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VALENs ET SAINT BASILE.
fort irrité; ne compromettez pas, pour un scrupule de dogme, l’intérêt de votre Église; soyez soumis, au contraire, et vous éprouverez les effets de sa bienveillance. » — « Et vous-même, reprit llasile, faites attention que vous ne pouvez rien sur ceux qui ne cherchent que le royaume de Dieu, et ne me tenez pas des discours qui ne sont faits que pour des enfants. »
— « Mais quoi, dit le préfet, ne ferez-vous rien pour l’empereur? N’est-ce rien à vosyeuxque de voir l’empereur venir se mêlera votre troupeau, et écouter votre enseignement? Voilà ce que vous obtiendrez pour un peu de complaisance et pour un mot sacrifié dans le symbole. » — « C’est une grande chose assurément que de voir un empereur à l’église, car c’est une grande chose que de sauver une âme, non pas seulement une âme d’empereur, mais l’âme d’un homme, quel qu’il soit. Et pourtant, bien loin de rien ajouter ou retrancher pour cela au symbole de la foi , je ne voudrais pas même altérer l’ordre des lettrésqui le composent. »
— « Manquerez-vous à ce point de respect à l’empereur? » dit le préfet, élevant la voix et perdant patience. — « Et en quoi est-ce que je l’offense? » dit Basile, « je ne puis le concevoir. » — « Vous n’adoptez pas sa foi, quand tout le monde autour de vous s’y soumet. » — « Mais mon empereur, à moi, ne le veut pas; je ne puis adorer une créature, étant créé de Dieu moi- même et appelé à lui devenir semblable. » — « Et nous donc, qui commandons ici, que pensez-vous
de nous? Ne sommes-nous rien à vos yeux? Et ne seriez-vous pas heureux d’être notre égal et associé à notre dignité? » — « Vous êtes nos commandants, et je ne conteste pas l’éclat de votre rang. Mais Dieu est plus respectable encore que vous. Être votre égal, c’est une assez belle- chose, sans doute; mais je le suis déjà, puisque vous êtes, comme nous, la créature de Dieu , et que je suis aussi l’égal, et je m’en honore, de ceux qui vous sont soumis. » — « Au moins, ne craignezvous pas ma puissance? » — « Et que pouvez-vous me faire? » — « Ce que je puis vous faire? Souffrir tous les maux qu’il dépend de moi de vous infliger. » — « Et lesquels donc? parlez clairement. » — « La confiscation, l’exil, les tourments et la mort. » — « Rien de Jout cela ne me louche. On ne peut rien confisquer à celui qui n’a rien; on ne peut exiler celui qui n’est attaché à aucun lieu et se regarde comme étranger partout. Quels tourments pouvez-vous faire souffrir à ce corps déjà si faible, que le premier coup l’achèvera? Et quel service vous me rendriez, » ajouta-l-i 1 en touchant à sa poitrine malade, « si vous me délivriez de ce misérable soufflet ! Quant à la mort, je la regarde comme un bienfait, parce qu’elle me conduira à ce Dieu pour qui je vis, et pour qui je suis déjà à demi mort. » — « Personne, reprit le préfet, ne m’a tenu un tel langage. » — « C’est donc que vous n’avez jamais rencontré d’évêque. » Troublé, irrité, mais craignant encore d’en venir aux dernières extrémités, Modeste,
leva la séance, en donnant à l’évêque jusqu’au lendemain pour réfléchir sur sa conduite. — « Vous me trouverez demain ce que je suis aujourd’hui, » reprit Basile, « et je ne désire pas que vous changiez à mon égard 1 . »
Le lendemain et les jours suivants se passèrent dans l’attente de Valons. Les pourparlers et les instances se multiplièrent autour de l’évêque. Chacun des grands personnages voulait l’entretenir et entreprendre avec lui une discussion. Le cuisinier Démosthène surtout tenait à faire preuve de zèle, et revenait à la charge avec une argumentation inépuisable. Modeste, de son côté, assez contrarié de n’avoir pas à annoncer un meilleur résultat à l’empereur, et voulant au moins qu’on n’eût à lui reprocher aucune faiblesse, préparait ouvertement tout l’appareil d’un supplice. Hérauts, licteurs, bourreaux, tous les ouvriers de justice étaient sous les armes, prêts à saisir le séditieux au premier signal. Toutes ces précautions ainsi prises, le préfet, un peu confus, mais au moins la conscience en repos, se rendit au-devant du prince» « Empereur, lui dit-il, j’ai échoué: cet homme est intraitable; menaces, discours, caresses, ce qui agit sur d’autres, ne peut rien sur lui. 11 faut ici la force ouverte; donnez l’ordre, cl on l’emploiera. » Ce fut justement ce que Yalens ne voulut pas faire. Dépité autant que troublé, il n’osa
J. G. Grég. Nyss. — S. Grég. Naz. — Tliéod. — D'ifln, loc. cil.
pourtant pas arroser d’un (el sang le chemin où il allait passer. Il commanda de surseoir à toute exécution, el il entra dans la ville, l’esprit très-partage, pareil au fer, dit saint Grégoire, qui est amolli par lo feu, mais ne cesse pourtant pas d’étre le fer.
Il resta plusieurs jours en observation, incertain de la conduite qu’il devait tenir et ne communiquant pas avec la demeure épiscopale. Basile, n’étant pas appelé, ne se présenta pas. Une rencontre pourtant devint bientôt inévitable, car le jour arrivait où l’on devait célébrer la fête de l’Épiphanie, et, à moins de se mettre lui-même en dehors de l’Église, Yalens ne pouvait pas se dispenser d’assister à l’office divin. Le matin de la fête, en effet, il prit son parti et se rendit au temple avec une escorte de soldats, ne sachant pas bien lui-même s’il serait paisiblement accueilli , ou s’il devait se faire faire place par la violence. Il entre: la foule était trèsnonibreuse et entonnait les psaumes en chœur; le chant était harmonieux et puissant; le service entier présentait cette apparence de majesté et d’ordre que Basile excellait à faire régner dans son église. Au fond de la nef apparaissait Basile lui-même, debout, faisant face au peuple, mais immobile comme une des colonnes du sanctuaire, les yeux attachés sur l’autel *. Il se tenait
I. On sait que dans les églises de ce temps (comme dans les basiliques de Home ) l’autel est disposé de manière que le célébrant peut faire face au peuple. C’est ainsi que la messe est dite dans les cérémonies papales.
là, tel que les actes des saints le décrivent, dressant de toute la hauteur de sa grande taille son corps droit et sec ; son profil d’aigle fortement accusé par la maigreur de ses joues; un regard de feu brillant sous un front en saillie et sous des sourcils arqués; par momenls un sourire, un peu dédaigneux, écartant des deux côtés de sa bouche une barbe longue et déjà blanchie. Autour de lui, tout son clergé était debout dans une attitude de crainte et de respect L Devant ce spectacle imposant, Yalens fut saisi comme d’un vertige et s’arrêta. L’office continua comme si sa présence eût été inaperçue. Au moment de l'offrande, il fit quelques pas en avant pour présenter lui-même le don qu’il avait préparé; aucune main ne se tendait pour le recevoir, et personne ne venait à sa rencontre. Un nuage passa devant ses yeux, ses jambes chancelèrent, et, si l’un des assistants ne l’eût soutenu, il tombait à terre. Basile prit pitié de son angoisse, et, d’un geste, fit signe qu’on acceptât l’offrande.
Le lendemain, l’empereur, plus calme, se rendit encore à l’église, et, s’armant de courage, voulut s’entretenir lui-même avec son redoutable adversaire. L’office terminé, il passa derrière le voile où l’officiant se retirait. Basile le reçut de bonne grâce, ayant à ses
1. Ex menœis Græcorum. Act., sanct., t. il. p. 931. J’emprunte ce portrait caractéristique aux excellentes recherches de M. Eu". Fialon dans son étude littéraire sur saint Basile. Paris, 1801. — Voir aussi Bar., ann. 370. ix.
côtés son liilèlc Grégoire, qui, cette fois, le cachant menacé, avait cru qu’il lui était permis d’accourip. L’entretien fut long et assez paisible. Basile donna à l’empereur des explications sur les motifs qui l’empêchaient de se conformer à ses désirs, se livrant même à des développements théologiques ; et flattant ainsi la vanité du prince en ayant l’air de faire cas de son jugement, il le tint plusieurs heures durant sous le charme de sa parole lucide et puissante. Ce n’était pas là le compte de beaucoup des assistants qui s’étaient compromis pour l’Arianisme, et quelques-uns voulurents’interposer pour répondre. Le malencontreux cuisinier Démosthène fut de ce nombre: il tenta une démonstration (héologique; mais, à moitié de son argument, il lui échappa de faire, sur un mot qu’il ne connaissait pas bien, un barbarisme ridicule. « Voilà qui est curieux, dit Basile en souriant, Démosthène qui ne sait pas le grec! » L’empereur sortit, d’humeur assez bienveillante, faisant don à Basile d’un fonds de terre pour un hospice qu’il avait fondé *.
Mais cette disposition conciliante ne pouvait se maintenir longtemps contre les suggestions de tout son entourage. On ne tarda pas à faire sentir à l’empereur
1. S. Grég. Naz. — Théod., loc. c U. — C’est saint Grégoire lui-même qui dit avoir assisté à cette scène, tandis qu’il ne parle des autres incidents que par ouï-dire. Socrate (tv, n) prétend que Valons, soit avant de venir h Césaréc, soit après en être parti, passa à Nazianze, et eut un entretien avec le vieux Grégoire et son fils. Mais auncune parole de saint Grégoire ne confirme cette assertion.
qu’en épargnant Basile, il compromettait, par cet exemple de faiblesse, le repos de l’Orient entier et le succès de la cause qu’il avait embrassée. Prenant alors un moyen terme entre la rigueur et l’indulgence, Valcns se décida, bien qu’avec répugnance, à inviter verbalement l’évêque à quitter la ville. Basile fit sur-le-champ ses préparatifs, qui ne furent pas longs, car il se borna à donner ordre à un de ses gens de se charger de ses tablettes et de le suivre. De vêtement, il ne voulait que celui qu’il portait sur lui-même. 11 fut convenu qu’il partirait tard dans la nuit pour se dérober dans l’ombre aux adieux de son troupeau. La nuit venue, le char était prêt, et il allait y monter, lorsque deux officiers supérieurs du palais, fort liés avec lui, et qui lui étaient restés fidèles dans ses épreuves, vinrent l’avertir que l’empereur le demandait en toute hâte. 11 se rendit au palais sur-le-champ, ne sachant à quoi il devait s’attendre de la part de ce mobile souverain. 11 y trouva tout en rumeur. Le fils de l’empereur, le jeune Galate, venait d’être saisi d’une fièvre ardente qui croissait d’heure en heure, et menaçait visiblement sa vie, sans que les médecins pussent en arrêter les progrès. On était allé réveiller sa mère l’impératrice Dominica, et on l’avait trouvée elle-même troublée par d’affreux cauchemars qui agitaient son premier sommeil. La princesse était accourue tout en larmes au chevet de son enfant, et c’était elle qui, dans son désespoir, et malgré ses prédilections connues en faveur
des Ariens, avait supplié qu’on fît venir Basile pour prier sur le lit du jeune malade.
Basile, à peine introduit, demanda avant toute chose si l’enfant était baptisé. Il ne l’était pas; le retard du baptême était encore l’usage commun de cette époque. « Promettez donc, dit Basile, de le faire instruire dans la foi catholique et de le préparer à recevoir le baptême avec fruit, et j’ai confiance qu’il guérira. » Yalens lit la promesse qui lui était demandée, et le saint se mit en prières; puis, l’enfant paraissant éprouver quelque soulagement, il se relira. A peine était-il sorti, que les prêtres ariens entrèrent pour le remplacer. Ils étaient tous émus de l’idée que Basile aurait l’honneur d’avoir sauvé l’héritier du trône, et emporterait la promesse de l’instruire. Ils jugèrent qu’à tout prix il fallait lui arracher ce triomphe. « Puisque le baptême était le remède de l’âme et souvent aussi celui du corps, pourquoi, dirent-ils à Yalens, le retarder davantage? L’eau sainte, à elle seule, achèverait la guérison commencée. » Yalens se laissa persuader par eux, et le baptême fut administré à l’enfant par la main d’un hérétique. Peu d’heures après, le mieux dont on s’était tlalté disparut, le mal reprit avec violence, et le malade expira dans la matinée. Personne ne douta dans la ville que Valons ne se fût attiré ce châtiment pour avoir manqué de parole à l’évêque et livré son fils aux ennemis de la foi.
Il n’en devenait que plus nécessaire d’éloigner
l'homme dont l’ascendant mystérieux se jouait ainsi de toute la puissance impériale. De nouvelles instances furent faites pour arracher à l’empereur un ordre d’exil, cette fois par écrit, afin de lui rendre plus difficile de changerde résolution. Plein d’affliction, de remords et de colère , Yalens se laissa faire d’assez mauvaise grâce, et prit d’une main tremblante le papier qu’on lui présentait; la plume, serrée entre ses doigts crispés, se rompit sans qu’il pût former un trait. Il en prit une seconde, puis une troisième, qui lui refusèrent pareillement leur service. Convaincu alors qu’il avait affaire à une puissance surnaturelle, il saisit violemment le papier, le déchira et le jeta par terre. Peu de jours après, il quitta Césarée sans revoir l’évêque et sans rien ordonner à son égard 1 .
Il était dompté. sans être changé. Car, à peine fut-il sorti des limites de la juridiction de Basile, qu’il reprit le cours de ses ordres sanguinaires, et la ville d’Antioche, où il arriva en toute hâte, ne tarda pas à en ressentir les rigoureux effets. Mais ce contraste ne fil que mieux ressortir le calme inattendu dans lequel resta, grâce à la main qui la protégeait, la province entière de Cappadoce. A l’ombre du pouvoir que la foi venait d’assurer au génie, ces populations privilégiées
1. S. Grég. Naz., Or., xlih, 54, 55. — Tliéod., iv, 19. — Soc., iv, 2G. — Rufin, h, 9. — Môme observation sur cette partie du récit que sur celle qui la précède. Les diverses narrations se ressemblent sans s’accorder parfaitement. L’éditeur bénédictin de la Vie de S. Basile m’a servi principalement de guide.
respirèrent, et leur exemple fit comprendre qu’il existait désormais, môme pour se préserver des maux humains, une autre protection à invoquer que celle des puissances de la terre. On s’en convainquit bien plus clairement encore, lorsqu’on vit, bientôt après, le préfet Modeste lui-même, déposant sa colère d’emprunt, faire sa paix à petit bruit avec Basile, rechercher son amitié, prendre au besoin ses avis, faire honneur à ses recommandations, et du cabinet même de l’empereur, qu’il ne cessait d’accompagner dans ses voyages, échanger une correspondance pleine de courtoisie avec l’accusé que la veille il envoyait au supplice *.
D’autres magistrats, à la vérité, n’eurent pas le sens aussi fin et ne comprirent pas tout de suite qu’il était prudent aux serviteurs de ne pas venir se heurter là où le maître lui-même avait échoué. Un vicaire du Pont, province voisine de la Cappadoce, en fit, peu de mois après, l’expérience à son détriment. 11 avait recherché la main d’une veuve de qualité qui possédait de grands biens, et il voulait absolument l’épouser malgré elle. La dame, ne sachant comment se dérober à ses assiduités, vint chercher un refuge chez Basile, qui l’accueillit avec honneur. Le vicaire, irrité, donna
1. S. Grég. Nyss., in Eun., 1. 1 , p. 315.— S. Bas., Ep. cci.xxx, ccxxx. — Saint Grégoire attribue le changement de Modeste à l'effet d’une maladie qui le porta au repentir. Mais on no voit pourtant pas que cet officier ait quitté le poste de préfet du prétoire, a qu’il ait pu, par conséquent, se dispenser de prendre part aux mesures rigoureuses de Valcns.
ordre que la fugitive lui fût remise. Basile s’y refusa. Feignant alors d’imputer à quelque honteux motif l’intervention du prélat dans cette affaire, le magistrat ordonna une visite domiciliaire, qu’il vint, à Césarée, diriger lui-même. Dans sa fureur contre Basile, il menaçait tout haut de lui faire arracher le foie et les entrailles. « Justement, disait Basile en souriant, j’y ai grand mal aujourd’hui, et vous me soulagerez en m’en délivrant.» Mais les habitants de la ville prirent avec moins de calme le péril de leur évêque et la violation de leurs privilèges. Une grande foule d’artisans et de bas peuple s’ameuta dans les rues, armés au hasard chacun des outils de son métier, celui-ci d’un marteau, celui-là d’un bâton ;^s femmes même brandissaient, en vociférant, leurs fuseaux en guise de piques. Les corporations d’armuriers, attachées au service de l’empereur, se montraient surtout animées et menaçantes, ne parlaient que de mettre en pièces le persécuteur de l’évêque, et se disputaient à qui aurait l’honneur de porter la main sur lui. Le vicaire, tout épouvanté de ce tumulte, perdiFcontenance et pria Basile lui-même de le sauver des tireurs de la foule. Basile s’y prêta volontiers: il n’eut qu’à paraître pour dissiper l’attroupement et rendre la liberté à son persécuteur. La veuve fut conduite, par le soin de Basile, au monastère que dirigeait Macrinc, où elle prit le voile 1 .