‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 18 sur 111 · V. fi · texte numérisé non relu

V. fi

petit récit connu sous le nom de Vie de suint Antoine, qu’Athanase fit rédiger probablement sous ses yeux sans y beaucoup travailler lui-même. On y respire un sentiment de piété ferme qui ne peut émaner que de lui; mais on n’y retrouve pas toujours dans la critique des faits celte sévérité judicieuse qui caractérise ses autres écrits

A peine rentré dans Alexandrie, Alhanase y trouva entre les mains du préfet de la ville un ordre de Yalens qui l’éloignait de son siège, comme notoirement opposé à la croyance que l’empereur honorait de sa protection. L’exécution immédiate de cet édit était recommandée au gouverneur, sous peine d’amende et avec de fortes menaces. Pourtant, quand il s’agit d’y procéder, la rumeur devint grande dans la ville, et des rassemblements tumultueux assaillirent la porte du palais du gouverneur. Les citoyens déclarèrent qu’ils ne laisseraient pas porter la main sur leur évêque. Intimidé de ces démonstrations, le magistrat eut recours à un artifice déjà employé par ses prédécesseurs, et qui aurait dû cotte fois ne tromper personne. Il consentit à ajourner l’exécution de ses ordres jusqu’au retour d’une députation que la ville allait envoyer à Constantinople. Les attroupements se dissipèrent sur cette assurance, et la cité rentra momentanément dans le calme.

Un demi-siècle d’expérience avait trop bien éclairé

1. Rolland., H mai. Appendice grec, p. 49. — S. Atlmn., Vita Ant., p. t.'.O.

Athanase sur le degré de confiance que méritaient les paroles officielles, pour qu’il se laissât tromper par ce répit momentané. Il n’avait pris aucune part à la sédition : quand il la vit complètement apaisée, par une nuit profonde et parfaitement calme, il sortit sans bruit de la ville, et se dirigea tout droit vers une de ces retraites dont il savait seul le chemin et où il avait assez vécu pour pouvoir y retrouver sur-le-champ ses habitudes. C’était, dit-on, cette fois un des tombeaux de sa famille. La précaution était prise à temps, car la nuit n’était pas écoulée que la demeure épiscopale était entourée d’une troupe de gens armés envoyés par le gouverneur; ce magistrat vint lui-même la visiter du haut en bas, fouillant les coins les plus obscurs, montant sur les toits et descendant dans les caves. Mais ne trouvant personne, il dut revenir les mains vides et traverser les flots de la foule accourue au bruit, qui lui reprochait sa perfidie et portait aux nues la prudence divinement inspirée d’Athanase. Il fallut écrire à Constantinople pour raconter cette déconvenue. C’était la cinquième fois qu’Àthanase, glissant pour ainsi dire entre les mains de ses persécuteurs, échappait à ceux qui croyaient le tenir. L’idée qu’on ne pouvait rien contre lui, qu’une protection magique ou céleste le dérobait à toute atteinte, s’accréditait de plus en plus. Soit terreur superstitieuse de porter la main sur un être surnaturel, soit crainte d’exciter l’irritation d’une grande ville, soit simplement découragement de réussir

dans une tentative tant de fois avortée, Valons n’insista pas, et peu de temps après, par une permission tacite ou expresse, Athanasc rentrait dans Alexandrie, triomphant sans éclat de la lassitude de son adversaire. Le premier usage qu’il fit de sa puissance si paisiblement recouvrée fut d’excommunier solennellement le magistrat qui gouvernait la Libye et qui avait donné le spectacle des plus honteux désordres de mœurs 1 .

Ce fut sa dernière épreuve : le temps de l’éternel repos approchait pour lui, et son rôle d’ailleurs était fini. D’autres champions étaient prêts à le remplacer, plus jeunes, mieux appropriés peut-être à la face nouvelle des temps. La politique strictement défensive par laquelle Athanasc avait contenu le despotisme encore respecté de Constantin et de ses fils, son attitude de froide réserve, son scrupule de dépasser d’une ligne la limite des attributions ecclésiastiques, toutes ces précautions qui avaient sauvé le grand évêque du filet do tant d’intrigues, devenaient moins nécessaires et moins utiles en face d’un souverain plus faible, qui conservait les mêmes prétentions sans disposer des mêmes moyens de se faire obéir. De nouveaux devoirs naissaient aussi pour l’Église doses prérogatives chaque jour plus étendues. Au lendemain de la persécution, c’était assez pour elle d’assurer l’indépendance de son propre domaine, et Athanasc avait fait la garde autour de

1. Soz., vi, 12. — Soc., iv, 13. — S. Epiph., Ilœr., lxviii, lü. — S. Bas., Ep., lxi.

cette frontière sacrée avec une vigilance infatigable. Mais, devenue maîtresse des esprits aussi bien que des consciences, et mêlée par là désormais à tous les intérêts humains , l’Église avait droit d’aller chercher ses adversaires sur leur terrain , et d’user pour conserver ou pour étendre son empire de l’ascendant qu’elle avait acquis sur la vie entière des populations converties. Athanase n’avait été qu’évêque; d’autres, élevés à la même dignité, devaient engager au service de la même cause les ressources plus variées du philosophe, de l’orateur, et même la science politique de l’homme d’État.

Deux hommes en particulier, déjà souvent nommés dans ce récit, semblaient appelés, par la richesse de leur intelligence, par l’éclat de leur renommée et par l’étendue de leurs relations, à élargir ainsi le rôle des défenseurs de l’Église : c’était Basile de Césarée et son ami Grégoire de Nazianze, l’un et l’autre issus de familles qui les plaçaient au premier rang de la société, et jouissant d’une réputation qui dépassait les limites de leur diocèse. Ce n’était pas seulement avec leur foi et avec leur courage, c’était avec leur crédit et leur talent qu’il fallait compter, et dès ses premiers pas dans la voie fatale où il s’engageait, Valons les trouva l’un et l’autre disposés à lui résister.

Basile n’était pas à Césarée au moment où se déclarèrent les premiers symptômes d’une persécution nouvelle. Quelques difficultés survenues entre lui et son évêque Eusèbe le tenaient éloigné de sa ville natale.

Eusèbe, laïque la veille encore du jour où il avait été promu à l’épiscopat, s’acquittant honnêtement de ses fonctions, mais dépourvu d’expérience comme de tout • mérite remarquable, ne pouvait voir sans ombrage l’autorité qu’à côté de lui la vertu et l’éloquence assuraient à un simple prêtre. Rien n’eût été si facile à Basile que de se défendre contre sa sourde malveillance, en faisant appel au dévouement d’un clergé dont il était l’honneur, et de tous les moines du diocèse qui le considéraient comme leur père. Mais Basile jugeant que les sujets de différends n’étaient déjà que trop nombreux dans l’Église, et ne voulant pas que son nom servît de prétexte à de nouvelles querelles, s’était prudemment mis à l’écart pour aller reprendre dans sa chère retraite du Pont ses habitudes de vie monastique et le cours de ses pieuses contemplations *.

Vers le commencement de 3G7, la nouvelle se répandit que Yalens, libre des soucis que lui avaient causés la rébellion de Procope, et tout animé des ressentiments que lui inspirait Eudoxe, prenait le chemin de l’Asie et devait s’arrêter à Césarée. C’était d’ailleurs une station qu’il ne pouvait éviter si son intention était de reprendre la guerre contre les Perses que la révolte seule avait interrompue. L’importance de Césarée, comme siège ecclésiastique, était considérable. Celle métropole de la province centrale de l’Asie Mineure

1. Voir la seconde partie de cette histoire, t. 11 , p. 2(58. — S. Grd^. Naz., Or., xuu, 30, 33.

étendait son action sur l’exarchal indépendant du Pont, et même au delà de la frontière de l’empire, sur l’Arménie et sur certaines régions du royaume de Perse. On pouvait donc s’attendre à un grand effort des Ariens pour entraîner dans leur sens l’évêque d’une ville si puissante. Les regards des orthodoxes se tournèrent aussitôt vers Basile, seul en état de soutenir l’épreuve redoutable de la présence impériale. Son retour fut demandé de toutes parts, iiusèbe essaya de rester sourd pendant quelque temps à cet appel, et prit même assez mal les instances qui lui furent transmises par Grégoire et par le vieil évêque de Nazianze, son père. Mais le cri public devint bientôt trop vif pour qu’il pût y résister. Quant à Basile, déjà affaibli par le jeûne et les mortifications et atteint d’infirmités qui ne devaient plus lui laisser u^ jour de relâche, il accourut au premier mol qui lui fut dit du péril commun, et se montra prêt à se jeter dans les bras du supérieur qui l’avait offensé et à lui faire un rempart de son corps contre les coups qui le menaçaient 1 .

1. S. Grég. Naz., 0>\,xliu, 30, 33 et ftp., 19. Il y a quelques difcultés à fixer la date exacte de ce retour. Saint Grégoire semble le placer à la veille d’un séjour de Valens à Césaréc. Or Valens ne passa à Césarée que deux fois : la première, en 3G5, avant la rébellion de Procope , et il ne parait avoir donné à cette époque aucune marque de sa tendance vers l’Arianisme, et la seconde, en 372, après la promotion de Basile à l’épiscupat. Voir, à ce sujet, la Vie de S. Basile, par les éditeurs bénédictins, chap. ix, p. 23 (éd. Caume). 11 est évident qu’on ne peu appuyer aucun fait précis sur les assertions toujours vagues de S. Grégoire. — Sur les limites des droits métropolitains de l’évèque de Césarée, voir aussi la Vie de S. Basile, p. 100.

Ce dévouement ne fut pas immédiatement mis à l’épreuve, car Yalens ne vint pas aussitôt qu’on l’attendait. Mais Eusèbe, soit touché de sentiments plus chrétiens, soit découragé d’entrer en lutte avec un désir très-général, sembla, à partir de ce moment, guéri de ses défiances, et, se déchargeant des soins de son pontificat, il remit la réalité sinon le titre de son pouvoir entre les mains du préféré de la foule. Basile d’ailleurs réclamait plutôt les devoirs que les droits de la charge. Durant une famine qui sévit l’année suivante dans l’Asie Mineure, les prodiges de sa charité achevèrent de lui assurer tous les cœurs. Il prêchait à la fois de l’exemple et de la parole. Le matin , il réunissait dans un même lieu les malheureux affamés, de tout sexe et de tout âge, pour leur distribuer, de sa propre main, dans de vastes marmites, un potage fait de légumes, d’herbes cuites et de sel, dont il avait surveillé lui-même la composition. Les reins ceints d’un linge, à l’exemple de Jésus-Christ, il s’agenouillait devant eux pour leur laver les pieds. L’après-midi et les jours de fêle, malgré la faiblesse de sa poitrine, atteinte d’un mal qui le minait lentement, il prêchait sans relâche, avec une éloquence pleine d’âme et intarissable, aux riches la miséricorde, aux pauvres la résignation, à tous la pénitence.

Aussi, lorsque la mort d’Eusèbc laissa peu après vacant le siège de Césarée, personne dans la ville, pas ' même Basile, malgré son humilité, ne douta que la

~ rw V-

succession ne lui fût acquise. Avec la tranquillité d’une grande âme qui ne croit aucun déguisement nécessaire, parce qu’elle ne se sent atteinte d’aucune ambition personnelle, il fit assez ouvertement ses préparatifs pour sa promotion, et manda auprès de lui, par une lettre pressante , son ami Grégoire , pour s’aider de ses conseils dans cette grave circonstance. Il insistait même, pour le presser davantage, sur le fâcheux état de sa santé, qui lui rendait nécessaires les soins d’un ami. Grégoire se hâta de partir, mais à moitié chemin un scrupule l’arrêta : il n’était point évêque lui-même; une si prompte arrivée, que rien ne motivait, n’avaitelle pas un air d’intrigue et d’ingérence qui prêterait à de fâcheux commentaires? Ainsi se trahissait à chaque pas cette profonde diversité de caractère qui devait parfois troubler, mais plus souvent ranimer et resserrer l’union de ces deux belles âmes : Basile, né pour le gouvernement des hommes et pour la lutte, prompt et précis dans ses résolutions, embrassant d’un coup d’œil le but à poursuivre et y marchant droit sans s’inquiéter des difficultés et du jugement des spectateurs; Grégoire, atteint de cette délicatesse un peu maladive qui est, chez les esprits d’élite, la source de l’inspiration poétique, sensible à la moindre nuance d’approbation ou de blâme, surtout à la moindre blessure de l’amitié, plus finement averti des obstacles, mais aussi plus aisément découragé, mêlant à la poursuite des plus grands intérêts un soin peut-être excessif de sa

dignité et toutes les inquiétudes d’un cœur souffrant.

Grégoire expliqua assez franchement son scrupule à Basile : « Tu es, lui écrivait-il, un esprit ferme et solide, mais qui marche toujours en avant et qui fait les choses avec plus de résolution que de prudence. Parce que tu es exempt de mal toi-même, tu ne le soupçonnes jamais chez autrui... En me faisant venir au moment où tous les évêques se rassemblent à Césarée, tu ne songes pas à l’effet que cela produira et à ce que diront les mauvaises langues... » Et il ne craignait pas de l’engager lui-même à éviter, par une courte retraite, l’apparence de l’ambition. Grégoire avait bien jugé, sinon la conduite à tenir, au moins les dispositions des assistants. L’élection qui semblait, au premier moment, aller d’elle-même, fut au contraire agitée par beaucoup d’intrigues : les évêques de la province étaient jaloux du mérite de Basile; plus d’une famille riche de Césarée éprouvait tout bas quelque inquiétude de se donner un évêque qui prenait si fort au sérieux le devoir de la charité. Un moment on crut la nomination compromise, et, en réalité, elle ne fut assurée que par l’arrivée de deux prélats fort considérés qui s’étaient d’abord abstenus, Eusèbe de Samosate, et le vieil évêque de Nazianze, qui, malgré son grand âge, se décida, au dernier moment, à se mettre en route : il se lit transporter en litière, au risque d’expirer en chemin.

Enlin élu, et non sans peine, par le concours du

père sinon du fils, Basile complaît au moins que rien n’empêcherait plus son ami de lui apporter ses conseils pour guider les premiers pas de sa carrière épiscopale. Mais il n’en avait pas fini avec les scrupules de Grégoire. Pour rien au monde celui-ci ne voulut paraître empressé de prendre part à une grandeur à laquelle il avait indirectement concouru. Après comme avant l’élection, il refusa obstinément de bouger de Nazianze. Basile ne comprenait rien à cette réserve, qu’il jugeait peut-être un peu puérile. Pour se soustraire à cet affectueux reproche, Grégoire fut obligé de s’excuser sur son goût pour la retraite et pour la philosophie : « Et laisse-moi te dire, ajoutaitil pour mettre fin à la discussion, que ces deux choses excellentes valent encore mieux que ton éloquence ‘. » Basile avait peut-être raison de penser que le temps ne comportait pas toutes ces délicatesses, et qu’il fallait se préparer à la lutte avec plus de simplicité et de résolution. Yalens, si longtemps annoncé, approchait en effet, et cette fois sa venue était certaine, car il n’avait retardé son voyage que parce que, toujours pressé de divers côtés à la fois, il avait dû faire face en toute hâte à une agression inopinée des Golhs et courir vers le nord avant de songer au midi. Mais, grâce aux conseils de bons généraux autrefois formés par Julien et que Valentinien avait laissés en Orient, ses armes

Page 1