Ibid., Il
et par les bonnes grâces de l’empereur, cette grande force : quel signe d’un heureux changement a brillé pour nous? Que d’hommes nous avaient outragés! que de maux nous avions soufferts!... Puisque, par le retour des choses humaines, nous pouvions nous venger, il fallait punir ceux de qui nous avions reçu tant d’injures. Eh quoi? nous sommes devenus les plus puissants, et nos persécuteurs ne seront pas punis? Eh bien! oui, cela est ainsi, car pour moi c’est une assez grande vengeance que de pouvoir me venger... Mais peut-être vont-ils aussi me reprocher que ma table n’est pas assez abondante ni mes vêtements assez magnifiques, et que je ne reçois pas avec assez de faste et d’apparat ceux qui viennent à moi. Je ne savais pas que nous dussions disputer de luxe avec les consuls et les généraux d’armée. Si telles furent mes fautes, pardonnez-les-moi ; nommez un autre évêque qui plaise à la foule : laissez-moi à la solitude, au repos des champs et à Dieu, à qui seul je pourrais plaire par la simplicité. Vous pensez peut-être qu’il me sera pénible d’être privé de ces solemnités où je vous parlais, et de ces applaudissements qui, comme des ailes, enlèvent l’orateur vers le ciel... En tout cas je trouverai moins de peine à y renoncer qu’à rester plus longtemps dans ce tumulte, car la foule ne veut pas des prêtres, mais des rhéteurs... Donnez-moi mes lettres de congé, comme les empereurs font aux soldats.
« Adieu donc, église d’Ànastasie, qui lirais loti
nom de noire pieuse confiance; adieu, monument de notre Commune victoire : nouvelle Siloë où nous avons pour la première fois fixé en terre l’arche sainte, depuis quarante ans agitée et errante dans le désert; adieu aussi, grand et célèbre temple, notre nouvelle conquête, qui dois à la parole sainte ta grandeur présente, bourgade de Jébus dont nous avons fait line Jérusalem; adieu, vous toutes, demeures sacrées de la foi, les secondes en dignité, qui embrassez les diverses parties de celle ville et qui en êtes comme le lien; adieu, saints apôtres, céleste colonie, qui m’avez servi de modèle dans mes combats;... adieu, chaire pontificale, honneur envié et plein de péril ;... adieu, concile de pontifes, chœur des Nazaréens, harmonie des psaumes, veilles pieuses, sainteté des vierges, modestie des femmes, assemblée des orphelins et des veuves, regards des pauvres tournés vers Dieu et vers moi. Adieu, maisons hospitalières, amies du Christ et secourables à mon infirmité. Adieu, vous qui aimiez mes discours, foule empressée, où je voyais briller les poinçons furtifs qui gravaient mes paroles. Adieu, barreaux de celte tribune sainte, forcés tant de fois par le nombre de ceux qui se précipitaient pour entendre la parole. Adieu, ô rois de la terre, palais des rois, serviteurs et courtisans des rois; si vous êtes fidèles à votre maître, je ne sais, mais certes vous ne l’êtes pas toujours à Dieu. Applaudissez, élevez jusqu’au ciel un nouvel orateur qui vous plaira : elle s’est tue, la voix qui vous offensait. Adieu, grande cité,
amie du Christ (car je lui rends ce témoignage quoique son zèle 11e soit pas selon la science, et le moment de la séparation adoucit mes paroles); approchez-vous de la vérité, corrigez-vous, quoique bien lard... Adieu, Orient et Occident, pour lesquels j’ai combattu et par qui je suis accablé. J’en atteste celui qui pourra nous pacifier, si quelques autres évêques savent imiter ma retraite. Mais je m’écrierai surtout: adieu, ange gardien de cette église, qui protégiez ma présence et qui protégerez mon exil; et toi, Trinité sainte, ma pensée et ma gloire, puissent-ils te conserver parmi eux et puisses-tu les sauver! sauve mon peuple, et que j’apprenne chaque jour qu’il s’est élevé en sagesse et en vertu! Enfants, gardez-moi le dépôt sacré, souvenez-vous que j’ai été lapidé parmi vous; que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous 1 ! »
En sortant de l’église, il fit tous ses préparatifs pour partir, on eût presque dit pour mourir, tant il semblait pressé de prendre congé du monde et des hommes. C’était si bien à ses yeux une fin de vie, qu’il rédigea son testament, en présence de plusieurs des évêques du concile, et fit donation aux pauvres de Nazianze du fonds de tous ses biens, dont, de son vivant, il leur donnait déjà le revenu ; puis il se mit en route, charmant par des épanchements poétiques les tristes loisirs
1. S. Grég. Naz., Or. xui, in fine. Avons-nous besoin de dire combien, dans la traduction de As divers morceaux, nous nous sommes aidé des fragments di'jà si admirablement interprétés par M. Villcmain?
de son voyage. Tantôt c’était le récit des maux de sa vie; tantôt quelque invective pleine de verve satirique contre les vices de son temps; tantôt quelque hymne mystique, quelque retour mélancolique sur la destinée humaine, ou quelque invocation à la solitude et au repos. En passant à Gésarée, il s’y arrêta pour y célébrer du haut de l’autel les louanges de Basile dans une magnifique oraison funèbre; puis il alla à Nazianzc reposer sous le toit qui avait abrité son enfance celle âme trop pure pour le monde, qui gardait sous les cheveux blancs le charme, la candeur et l’inexpérience du premier âge 1 .
Les évêques du concile, attristés et confus, reprirent languissamment leurs séances. Il fallait avant tout remplacer Grégoire, et tous alors se regardèrent avec embarras. L’importance du poste, la difficulté de trouver un nom qui réunît les opinions divisées et qui ne fit pas avec l’éclat de celui du prédécesseur un trop choquant contraste, tenait tous les esprits en suspens : personne n’osait désigner un candidat. Pendant que l’incertitude durait, il arriva ce qui s’était déjà vu plus d’une fois ; c’est que le peuple s’empara lui-même de l’élection et trancha la difficulté. Dédaignant tous les évêques de l’assemblée, que leurs divisions avaient décrédités, la faveur populaire alla chercher un laïque vénérable, Nectaire, originaire d’une famille illustre de
1. S. Gn’g. ' a 7..,Testamenhm, Opp., t. H, p. 200;Ca.’-m.,p. '<79-811; Or. xuii.
Tarse, mais exerçant à Constantinople même les fonctions de préteur, et dont les mœurs graves et le visage placide avaient déjà je ne sais quoi dè sacerdotal. Ce choix, d’abord proposé dans les groupes, sur les places publiques, eut bientôt des adhérents dans l’assemblée même où Nectaire avait des amis, entre autres l’évêque de sa ville natale, Diodore. On mit donc ce nom sur une liste avec plusieurs autres qui furent soumis à l’approbation de Théodose. La nomination d’un magis- Irat civil ne pouvait être mal vue d’un empereur même aussi soumis à l’Église que Théodose. Aussi le choix impérial s’arrêta-t-il du premier coup sur ce candidat, bien qu’il fût le dernier en ordre de présentation. Cette faveur entraîna la majorité des suffrages, et Nectaire fut proclamé 1 .
On n’avait pourtant pas songé à une difficulté qui n’était pas de médiocre importance. Nectaire, dont la vie était devenue austère avec l’âge et depuis la perte' d’un fils unique très-aimé, avait eu une jeunesse légère qu’aucune pénitence n’avait encore expiée. D’après l’habitude de beaucoup de chrétiens d’alors, principalement de ceux qui avaient des péchés graves sur la conscience, il avait omis de se faire baptiser afin de réserver pour sa dernière heure l’efficacité souveraine
1. Théod., v, 8. — Soc., v, 8. — Soz., vu, 8. — Ilufin, n, ‘21. — Sozomène donne sur cette élection des détails qui ne se trouvent pas dans les autres auteurs; niais il la place avant la mort de Mélèce, ce qui ôte toute vraisemblance à son récit.
do co remède de l’âme. Il fallut donc coup sur coup baptiser, ordonner, puis consacrer le chef de l’Église de Constantinople : grand scandale, bientôt tempéré, il est vrai, par le zèle vraiment évangélique que Nectaire mit sur-le-champ à s’instruire, puis 5 s’acquitter de ses nouvelles fonctions. Ce fut, au génie près, le même spectacle qu’Ambroise avait donné à Milan ; mais rien n’était mieux fait que ees brusques transitions pour accoutumer les esprits à mettre sur le même pied, et souvent à confondre les unes avec les autres les dignités spirituelles et civiles. Ambroise et Nectaire, magistrafs la veille, ne paraissaient pas avoir cessé de l’être en devenant évêques *.
Il était tard pour aborder enfin la véritable tâche du concile, la décision des questions dogmatiques; et l’assemblée, après tant d’incidents fâcheux, jouissait désormais de bien peu d’autorité pour les trancher. On s’en aperçut quand il fallut en venir à discuter avec les évêques macédoniens le point même de leur hérésie, l’essence de la troisième personne divine. Ces vieux évêques, d’un esprit borné, d’un caractère faible, usés par l’âge et par la pratique des cours, auraient cédé, suivant toute apparence, à une majorité bien unie, ralliée sous des chefs imposants et pesant sur eux de tout le poids moral de la foi et de la vertu. Mais laissés en présence de collègues qu’ils avaient vus la veille aux
\. Théod., — Soc., — Soz., — Rufiu, loc. cil.
prises les uns avec les autres pour des motifs de peu do valeur, qui s’étaient privés eux-mêmes, par une jalousie mesquine, de leur chef naturel, ils se mirent plus à leur aise. Probablement Éleuze de Cyzique eût eu quelque peine à tenir tête dans la discussion à la logique de Grégoire; avec Nectaire et ses pareils, il se sentit moins embarrassé. Du dehors, d’ailleurs, leurs partisans les engageaient à tenir bon, en leur répétant que, dans l’état de division où étaient tombés les orthodoxes, rien n’était plus à craindre de leur part. Bref, à la grande surprise et à la grande douleur de Théodose, les trente-six ennemis du Saint-Esprit, comme on les appelait déjà, les Pneumalomaques, se montrèrent intraitables. Yaincment leur rappela-t-on que quinze ans auparavant une députation envoyée par eux au pape Libère était tombée d’accord d’une profession de foi toute catholique. Cet argument, reproduit par l’empereur lui-même dans plusieurs entretiens successifs, demeura sans effet; et pour couper court à de nouvelles instances, les schismatiques se décidèrent, à un jour donné, à quitter tous ensemble Constantinople, en avertissant par une lettre collective tous leurs sectateurs de se mettre en garde contre tout ce qui émanerait du concile après leur départ 1 .
S’ils s’étaient flattés d’entraîner par une démarche si brusque la dissolution de l’assemblée, ils furent trom-