‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 24 sur 111 · S. Cirég. Naz, Or. xxv, 11; xxi · texte numérisé non relu

S. Cirég. Naz, Or. xxv, 11; xxi

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couvrirent do deuil celte cité que le regard d’un seul homme suffisait à défendre la veille 1 .

Privé de tout appui de ce côté, Basile se résolut a prendre lui-même l’initiative, et à adresser directement à Rome sa demande de conciliation. Mais Rome, qui venait de voir son autorité si récemment méconnue, se montra assez peu pressée d’intervenir une seconde fois sur le théâtre de faiblesse et d’intrigues où se jouait le triste drame de l’hérésie orientale. Damaso et un certain nombre d’évêques d’Occident réunis à Rome se bornèrent à renouveler d’une façon vague la condamnation de la formule de Rimini.'Puis le député de Basile lui fut renvoyé avec une réponse pleine de commisération pour l’état de l’Orient, mais qui n’apportait aucun secours efficace. Sans perdre ni temps, ni courage, Basile expédia sur-le-champ une seconde missive plus pressante encore que la première, et qui fut revêtue de la signature d’un grand nombre de ses collègues en épiscopat. Il y peignait dans des termes pathétiques l’horrible condition où était réduit l’Orient chrétien : « Hâtez-vous, y est-il dit , pendant qu’il y a encore ici quelques hommes debout, pendant qu’il reste quelque vestige de notre ancien état, avant que le naufrage soit complet : nous sommes à vos genoux, lendez-nous la main... Ne laissez point tomber dans

l’erreur la moitié du monde, ni la foi s’éteindre aux

1. Soc., îv, 20-22. — Soz., vi, 19-20. — ThOod., îv, 20-22. — Hulin, ti, 3 j i. — S. Grog. Naz., Or., x\v, lt«'

lieux mêmes où elle a pris naissance. » A ces accents désespérés l’Occident, préoccupé de ses propres difficultés, ne s’émut que faiblement, et la seconde députation de Basile resta aussi impuissante que la première *.

Tenter une œuvre de pacification dans des temps de division, c’est habituellement le moyen de se mettre mal à la fois avec tout le monde. Basile, malgré l’autorité de son caractère, ne fit pas longtemps exception à cette condition commune. Pendant que ses négociations avec Rome se poursuivaient ainsi laborieusement et sans fruit, en Orient les soupçons et les calomnies naissaient sous ses pas. Des deux parts, du camp des Ariens comme de celui des orthodoxes, on l’accusait de vouloir transiger aux dépens de la vérité; et ce qui prêtait souvent quelqu’apparence à ces imputations, c’étaient les incertitudes des semi-Ariens eux-mêmes, qui, partagés entre leurs scrupules, leurs terreurs et leur ambition, un jour se rapprochaient à petit bruit de la foi de Nicée, et le lendemain, intimidés ou séduits,

1. S. Bas., Ep., lxvi, lxvii, lxix, i.xxx, isxxn, xc, xcn. — Théod., îv, 22. — Soz.,vi, 23. — Il paraît certain, par le témoignage de ces deux derniers auteurs, qu’il y eut à la suite des réclamations de Basile une réunion de quatre-vingt-treize évêques, où fut anathématisée de nouveau la formule de Rimini, et, par occasion, fut condamné l’évêque de Milan, Auxence. Une lettre relatant les décisions (le ce concile fut envoyée à Mélèce évêque d’Antioche, qui en fit lecture lui-même dans une réunion d’évêques, à la suite de laquelle une nouvelle députation fut envoyée en Occident. Nous ne pouvons entrer dans le détail de ces marches et contre-marches, qui n'eurent aucun résultat pour la pacification de l’Orient.

s’en éloignaient de nouveau avec éclat : ils échappaient au moment où l’on croyait les tenir, et Basile, pour avoir trop facilement ajouté foi à leur pénitence, se trouvait compromis dans leurs rechutes. Un d’entre eux en particulier, d’un naturel remuant, Eustathe de Sébaste, fit le tourment de sa vie, et pensa le perdre de réputation par ses brusques et scandaleuses évolutions. Basile se croyant sûr de lui, parce qu’il l’avait amené à signer le formulaire le plus explicite, avait répondu de sa sincérité à tous ceux qu’inquiétaient ses antécédanls et les défauts connus de son caractère. À l’improviste, Eustathe de Sébaste se sépara de nouveau avec éclat de la foi catholique, déclarant qu’il avait été victime des pièges que Basile lui avait tendus. Il se déchaîna en invectives contre son ami de la veille, et imputa les désordres les plus honteux à celui-là même dont la charité imprudente venait de lui servir de caution 1 .

Ces calomnies, provenant d’une source hérétique, fussent restées sans effet, si par un incroyable égarement beaucoup de catholiques n’y eussent fait écho, ou du moins n’y eussent prêté appui par d’autres également injurieuses. De ce côté, on accusait Basile de faiblir, pour se mettre en grâce avec les hérétiques, sur un point capital, qui n’était rien moins que la divinité

1. S. Bas., Ep., xcvm, xeix, ccxliv, cclxiii, etc. — Les rapports orageux de Basile et d’Eustatlic remplissent presque un tiers de la correspondance de Basile.

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de la troisième personne de la Trinité. On se rappelle en effet que les semi-Ariens, réduits au silence par la logique impitoyable d’Athanase sur le terrain du fameux mot consubstantiel, obligés de convenir que les textes de l’Écriture et la tradition de l’Église ne permettaient d’établir aucune différence réelle entre le Père et le Fils, avaient cherché un faux-fuyant pour ménager une retraite à leur amour-propre et un prétexte à la durée du schisme : ils s’étaient rejetés sur la nature et les attributions du Saint-Esprit. A ce troisième terme au moins de la grande formule divine, ils persévéraient à ne pas reconnaître une importance égale à celle des deux autres. Basile, pas plus qu’Alhanase, n’admettait cette distinction contraire à toute la tradition chrétienne. Mais il considérait pourtant (il en convient lui-même dans plusieurs de ses écrits) que le symbole de Nicée n’avait rien prononcé de tout à fait explicite à cet égard, parce que le sujet ne lui avait pas été soumis. Ceux mômes qui conservaient cette hésitation dans leur esprit pouvaient donc toujours être amenés à souscrire à ce grand formulaire. C’était là, aux yeux de Basile, un résultat capital, dont il ne fallait peut-être pas dans le malheur des temps se priver par excès de rigueur. Il crut donc qu’on pouvait se servir momentanément de la première concession faite par les semi- Ariens, sauf plus tard à en faire sortir les autres conséquences, et il prit pour règle de conduite de recevoir dans sa communion ceux des semi-Ariens qui adhére-

raient au symbole de Nicée, sans les presser d’entrer en explication au sujet du Saint-Esprit. 11 leur demandait seulement de reconnaître d’une manière générale qu’il existait une troisième personne de la Trinité qui n’était pas une créature *;

Ce tempérament prêtait, il faut en convenir, à la critique, et Basile fut en effet violemment attaqué, sur ce sujet, par quelques zélateurs, comme coupable de faiblesse et de connivence criminelle pour l’hérésie. Ces imputations partirent principalement d’un petit groupe d’orthodoxes outrés, qui s’étaient rangés autrefois à Antioche sous le drapeau de Lucifer do Cagliari, et qui avaient reçu de ses mains un évêque particulier, Paulin. Les Pauliniens, comme on les appelait, ne voulaient pas communiquer avec leur pasteur légitime, Mélèce, sous prétexte que celui-ci dans sa jeunesse avait trempé dans les erreurs de l’Arianisme. Comme Basile était grand ami de Mélèce, et trouvait en lui un auxiliaire actif dans son entreprise de pacification, c’en fut assez pour que la petite bande des Pauliniens d’Antioche se déchaînât joui entière contre lui. Les Pauliniens étaient bruyants, bien que peu nombreux. Plusieurs d’entre eux s’étaient distingués par leur courage pendant la persécution de Constance. Rome esli-

1. Voir sur la transformation du scmi-Arianisme, la seconde partie de cette histoire, t. II, p. 404-470. A partir de cette époque, les semi- Ariens sont souvent appelés Macédoniens, du nom de Macédonius, le premier d’entre eux qui éleva la discussion sur la nature du Saint- Esprit. — S. lias., Ep., cxiu. — S. Grég. Naz., Or., xi. 111 , üî».

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niait leurs vertus et l’austérité de leurs mœurs; ils jouissaient d’un grand renom de sainteté. Leurs accusations trouvèrent donc créance et Basile se vit généralement accusé de trahir la foi, au lendemain même du jour où son courage venait de la sauver. Bien plus, le respect qu’il avait su inspirer à Yalens fut malignement interprété, et l’on demanda, avec un mélange d’envie et de soupçons, par quel secret il avait su se faire épargner au milieu de l’oppression générale 1 .

Enfin le désordre de l’Église d’Orient et l’hostilité contre Basile furent portés au comble par la formation d’une nouvelle secte, qui eut pour chef le poète évêque Apollinaire, le même qui s’était signalé pendant la persécution de Julien par ses chants populaires consacrés à la défense de la vérité. Ce souvenir avait valu à Apollinaire l’épiscopat de Laodicée, l’estime des

1. Voir sur le schisme ultra-catholique d’Antioche, la seconde partie do cette histoire, t. ir, p. 202, 400, 470. — S. Bas., Ep., lxvi, clvi, ccxvi, ccxiv, etc. Ces dernières lettres font voir qu’il exista toujours des rapports entre les Puuliniens d’Antioche et saint Athanase, et que le siège de Rome même leur fut toujours favorable. Ce dernier fait résulte plus clairement encore d’une lettre adresée par le pape Damase à Paulin, au sujet d'un certain Vital compromis dans l’hérésie d’Apollinaire. Théod.,v,ll. — Voir aussi S. Jérôme, Ep., xvi. Saint Jérôme, voyageant en Orient à cette époque, prit vivement parti pour Paulin et contribua à engager dans ce sens le pape Damase, avec qui il était en correspondance. C’est lui aussi qui nous apprend que les Paulinicns se distinguaient des autres orthodoxes d’Asie en ce qu’ils ne voulaient point se servir du mot ûitootowiç pour désigner les personnes divines, mais seulement du mot itfôocoTrov. Or, comme ce mot d’hypostase déplaisait particulièrement aux Occidentaux, qui étaient toujours portés à le traduire mot à mot par substance, cette circonstance contribuait aussi à disposer l'Église de Rome en faveur de Paulin.

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catholiques et l’amitié de Basile. Il entreprit vers celle époque de dogmatiser à son tour, et il mit en avant sur la nature corporelle du Christ, des opinions qui rappelaient celles des anciens Gnostiques et qui détruisaient la réalité de l’incarnation. Basile refusa longtemps de croire à cet égarement, et ce doute charitable lui fut vivement reproché, lorsqu’enfin Apollinaire et ses amis se portèrent à des excès qu’on ne put méconnaître et qui leur attirèrent de Rome même une condamnation l .

A ce concert de récriminations qui avaient au moins quelque intérêt général pour objet, d’autres rivalités plus honteuses, parce qu’elles étaient purement personnelles, vinrent se joindre. Les jaloux servirent d’auxiliaires aux ennemis, et il s’en trouva dans le voisinage, dans l’intimité, dans la famille même de Basile. Ses suffragants, ses voisins du Pont et de l’Arménie, envieux de sa prééminence, tendirent secrètement la main à ses calomniateurs. Son propre oncle, évêque d’une petite ville de sa province, piqué de se trouver son inférieur, lui suscita plus d’une tracasserie. Fâcheux effet de la situation où l’hérésie avait réduit l’Église! Par des alternatives qui se succédaient rapidement, se trouvant tour à tour puissante et opprimée, elle souffrait tout ensemble et des maux de la persécution et

1. Voir le t. II de la seconde partie de cette histoire, p. 293.

Soc., h, 46. — Soz., vi, 25. — Théod., v, 11, etc. — S. Bas., Ep., cxxxt, ccxxiv, etc. — S. Épiph , Hœr., i.xxvii.

(les dissensions intestines que la prospérité fait naître. Entouré d’éclat et de péril, aujourd’hui martyr et demain favori, le môme homme se trouvait, à deux jours de distance, ou la victime des caprices d’un préfet ou l’objet de la jalousie de ses frères.

Outragé, méconnu, malade, souvent insulté en face et bafoué dans les villes de sa province qu’il traversait , Basile fit face à tout. L’activité qu’il déploya dans cette lutte, et qu’on suit à la trace dans sa volumineuse correspondance, a vraiment de quoi confondre. Pouvant à peine articuler une parole sans souffrance, il n’en prêchait pas moins en tous lieux et à toute heure. Souvent il lui fallait prendre la parole devant un auditoire mal intentionné qui s’attachait à ses moindres mots pour y surprendre un sens suspect *. On l’épiait dans les élans mêmes de sa prière pour aller, s’il inclinait à gauche ou à droite, vers la rigueur ou la complaisance, le dénoncer aux hérétiques ou aux orthodoxes. Parfois abattu, cinquante jours durant, par la fièvre, il se relevait de son lit de douleur pour courir à quelque extrémité de sa province, afin de réconcilier des dissidents, de se justifier avec humilité d’un reproche, ou de revendiquer avec empire les droits de la vérité méconnue. 11 dé-

1 . Ainsi on voit qu’un des reproches qui lui furent faits était de terminer souvent scs sermons par cette doxologie : « Gloire au Père par le Fils dans le Saint-Esprit, » au lieu de : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Ivprit, » qui était I’cxprcssiou ordinaire. On croyait y reconnaître le dessein d’établir une différence entre les personnes divines.

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ployait dans ce combat continu les qualités multiples qu’avait déjà développées chez lui la variété des accidents de sa destinée : tour à tour rhéteur, évêque et anachorète. S’agissait-il d’un grief personnel qui ne touchât qu’à sa réputation? le plus humble moine ne se serait pas montré plus rompu à contenir les mouvements du sens propre et de la nature. Quelque droit de sa charge ou quelque intérêt de la vérité était-il en jeu? un magistrat entouré de ses licteurs ou un orateur en renom ne les eût pas défendus avec plus d’autorité dans l’éloquence.

Avec le perfide Eustathe, par exemple, il demeura trois ans dans le silence, ne répondant rien aux rumeurs qu’accréditait leur amitié longtemps suspecte et si brusquement rompue. Quand il se décida enfin à parler, contraint par les interpellations de ses amis, ce fut sans récriminations, sans colère, avec l’émotion d’un cœur blessé : « Quand bien même, s’écriait-il, cet homme se serait abusé et me croirait véritablement coupable des choses qu’il m’impute, il n’aurait pas dû encore condamner sans preuves celui avec lequel il a été lié par une étroite amitié. Car il doit longtemps réfléchir et passer bien des nuits sans sommeil, chercher la vérité auprès de Dieu avec bien des larmes, celui qui veut rompre avec l’amitié d’un frère. Si les juges de ce monde, lorsqu'ils doivent prononcer sur un malfaiteur la sentence de mort, s’efforcent d’éloigner de leurs yeux tous les voiles, appellent à leur

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aide les conseils les plus éclairés et passent de longues veilles, tantôt considérant ce qu’exige la sévérité de la loi, tantôt frémissant devant cette communauté de nature qui unit tous les hommes entr’eux 1 , et ne rendent enfin leur arrêt qu’en gémissant afin de faire connaître qu’ils obéissent avec regret à la loi et qu’ils ne suivent pas leurs passions, de combien de soins), d’études et de délibérations doit s’entourer celui qui brise une affection que le temps a consacrée 2 ! »

Avec son oncle, aussi injuste qu’Eustathe dans son inimitié, c’est la même tendresse, et plus d’humilité encore : « Je ne puis, lui dit-il, imaginer la cause de votre froideur, à moins que cette séparation ne me soit infligée comme la peine de mes péchés passés. En ce cas, la faute que j’ai commise a répandu sur mes yeux un tel nuage, que- je ne peux pas même la comprendre; mais s'il y a quelques consolations à trouver auprès de Jésus-Christ, s’il y a entre nous quelque communication du Saint-Esprit, si la miséricorde a encore des entrailles, rendez-vous à mon vœu et faites finir ce deuil 3 . »

Mais avec les dissidents qui attaquent la pureté de la foi, son langage est tout différent : ce n’est plus le ton d’un frère qui s’humilie, c’est la voix d’un maître qui commande : « L’accord de vous tous dans la haine

1 . Nüv fjLÈv tou vôfiou tô aù(7Tr,fôv àfôivTôç, vüv Sè TYjv y.otvtoviav T?,;

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