‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 15 sur 111 · Amm. Marc., xxvii, G · texte numérisé non relu

Amm. Marc., xxvii, G

-. Ame!. Y'ict., Epit. xlv.

soupçonna bientôt un autre, quand on le vit convoler en secondes noces avec une Sicilienne nommée Justine, d’une beauté rare, bien que d’un âge déjà mûr, qui avait un instant, quinze années auparavant, associé sa destinée à celle de l’usurpateur Magnence 1 . Comme l’austérité habituelle de Valentinien ne permettait pas de* soupçonner qu’il obéit à un simple caprice des sens, il était évident que la politique avait dicté son choix. Le souvenir du court règne de Magnence avait laissé des traces dans les populations gauloises, dont cet usurpateur avait flatté la jalousie nationale ; et Valentinien, désormais fixé dans cette illustre partie de son empire, voulait jeter sur sa dynastie un reflet de cette faveur populaire.

Mais il n’avait pas calculé qu’il blessait du même coup un sentiment plus général et plus profond. Le divorce, en effet, si facilement permis par les habitudes romaines, et qui avait tant de fois servi aux combinaisons ambitieuses des familles impériales, était bien encore inscrit dans les lois; mais l’usage en devenait, sous l’influence chrétienne, chaque jour plus étranger aux mœurs. Les jours de Dioclétien étaient déjà loin, et l’acte qui n’avait choqué personne quand la royale Fausta était venue remplacer dans le lit de

1. Zos., iv, 10, 43.— Chi en. Alex., p. tr.9. — Soc., iv, 31. — Zosimo est le seul de ces trois écrivains qui allirmc que la nouvelle impératrice était vouvo de Magnence. Mais il y revient à deux reprises, et son récit, sur ce point, mérite beaucoup plus de confiance que celui de Socrate, évidemment mêlé do fables absurdes.

Constance la paysanne mère de Constantin, forma contre Valentinien, auprès des consciences devenues plus déli- .cafcs, un grief à peu "près irrémissible. La rumeur publique grossit le scandale en exagérant la faute. On répéta bientôt que l’empereur avait deux femmes vivantes à la fois, et les gardait toutes deux pour son usage ; et ce bruit trouva d’autant plus facilement créance que, la foi de la nouvelle impératrice étant suspecte, on lui imputait sans peine tous les désordres de mœurs. Un siècle plus tard, un historien éclairé comme Socrate prêtait encore à Valentinien la prétention absurde d’établir la polygamie dans les lois 1 .

Il ne semble pas que dans ces transactions diverses, qui intéressaient à un si haut degré pour le présent et pour l’avenir la famille impériale, Valentinien se soit mis en peine de rechercher l’assentiment du frère qu’il avait laissé h Constantinople. Très-peu de rapports d’ailleurs existaient entre eux depuis leur séparation. Si Valentinien, en tirant son frère de l’obscurité pour lui mettre la couronne sur le front, s'était flatté de le maintenir sous sa domination et de gouverner l’Orient par son intermédiaire, il avait bientôt dû reconnaître qu’une telle prétention dépassait ses forces. Sommé dès le premier jour par Valens de lui venir en aide contre une rébellion menaçante, il s’était vu contraint,

1. Soc., iv, 31. — Le récit de Socrate est dénué de toute vraisemblance, mais il atteste le scandale produit par la conduite de Valentinien.

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nous l’avons dit, do refuser le secours qui lui était demandé; et Yalcns, rendu par cet abandon à son indépendance, avait cessé de chercher des conseils là. où il ne pouvait plus trouver d’appui. Puis, peu à peu, absorbés par la diversité de leur tâche, autant que séparés par la diversité de leurs caractères, les deux copartageants de l’empire avaient pris l’habitude de vivre à peu près étrangers l’un à l’autre. C’est le devoir de l’historien de les suivre tour à tour dans ces voies divergentes qui devaient du reste les conduire l’un et l’autre, par un circuit plus ou moins long, à peu près au môme résultat.

La révolte, cause du refroidissement survenu entre les deux frères, avait éclaté dès 365, très-peu de temps après qu’ils s’étaient quittés. L’instigateur était Procope, ce parent de l’empereur Julien, laissé par lui à la tète de ses troupes en Mésopotamie pendant l’expédition de Perse, et qui s’était trouvé ensuite chargé de présider à la solennité de ses funérailles. Aussitôt après celte cérémonie, Procope, on se le rappelle, avait cru prudent de se dérober à la malveillance de la foule et à la jalousie d’un nouveau maître. Aucune retraite ne lui sembla d’abord trop profonde, tant il craignait que sa qualité de païen et d’héritier d’une race déchue ne l’exposât au ressentiment des chrétiens vainqueurs. Il s’était caché dans le fond de la Chersonèse Taurique, parmi les tribus barbares qui habitaient les bords du Pont-Euxin. L’ennui de l’exil et la fatigue des souf-

fronces d’une vie misérable le ramenèrent bientôt vers des régions plus civilisées; il vint, toujours en secret, s’établir auprès de Chalcédoine, chez un de ses amis, nommé Stratège, dans une terre qui avoisinait celle de l’hérésiarque Eunome. De là il se rendait parfois déguisé à Constantinople ; et dans ces excursions clandestines, il ne tarda pas à s’apercevoir que le nouveau monarque de l’Orient ne réussissait nullement à gagner la faveur populaire 1 .

Yalens, en effet, obscur employé la veille du jour où il s’était vu porter au trône par un choix qui n’était point imputable à son mérite, gardait dans le rang suprême les habitudes de son premier métier. C’était un bon comptable qui aimait à tenir sa maison en ordre ; il faisait régner la discipline autour de lui, modérait le luxe et la cupidité de ses serviteurs, donnait ses audiences à des heures réglées; mais, en dehors de ces occupations courantes, le poids des affaires de l’État lui était à charge. Retiré dans un petit cercle d’amis, il y vivait avec une simplicité mesquine, qui n’était nullement faite pour plaire à des populations asiatiques, naturellement amies de ce qui brille. Deux qualités surtout lui manquaient, celles-là mûmes dont la famille illustre qui avait avant lui possédé l’empire avait donné avec éclat le modèle sur le trône. Constantin avait été un grand guerrier, Constance un lettré disert. Julien

1. Amm. Marc., xxn, 6. — Zos., v, 4, 5. — Philost., îx, 5. — Tl.cn., Or. vu.

avait uni ces deux mérites, mais ni l’un ni l’autre n’existaient chez Valons. A peine entendait-il le grec, et le seul bruit d’une expédition armée le faisait pâlir. Pour composer ses harangues dans les jours officiels il lui fallait, au su de tout le monde, recourir au secours d’un détestable rhéteur nommé Héliodore, qui se mettait pour lui en frais d’éloquence. Il était d’ailleurs petit de taille, noir de visage, avec une (aie sur l’œil du plus désagréable aspect. Ainsi privé de tous les moyens de succès, il n’avait jamais l’occasion de fixer sur lui l’attention avec avantage. Les qualités mêmes dont les historiens le louent, son économie, sa fidélité dans ses amitiés, la lenteur et le scrupule qu’il apportait dans la décision des affaires privées, n’étaient point de celles qui gagnent le suffrage de la foule 1 . Cette impression défavorable fut encore accrue par l’incapacité dont il fit preuve en face des difficultés sans nombre qui vinrent fondre sur lui. Des nouvelles inquiétantes arrivèrent tout à la fois, et de la frontière orientale de l’empire, où les Perses semblaient plus animés que satisfaits par les concessions qu’ils avaient arrachées à Jovien, et de la frontière du nord, menacée par une irruption des Goths. La présence du nouvel empereur était réclamée partout à la fois, et lui-même, désireux au fond de ne répondre à aucun de ces appels, ne savait

I. Amm. Marc., xxxi, 14. « Ccssalor et piger... snbagrestis ingenii nec bellicis nec liberalibus stiuiiis eruditus. » x.xix, 2. — Aurèl. Vict., Epil. 40. — Zos., i\, 4.

VALEiNS ET SAINT BASILE. G3

de quel côté se diriger, pour veiller au maintien de son autorité sans compromettre la sécurité de sa personne. Après bien des hésitations, il résolut de se mettre luimême en route pour Antioche, tout on dirigeant sur la Thrace une partie de ses troupes. Mais il s’avança très-lentement, ne voulant ni s’éloigner trop vile de sa capitale, ni braver, dans des contrées malsaines, les chaleurs extrêmes de l’été. En septembre, il n’était encore qu’à Césarée de Cappadoce. Pendant son absence, la police de Constantinople restait confiée à son beau-père Pétrone, naguère simple officier des gardes, et récemment promu à la dignité de patrice, homme d’un caractère à la fois dur et léger, plus propre à faire délester qu’à faire craindre l’autorité impériale 1 .

Témoin de celte impopularité croissante, Procopc sentit s’éveiller en lui des velléités d’ambition jusquelà comprimées par la crainte. 11 était si las d’ailleurs de la vie d’inquiétude constante qu’il menait, que le désespoir le portait à tout risquer pour s’en affranchir. 11 noua de secrètes relations avec un eunuque du nom d’Eugène, qui avait joui quelque temps d’un certain crédit auprès de l’empereur, et qu’une disgrâce momentanée mettait au nombre des mécontents. Eugène était riche, Proeope était l’héritier d’un 'grand nom; en mettant en commun ces deux forces, jil n’était rien qu’avec un peu d’audace les deux alliés

Amm. Marc., xxvi, G. — Soc., îv, 2. — Soz., vi, 7.

ne pussent accomplir. L’argent d’Eugène servit à gagner les officiers des cohortes des Divitenses et des Tungricani , qui traversaient la ville pour se rendre en Thrace, et devaient y séjourner pendant deux jours. Quand les esprits parurent suffisamment préparés, le 28 septembre, à l’aube du jour, on fit venir Procope dans les bains d’Ànastasie, où les cohortes étaient easernées. 11 aurait désiré paraître devant elles revêtu d’un habit militaire, mais, soit défaut d’argent, soit crainte d’exciter les soupçons, il dut renoncer à se le procurer. Faute de mieux, il se vêtit d’une tunique dorée, qui lui tombait sur les talons, comme celle que portaient les pages du palais. Il se chaussa de sandales de pourpre, et, tenant un petit étendard de la même couleur à la main, il se présenta devant les soldats étonnés, assez semblable, dit Ammien, à une apparition de théâtre. Un long colloque s’établit entre le prétendant au trône et les soldats, qui 11 e voulaient se livrer à lui qu’à bonnes enseignes, et moyennant des conditions satisfaisantes.

Quand on fut enfin tombé d’accord du prix que recevrait leur dévouement, les troupes se mirent en mouvement pour présenter le nouvel élu aux regards de la population. Les dispositions de la cité étaient encore si incertaines, et les séditieux craignaient si fort d’être mal accueillis que, en s’avançant dans les rues, ils tenaient leurs boucliers levés au-dessus de leurs têtes pour se préserver des pierres et des tuiles

VALENS El’ SAINT BASILE. G5

qui pourraient leur être lancées du haut du toit. Le bruit sinistre de ces boucliers choquant contre les casques répandait partout l’effroi. Les portes se fermaient sur le passage des cohortes insurgées, et les passants épouvantés prenaient la fuite. Ils eussent été peut-être plus rassurés s’ils avaient aperçu, au centre de la petite troupe, Procope lui-même, blanc comme un cadavre, plus effrayé qu’aucun autre de son audace, et semblant marcher au supplice plutôt qu’au trône 1 .

Le groupe se grossit pourtant, en avançant, de curieux, d’artisans désœuvrés, d’esclaves, de toute la lie, en un mot, de la population d’une grande ville, toujours avide de nouveautés. Des armes furent distribuées à ces tristes auxiliaires, et on arriva ainsi en force jusqu’au prétoire, où les deux principaux fonctionnaires, le préfet du prétoire même et le préfet de la ville, furent surpris, saisis et jetés dans les fers. Quant au patrice, contre lequel des cris sinistres étaient proférés dans la foule, il est probable qu’il avait déjà pris la fuite, car il ne parut point. Procope se décida alors à monter sur l’estrade du prétoire, et là, les lèvres violettes , et tremblant de tous ses membres, il balbutia quelques mots sur ses droits au trône et sur son origine royale. Les acclamations de ses complices lui répondirent et l’encouragèrent. Il marcha

1. Amm. Marc., îx, xvi, G. — Zos., iv, 5-G. — Tlicm., Or. vu. — Pan ci rôle, Nul. lmp. Occ., ch. 5.

au palais, pendant que le peuple se livrait à des actes de pillage, se fit ouvrir la chambre impériale, el, tous les employés se rangeant sur son passage, il commença à leur donner ses ordres pour assurer la reconnaissance de son pouvoir par tout l’empire 1 .

Son premier soin fut de tenir ses promesses et de combler de présents les troupes que Yalens voulait diriger sur la Thrace, et qui furent charmées de rester dans la capitale. Il parcourait incessamment leurs rangs, tenant entre ses bras la fille posthume de l’empereur Constance, née du mariage tardif de ce prince avec Faustine, enfant de cinq ans qu’il couvrait de ses caresses, en l’appelant sa petite cousine, et qui semblait surprise de cette tendresse nouvelle. Tous ceux que Yalens avait mécontentés pour quelque cause que ce fût se virent l’objet de ses flatteries. 11 donna la dignité proconsulaire au fils du prince persan Ilormisdas, qui avait accompagné Julien dans son expédition, et qui était demeuré depuis ce temps en disgrâce. Il recherchait avec soin les philosophes, les entretenait des souvenirs de Julien, et annonçait même qu’à son exemple il allait laisser pousser sa

1. Amm. Marc., xxvi, 0. — Zos., iv, 5-G. — Thém., Or. vu. — Am mie ii raconte môme que Procope, pour affermir son pouvoir, faisait partir de Constantinople des courriers qui y rentraient bientôt tout couverts de sueur et do poussière, pour apporter la reconnaissance simulée des provinces. Cet artifice, d’une exécution assez difficile à concevoir, ne nous paraît pas bien nécessaire à supposer. Les provinces de l’empire n’avaient pas l’habitude de faire beaucoup de résistance aux choix des soldats.

barbe. Il sc maintenait aussi en bons rapporls avec les diverses sectes chrétiennes. Enfin, pour conserver la pleine disposition de ses forces à l’intérieur, il se hâta de faire rassurer les Goths contre toute tentative hostile de sa part, et il leur envoya même sous main demander des auxiliaires. Il aurait voulu se mettre en garde aussi du côté de l’Occident, en s’assurant de l’Illyrie; mais le gouverneur de cette province, Quintius, se montra incorruptible. 11 livra au supplice les émissaires qui vinrent le trouver, et mit en état de défense les divers passages qui faisaient communiquer l’Illvrio avec Constantinople. Procope fut un peu troublé de cet échec, qui laissait ses derrières à découvert; il no s’en décida pas moins à faire quelques pas au-.devant de Yalens; il passa le détroit et s’avança jusqu’à Nicée 1 .

Yalens, en effet, averti de la sédition au moment où il allait partir pour Antioche, se hâtait de rétrograder vers sa capitale en traversant la Galatie. Il n’était guère moins troublé que son rival, et jamais partie d’un plus grand enjeu ne fut jouée entre deux joueurs plus timides. On dit même que si ses lieutenants no l’avaient retenu, Yalens aurait déposé la pourpre et

1 . Amm. Marc., xxvi, O, et xxvii, 4, 5. — 1 liém., Or. vu, p. ! 9. — M. Brunet do Preslc, dans une dissertation sur les tombeaux dos empereurs d'Orient, suppose que la translation des cendres de Julien de Tarse h Constantinople eut lieu à ce moment par ordre de Procope et explique ainsi la présence du tombeau du dernier empereur païen dans cette ville, attestée par plusieurs écrivains du Bas- Empire.

renoncé à la lutte avant île la tenter. Les premiers résultats de ses opérations militaires ne furent pas de nature à le rassurer. Deux légions qu’il envoyait contre Procope passèrent à l’ennemi sous les murs de Nicée sans coup férir, et lui-mème s’étant avancé par Nicomédie jusque devant Chalcédoine trouva les portes de cette ville fermées. Du haut des murailles les soldats déserteurs insultaient leur ancien maître : « Que vient-il faire ici, ce buveur de bière? » disaient-ils, par une allusion aux habitudes d’économie sordide qu’on lui reprochait 1 . Craignant de se voir enveloppé de toutes parts, Yalens dut reculer par la Bithynie jusqu’à Ancyre, où il attendit des renforts. Par suite de ce mouvement rétrograde, toute la partie supérieure de l’Asie Mineure tombait au pouvoir de Procope, et en particulier la place de Cyzique, prise très-importante, parce que c’était là que se trouvaient en dépôt tous les fonds rassemblés dans les provinces d’Asie pour la solde des légions.

Mais un succès si prompt et si inespéré enfla d’orgueil l’âme de Procope. Les jouissances du pouvoir absolu, succédant sans interruption à de si longues souffrances, lui causèrent une sorte d’ivresse; il se livra- sans contrainte à toutes ses convoitises, puisant à pleines mains dans le trésor public, et quand les fonds lui manquaient, ne craignant pas même de recourir à

1. Atnm. Marc., xwi , G, 7, 8. — « E mûris injurioso compellr.batur ut. subaiarius. a

d’odieuses exactions pour subvenir à ses dépenses exorbitantes. Par cette conduite imprudente, il eut aliéné en peu de mois le peu de faveur publique qu’il devait au souvenir des fautes de son rival ; la présence et les excès du nouveau maître eurent bientôt fait oublier les torts de l’absent.

Une faute en particulier lui fut fatale : il confisqua sous un léger prétexte le palais d’Arbetion, général renommé, et de plus un des familiers de l’empereur Constance. C’était éloigner de lui une bonne partie des clients de la famille même dont il se portait héritier. Arbetion exaspéré alla sur-le-champ offrir à Valens l’appui de son expérience et de son crédit. Connaissant la plupart des officiers inférieurs des légions, il les décida, sans trop de peine, moyennant de nouveaux subsides, à une désertion nouvelle,, et quand la campagne se rouvrit au printemps de 366, ce fut le tour de Procope de se voir, dans deux engagements successifs, abandonné par ses troupes sur le champ de bataille. A la suite de la dernière défaite qui eut lieu dans les plaines de Nactolie, en Phrygie, Procopc se vit réduit à fuir, et dans la nuit suivante, deux de ses officiers, qui l’accompagnaient, entrèrent dans sa tente pendant son sommeil, le lièrent de chaînes et l’amenèrent en cet état à Yalens. Par une justice distributive, qu’Ammien n’ose pas approuver, Valens livra à la fois au supplice les traîtres et la victime. Une députation fut chargée de porter à Valentinien, en Gaule, la tête du

malheureux Procope, sinistre hommage qui renfermait peut-être une épigramme : Valons n’était pas fâché de montrer à son frère, sous une forme polie, qu’il avait su se passer de son appui. Ce funeste symbole de victoire, promené à travers l’empire, suffisait d’ailleurs pour ramener partout à la soumission les populations qui auraient été tentées de s’obstiner dans la révolte.

Valons ne tarda pas à rentrer en triomphe dans sa capitale humiliée. Son retour fut suivi d’une de ces réactions sanguinaires, triste prix dont l’empire payait la constante mobilité du pouvoir suprême. Valens ne dépassa pas en fait de sévérité la mesure commune. Il envoya à la mort beaucoup de coupables et aussi quelques innocents. Une classe de citoyens qui éprouvait de grandes craintes fut plus ménagée qu’elle ne s’attendait àj’être. C’était celle des philosophes qu’on pouvait soupçonner d’avoir vu avec plaisir l’héritier et le vengeur de Julien sur le trône. Maxime et Libamus, en particulier, étaient dans de vives angoisses : l’un toujours soupçonné par la foule de troubler le cours des événements par des pratiques de sorcellerie, l’autre accusé d’avoir préparé un panégyrique pour l’usurpateur. Tous deux pourtant furent épargnés. Libanius dut son salut à l’intervention d’un des généraux de Julien, resté fidèle à Valens, au milieu de la défection universelle; Maxime, à l’éloquence du rhéteur Thémistius, qui mêla habilement la défense de son collègue a

un panégyrique des vertus du vainqueur, tout parsemé de sentences emphatiques sur la clémence 1 .

Mais à côté des philosophes se présentaient les nombreuses sectes qui se disputaient le nom de chrétiennes; toutes trop mêlées à la politique, trop influentes en Orient, et quelques-unes malheureusement trop engagées dans toutes les intrigues pour qu’on ne les soupçonnât pas d’avoir pris, part à la lutte qui venait de se terminer. Aussi les délations de toute espèce contre . les chrétiens affluèrent-elles dès le premier jour autour de Yalens. On lui signalait en particulier comme s’étant compromis dans la tentative de Procope l’hérésiarque Eunome, l’ami d’Àélius, l’un des chefs de l’extrême Arianisme, qui possédait une propriété dans le voisinage de celle où l’usurpateur s’était caché longtemps. Les Ariens de leur côté se montrèrent prodigues de dénonciations soit contre les catholiques, soit contro les schismatiques d’une nuance intermédiaire et modérée. Troublé par ce feu croisé d’accusations eonlra-

I. Amra. Marc., xxvi, G, 7, 8. — Zos., iv, 5-0. — Liban., de Vitasua, p. 54. — Théra., Or. vn, p, 90, 100. — Il existe, sous le nom de Thémistius, et dans les œuvres de ce rhéteur, t. u, p. 154-101, un autre discours adressé à Valons, et qui traite expressément de la liberté duo aux cultes divers. On a cru longtemps que ce discours avait été prononcé au moment où Valons commença à persécuter les catholiques, et dans la pensée de modérer ses rigueurs. Rien, dans le texte de cette pièce, ne confirme cette supposition. A vrai dire, ce n’estqu’une répétition à peu près exacte du discours adressé à Jovien dans une circonstance antérieure (voyez la 11 e partie de cette histoire, t. u, p. 485-488), et comme on n’a pas le texte grec, mais seulement une traduction latine, il se pourrait bien que le second discours ne fût qu’une reproduction du premier faite par quelque élève s’exerçant à la rhétorique.

dictoires, et ne voulant pas prendre le parti le plus sage, qui eût été de fermer l’oreille à toutes indifféremment, Valens eut recours pour s’éclairer aux avis de l’évêque qui depuis le concile de Rirnini occupait le siège de Constantinople, et qui s’était prudemment ménagé pendant la crise. Il ne pouvait choisir un conseiller à la fois plus habile et plus dangereux*.

Eudoxe, on l’a vu, appartenait au groupe d’évêques que nous avons qualifié du nom d’Ariens politiques. C’était, avons-nous dit, une petite réunion de prélats indifférents au fond même de la querelle dogmatique soulevée par Arius, et qui ne s’étaient jamais mêlés aux débats religieux que pour y chercher des moyens d’accroître l’importance de leur situation dans l’Église ou à la cour. Ce n’étaient pas des catholiques orthodoxes, car ils rejetaient le concile de Nicée, mais ce n’étaient pas non plus des philosophes téméraires comme Aétius et Eunome, et tous ceux qu’on nommait les Anoméens, car ils ne battaient pas ouvertement en brèche la divinité du Christ. Enfin, ils n’étaient pas non plus de ceux qu’on désignait sous le nom de semi- Ariens, c’est-à-dire des esprits faibles, timides, éloignés de la vraie foi seulement par quelques difficultés de terminologie, prêts à signer le symbole de Nicée, moins le mot de consubstantiel , désirant la réunion avec Rome, et disposés à s’y prêter, moyennant quelques

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