois qu’ils l’ont obtenue, leur vie s’écoule dans les délices, comblés des présents des dames, portés en pompe sur des chars, vêtus avec magnificence' servis avec tant de profusion que leurs festins surpassent ceux de la table des rois. Mais, ajoute-t-il avec une grave impartialité, qu’ils seraient plus vraiment heureux si, n’ayant point égard à cette grandeur de la cité, dont ils se font un prétexte pour excuser leurs exeès, ils vivaient à l’exemple de certains évêques des provinces! Ceux-là, la frugalité de leurs repas, la grossièreté de leurs vêtements, l’humilité de leurs regards baissés vers la terre, les rendent agréables à la Divinité éternelle et respectables à tous scs serviteurs 1 . »

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