S. Grûg. Naz., Carm. de vita sua, v. 1590, 1090 passim
quence l’admiration, mais ses avis avaient cessé d’inspirer la confiance: on faisait peu de cas de son jugement depuis que sa perspicacité s’était trouvée en défaut ; on le croyait toujours prêt à se laisser entraîner à des complaisances peu politiques en faveur de ses ennemis, et possédé d’une passion de sacrifice que ses amis blâmaient en l’admirant, mais que d’autres plus ardents qualifiaient dédaigneusement de duperie. Le plaidoyer en faveur de Paulin fut donc très-froidement accueilli; un point surtout choqua extrêmement, ce fut l’allusion à l’intervention possible de l’Occident. Quand ce mol fut prononcé, un murmure s’éleva, que Grégoire compare lui-même au croassement des geais et au bourdonnement d’une ruche. Pourquoi, s’écriait l’orgueil asiatique soulevé, l’Orient, qui a donné naissance au Christ, irait-il prendre les ordres de ceux qu’il a lui-même initiés à la lumière? Cet argument patriotique trouvait surtout faveur auprès des plus jeunes évêques, et leur ardeur exploitant les ressentiments des plus âgés, le concile, à la presque unanimité, sans tenir compte de l’avis de son président, passa outre au remplacement de Mélèces Le choix tomba sur le prêtre Fiavien, ami et auxiliaire du défunt, qui l’avait aidé dans tous ses travaux et courageusement suppléé pendant son exil, mais à qui on pouvait reprocher d’avoir été lui-même le confident et l’intermédiaire de l’engagement qu’on allait rompre à son profit.
Le chagrin de Grégoire fut très-amer : en elle-
môme la résolution du concile l’inquiétait pour l’avenir de l’Église, mais les motifs d’orgueil et d’obstination qui l’avaient dictée l’affligeaient encore davantage; puis il constatait avec une tristesse poignante combien sa parole avait eu peu de poids môme auprès de ses meilleurs amis. A quoi servait dès lors sa présence si d’importuns honneurs ne lui assuraient aucun crédit réel, et si on ne le comblait d’hommages que pour mieux se dispenser de suivre ses avis? Dans une âme à la fois sainte et poétique le moindre scrupule devient un remords et toute pensée triste s’empreint de couleurs exagérées. Le sentiment de son inutilité engendra chez Grégoire une disposition maladive qui ne lui permit plus de paraître régulièrement aux séances du concile. Comme sa porte était assiégée- d’amis inquiets, d’évêques et de fidèles qui voulaient l’arracher h son chagrin, il choisit une demeure plus retirée, où il était plus difficile de l’atteindre et où il finit par se confiner. Ainsi laissée sans guide, l’assemblée flotta bientôt à l’aventure, méritant de jour en jour davantage les reproches do turbulence et d’indiscipline que Grégoire, du fond de ' sa retraite, ne cessait de lui adresser *.
L’empereur suivait d’un œil inquiet celte confusion croissante et s’affligeait d’un résultat si peu conforme à ses espérances. Rien n’était plus étranger à ce bon catholique, naturellement modeste, et élevé dans la sou-
1. S. Gri?g. Naz., Ccirm. de vila sua et in Episc., passim. — Théod., v, 1).
mission, que les airs de maître qu’avait affectés Constance, et môme celte hauteur protectrice dont Constantin avait souvent fait sentir le poids à l’Église. Au concile, il ne paraît ni avoir assisté lui-même ni avoir eu de représentant ; s’il y avait envoyé quelqu’un de ses officiers, c’étafl uniquement pour faire la police, et en lui prescrivant un rôle tout à fait passif; car aucun historien n’en fait mention. Hors de l’assemblée, il recevait assez mal ceux qui venaient le trouver pour l’entretenir de leurs débats intérieurs; il refusait d’écouter les dénonciations de certains évêques contre leurs collègues. « Cela ne me regarde pas, disait-il : je ne puis ni citer ni admettre d’évêques en témoignage devant mon tribunal; ce serait déshonorer le sacerdoce *. » Ne se croyant ainsi permis de rien faire lui-même pour conjurer le désordre, il imagina cependant que l’introduction de quelques éléments nouveaux pourrait remettre un peu de paix dans les esprits. L’évêque de Thessalonique, en qui il avait placé une confiance par-
1. Cod. Theod., xi, t. 39, 1. 8. Cette loi est un lambeau de procès-verbal d’une des séances du consistoire sacré. La parole prêtée à Théodose est celle-ci : « Un évêque ne peut être cité en témoignage; il n’est contraint do comparaître ni par l’honneur ni par les lois. On ne peut non plus l’admettre à témoigner : c’est déshonorer sa personne et méconnaître la dignité sacerdotale. » Nous suivons l’avis de Godefroi en appliquant cette prohibition aux dénonciations mutuelles faites par les évêques du concile les uns contre les autres. Rien n’atteste en effet dans les lois de cette époque une incapacité générale d’ester en justice étendue à tous les évêques pour tous les nctes de la vie civile. 11 s’agit évidemment d’un cas spécial, et la date (juin 381) indique assez que ce cas devait avoir rapport aux incidents du concile.
CONCILE DE CONSTANTINOPLE. h 35
(iculière, ne s’était pas rendu à Constantinople, parce que, jusqu’au dernier partage, la Macédoine s’était considérée comme attachée religieusement aussi bien que politiquement à l'Occident. Théodose l’engagea à passer sur ce scrupule et à prendre séance avec tous les évêques de sa province. Au même moment débarquaient à la Corne d’Or les évêques d’Égypte avec leur nouveau patriarche Timothée, qu’ils venaient d’élire en remplacement de Pierre; et le concile se trouva grossi par celte double adjonction, qui pouvait en changer la majorité aussi bien qu’en modifier l’esprit.
Ce fut un changement en effet, mais non pas tel qu’on l’espérait. Les nouveaux venus n’apportèrent que de nouveaux sujets de division. Les Égyptiens, compromis dans l’élection de Maxime et amnistiés plutôt que justifiés, en voulaient secrètement à Grégoire de leur humiliation. Quant aux évêques de Macédoine, ils arrivaient pleins de celte compassion un peu dédaigneuse que l’Occident, dans la ferme simplicité de sa foi, éprouvait pour les querelles subtiles de l’Orient, et ils exprimèrent ce sentiment sans prendre assez garde de blesser leurs frères. « Ils nous apportaient, dit Grégoire, le souffle âpre de l’Occident ‘. » Un fait en particulier les choquait et était relevé par eux sans ménagement : c’étaient les fréquents changements de sièges habituels
1. 'L'J'îar s; r;[j.ïv éaitépiôv tî xai ifayv. S. Grég. Naz., Carm. de vila sua, y. 18 U 2 .
43 G CONCILE DE CONSTA.NTINOTLE.
aux évêques (l’Asie. Toules ces translations leur semblaient empreintes d’un esprit d’intrigue et contraires aux traditions de l’Eglise; ils en passaient en revue les exemples les plus scandaleux, et dans ce nombre il leur arriva de mentionner plusieurs fois avec déplaisir la promotion qui avait fait passer Grégoire du siège do Nazianze à celui de Constantinople. On leur répondit, ce qui était vrai, que jamais Grégoire n’avait été titulaire, mais simple administrateur provisoire du siège de son père. Le fait fut contesté par eux, soutenu par les amis de Grégoire, puis débattu entre les indifférents, et la discussion s’échauffant’, ce fut bientôt la légitimité même du titre de Grégoire qui devint l’objet des débats les plus aigres et la véritable pomme de discorde du concile.
Quand le bruit de ces contestations parvint à Grégoire, son parti fut pris à l’instant môme. Sa grandeur lui pesait; il ne l’avait acceptée que par dévouement : il en portait d’autant plus impatiemment le poids qu’il le trouvait trop lourd pour ses forces et se sentait luimême fléchir. « J’étais, dit-il, comme un cheval renfermé à l’écurie ; je ne cessais de frapper la terre et de hennir dans mes liens, regrettant mes pâturages et ma solitude. » Du moment où quelqu’un lui faisait un crime de cela même qui faisait son tourment, il ne voulut pas rester un jour de plus dans un poste où il était à la fois suspect et contraint. On ne l’avait plus vu au concile depuis l’arrivée des derniers venus. Inopinément,
en pleine séance, il y parut : « Hommes de Dieu, dit-il, vous êtes assemblés sans doute pour prendre quelque résolution utile au Seigneur: veuillez ne compter pour rien ce qui me touche...; élevez vos esprits vers un plus digne sujet, et puisque vous êtes réunis dans un même lieu, prenez enfin quelque union dans vos sentiments. Jusqu’à quand se rira-t-on de vous comme de gens qui ne savent que se déchirer et se battre? Donnezvous fraternellement, la main. Je serai pour vous le prophète Jouas: je me livrerai pour le salut du navire, bien que je ne sois pas cause de la tempête *. »
Soit qu’il y eût celte fois dans le son de sa voix quelque chose qui annonçât une décision irrévocable, soit que les assistants trouvassent intérieurement qu’il avait raison, dans l’état de fatigue et de tristesse où il était réduit, de se regarder comme peu fait pour un poste actif et éminent; soit jalousie, faiblesse ou quelque autre motif encore moins honorable, toujours est-il que la décision annoncée par Grégoire fut accueillie avec un silence morne et respectueux, qui le surprit lui-même. « Je ne veux pas, dit-il plus tard, scruter les mauvaises pensées des hommes, moi qui n’ai à cœur que la simplicité; mais il faut avouer qu’ils adhérèrent tous à mes paroles avec plus de facilité qu’on ne pouvait s’y attendre. Telle est la reconnaissance que toute « patrie garde à ceux qui l’ont servie ! » Il se leva
•i. S. Grég. Naz., Cann. de vita sua, v. 1828-1840.
cependant sans rien ajouter, et sortit. Quelques amis, scandalisés de la froideur de l’assemblée, quittèrent la salle avec lui *.
Du concile Grégoire se rendit tout droit au palais de l’empereur. Il pénétra jusqu’à lui sans prendre le temps de demander audience; il le trouva entouré d’un cercle d’officiers et de courtisans : « Prince très-gcnéreux, lui dit-il, je ne viens vous demander ni or, ni présents, ni aucun bienfait. De telles demandes sont bonnes pour ceux qui font cas de ce qui n’a point de valeur : je regarde toutes ces choses comme au-dessous de moi. La seule faveur que je réclame de vous, c’est la permission de céder à l’envie qui me poursuit. Je suis odieux à tous et abandonné de mes amis: laissez-moi partir, je vous le demande au nom de mes cheveux blancs et des sueurs que m’a coûtées le service de Dieu. » Théodose, plus ému que les évêques, le serra dans ses bras et insista pour le retenir, mais faiblement et sans succès. La destinée active de Grégoire était finie.
Avant de quitter cette cité ingrate, mais encore chérie, il voulut pourtant lui adresser un adieu suprême. 11 annonça qu’il se ferait entendre encore une fois dans la grande église, et les évêques, un peu honteux de leur trop prompt assentiment à son départ, voulurent rendre un dernier hommage à ce grand homme, d’un cœur si tendre, dont ils avaient si peu *