S. Bas., Ep ., i.iv
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leine, la préserver, en un mot, de l’oisiveté et du relâchement, qui sont le fléau des grands corps, principalement de ceux qui ont la puissance en partage. Les routes de l’Asie étaient sillonnées de prêtres sans emploi, porlantd’un diocèse à l’autre leur activité stérile. C’étaient les intermédiaires naturels de toutes les intrigues ; c’étaient eux qui colportaient les fausses nouvelles, fomentaient les divisions, propageaient les calomnies, entretenaient en un mot dans l’Église un ferment d’agitation constante. D’autres, n’ayant pas d’occupation fixe, s’en créaient une à leur fantaisie : ils fondaient de petites congrégations libres d’hommes, et parfois de femmes, qui vivaient dans des pratiques de piété étrange, prêtant au scandale, parfois livrés à de véritables désordres. Un certain Glycère, par exemple, avait réuni autour de lui des vierges, qu’il menait en troupe à travers les villages de Cappadoce, chantant des cantiques et dansant comme les Israélites devant l’arche. Pour contenir cette exubérance de mouvement sans but, il fallait lui trouver un emploi régulier. Basile y pourvut en imposant à tous ses prêtres la loi d’un travail continu 1 .
D’une part, il étendit et multiplia les pratiques du
1. S. Bas., Ep., clxix, clxx. — Les canons du Concile de Gangres, réunion provinciale d’évéques tenue aux environs de cette époque, donnent de curieux détails sur ces excentricités auxquelles se livraient des prêtres de l’Asie Mineure : ils portaient des costumes singuliers, interdisaient le mariage à leurs pénitents, affranchissaient de leur autorité privéo les esclaves d’autrui, etc. Uc(c\c,ConcilienGeschichte, t. I, p. 750 et suiv.
service divin. Avant même d’être évêque, quand il n’exerçait sur l’Église de Césarée qu’une autorité morale, il avait déjà tracé avec soin, nous dit saint Grégoire, une description de toutes les prières en usage et de tout l’ordre des offices dont le clergé devait s’acquitter. Ce fut là sans doute l’origine de la liturgie qui porle son nom, et qui a été pendant plusieurs siècles en usage dans toute l’Église (l’Orient. Nous possédons deux ou trois reproductions différentes de cette liturgie, soit en copte, soit en grec, soit en arménien. Elles ne concordent point entre elles, et portent toutes des traces d’interpolations qui doivent être manifestement rapportées à des dates* postérieures. Il est difficile, par conséquent, de déterminer ce qui, dans ces recueils, doit être attribué à Basile. Le seul fait cependant que, dans tout l’Orient, depuis Alexandrie jusqu’à Constantinople, son nom présida bientôt à toutes les prières, atteste que la réforme qu’il introduisit dans la liturgie eut un grand retentissement, et trouva promptement des imitateurs. Autant qu’on en peut juger par des indices insuffisants, cette réforme eut pour but principal de séparer, plus que par le passé, les offices communs à tous les fidèles de ceux qui devaient être particulièment réservés aux prêtres. Abréger ce qui était obligatoire pour la piété de tous, développer, au contraire, ce qui devait entretenir la ferveur des âmes uniquement consacrées à Dieu, se prêter ainsi à la faiblesse des uns en maintenant les autres à la hauteur de leur
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vocation, rendre les devoirs de la vie commune plus aisément compatibles avec l’exercice de la religion, mais éloigner de l’état ecclésiastique, par des prescriptions plus multipliées, toutes les tentations des divertissements profanes, telle parait avoir été la pensée de Basile. Pour les fidèles, par conséquent, il dut raccourcir la liturgie commune ; pour les prêtres, au contraire, l’allonger par de nouveaux développements. C’est ce dernier travail seulement dont les manuscrits ont gardé la trace. Comparée avec les liturgies antérieures dont les vestiges nous restent, et qui prétendaient remonter jusqu’au temps des apôtres, la nouvelle, qui se recommande du nom de Basile, est presque la double en étendue : les prières n’y sont plus, comme auparavant, simples, courtes, enfantines, mais, au contraire, amples, longues, souvent d’un ton oratoire et d’une portée philosophique. La main du docteur, on dirait presque de l’écrivain, s’y fait sentir. On croira difficilement, par exemple, que cette prière ne provienne pas directement d’un grand maître dans l’art d’écrjre et de penser :
« O être, maître souverain, Dieu et père, tout-puissant, très-adorable, il est vraiment digne et juste, il est conforme à la grandeur de votre sainteté de vous louer, de vous glorifier, de vous bénir, de se prosterner devant vous, de vous rendre grâce, de vous célébrer comme le seul Dieu qui existe d’une véritable existence. Il est juste de vous offrir avec un cœur contrit,
et dans un esprit d’abaissement, celte offrande raisonnable; car c’est vous qui avez accordé à nos âmes la connaissance de la vérité qui réside en nous. Qui est suffisant pour raconter votre puissance, pour exprimer en langage intelligible toutes vos louanges, pour décrire tous vos faits admirables depuis le commencement des âges ? Maître de toutes choses, souverain du ciel et de la terre, et de toute la création visible ou invisible, assis sur le trône de la gloire, et regardant au fond des abîmes, être sans commencement, que nul ne comprend et ne peut définir, que rien n’altère, vous êtes le père de Notre Seigneur Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur, notre unique espérance et l’image de votre vertu. Empreinte pleinement égale au sceau dont elle émane, fils qui fait voir le père en lui-même, verbe vivant... sagesse, vie, sainteté, puissance, lumière, duquel procède l’esprit de vérité, de grâce, d’adoption, gage de l’héritage à venir, prémisses des biens futurs, puissance vivifiante, et source de toute sainteté. C’est vousque louent les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Puissances et les Chérubins tout couverts d’yeux. C’est vous qu’entourent les Séraphins dorés et ornés de six ailes : deux couvrent leurs visages, deux s’abaissent sur leurs pieds, avec les deux autres ils volent. Et l’un à l’autre ils se redisent d’une voix incessante, avec une adoration qui ne se tait point, cet hymne vainqueur : Saint, saint est le Dieu des armées; le ciel et la terre sont pleins de sa gloire.
Ilosanna au plus haut des deux ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur 1 . »
Assurément ce n’était pas là le culte populaire, celui de tous les jours et de tous les fidèles, celui dont, au dire des historiens, Basile avait réduit la durée pour se proportionner à la faiblesse du peuple. C’était, au contraire, un culte savant, fait pour remplir les heures et pour élever constamment les esprits de ceux dont la vie entière ne devait être qu’une action de grâce. Ces nobles amplifications, qui tenaient de la prédication
1. Liturgies .S. Basilii et S. Chrysostomi collectes secundum textum codicis Barberini. La réimpression de cette liturgie est due au célèbre baron Bunsen. Hippolytus and his âge, t. IV, p. 402, 406. Toute cette matière des liturgies anciennes est très-ardue, et ce qui regarde les liturgies différentes attribuées à saint Basile est le point le plus difficile à résoudre. Il est certain que, comme tontes les liturgies de cette époque, celle qui porte le nom de saint Basile remonte à la plus haute antiquité, mais il n’est pas moins assuré qu’elle a été altérée à des dates comparativement récentes. Comment dégager le texte primitif des altérations? Le savant Renaudot, dans son ouvrage des liturgies orientales, déclarait cette distinction impossible à établir. Le baron Bunsen l’a pourtant essayé dans l’appendice annexé à son singulier livre sur saint Hippolyte, et nous devons reconnaître que les restitutions qu'il a proposées ont le plus grand caractère de vraisemblance. On peut même remarquer ce fait étrange: qu’en général le texte proposé par M. Bunsen est plus favorable que cet érudit ne l’a certainement cru lui-mème aux dogmes catholiques, entre autres il celui de la présence réelle. C’est dans ce travail de M. Bunsen que nous avons été frappé du caractère oratoire et philosophique de la liturgie de saint Basile; et cependant les historiens byzantins attribuent précisément un caractère opposé à la réforme de ce saint : l’arclicvêquc Proclus dit expressément qu’il mit le culte à la portée des intelligences populaires. Nous croyons donner la vraie raison de cette contradiction apparente. Basile, suivant nous, fit deux parts du culte, une pour le peuple, l’autre pour les fidèles, et après avoir abrégé la première, il développa la seconde. (Proclus Const., Analccla, p. 580. Rome, 1630.)
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presque autant que du culte, appliquées aux diverses parties de l’office divin, en prolongeaient sensiblement la durée, et absorbaient ainsi à elles seules la plus grande partie de la journée d’un prêtre.
Celte journée commençait de bonne heure : chaque matin avant l’aurore, le peuple était réuni à l’église, et récitait avec larmes et gémissements la confession de ses péchés, en suivant une formule que le prêtre prononçait, et à laquelle chacun s’associait. Puis commençait la psalmodie, mode nouveau de mélopée, récemment inventé dans l’Eglise d’Antioche, et que Basile s’était hâté d’importer à Césarée. La foule, partagée en deux chœurs qui se répondaient l’un à l’autre, entonnait alternativement les versets d’un psaume. Cette innovation était fort goûtée des fidèles, dont l’attention se trouvait à chaque instant réveillée par la variété des accents, comme par la participation directe qu’ils prenaient au chant sacré. Le jour venu, chacun répétaitde nouveau tout bas, en suivant cette fois son inspiration personnelle, l’aveu de ses faiblesses, puis se relirait pour aller vaquer à son travail 1 .
C’est alors que, restés seuls dans le sanctuaire, les prêtres devaient se livrer sans partage aux contemplations dont Basile avait mêlé pour eux les éléments aux formules mêmes de la prière. Mais la contemplation, à
i. S. Bas., Ep., ccvir. — Théod., n, 24. — On voit par la lettre do saint Basile que la psalmodie était une innovation qui paraissait encore étrange.
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elle seule, n’eût pas suffi. Pour occuper ce qui restait de loisir à ses prêtres, et aussi pour les mettre au-dessus du besoin et. pour assurer leur indépendance, Basile ne craignit pas d’ajouter à ses prescriptions celle d’un travail manuel, destiné à subvenir aux premières nécessités de la vie. Le prêtre dut pourvoira sa subsistance lui-même par le labeur de ses mains. Ce travail ne devait point être un négoce proprement dit, fait en vue du lucre et exigeant des déplacements pour l'écoulement de ses produits, mais un métier sédentaire, pouvant rapporter un salaire suffisant aux besoins du jour, comme la culture d’un petit champ ou une industrie modeste fournissant les objets nécessaires à la consommation d’un village. La règle parut si sage que, moins de vingt ans après, elle prenait place parmi les canons d’un concile d’une grande province, et effectivement, avant la mort de Basile, l’effet en avait été si heureux, qu’on ne trouvait plus dans le diocèse de Césarée un seul prêtre qui connût les grandes routes , et eût assez l’habitude des voyages pour porter une lettre de Césarée à Samosate. L’Église de Cappadoce offrait l’image d’un camp bien réglé où chaque soldat connaît son poste, fait son service, s’exerce à la manœuvre, et no songe plus à rien 1 .
1. S. Bas., Ep., cxcvin. — 11 e Conc. Carlh., canons 30-3i. Ces canons font partie d'une longue série qui se. rencontre dans certains manuscrits sous le nom de canons anciens de l’Église. Ilefelc, t. II, p. 02.
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Mais (ous les subordonnés de Basile n’élaient pas de simples prêtres; d’autres, et en très-grand nombre, étaient revêtus de la dignité épiscopale. Césarée était la métropole de la Cappadoce, et de plus exerçait, en l’absence de tout patriarcat reconnu, cette autorité prépondérante que, peu d’années plus tard, Constantinople devait s’attribuer. Le Pont, la Galatie, la Bithynie, la petite et la grande Arménie avaient la coutume, sinon l'obligation de venir demander au métropolitain de Césarée la confirmation de leurs choix épiscopaux. Aucun canon n’attribuait au chef-lieu de la Cappadoce cette prérogative , mais une habitude déjà ancienne semblait la lui avoir dévolue. Basile, en prenant possession de son siège, recueillait donc deux sortes de droits : l’un, positif, contenu dans les limites mêmes de sa province; l’autre, d’une étendue plus vaste, mais d’origine plus douteuse, reposant sur un assentiment populaire plutôt que sur un titre bien déGni. 11 déploya pour maintenir l’un et l’autre, chacun dans sa mesure exacte, ce mélange d’énergie et d’adresse qui était le fond même de son caractère 1 .
Ses suffragants, on l’a vu , ne l’avaient élu qu’à
1. Lequien, Oriens Clirislianus, p. 3 j 7, 512 et suiv. — Wiltsch, Ilandbuch der kirclilichen Géographie. On va voir, dans les correspondances que nous citerons, la preuve de l’autorité que Basile exerça au moins défait sur des provinces d’Asie Mineure fort éloignées do la sienne propre. Voir aussi la première partie de cette histoire, t. II, p. 12. Tillcmont va jusqu’à aflirmer que Basile fut évêque du Pont. Nous pensons qu’il en exerça souvent les fonctions, mais qu’il n’en porta jamais le titre.
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regret, contraints par l’opinion publique, qui dictait leur choix, et mécontents au fond de l’âme de la supériorité à laquelle ils venaient de rendre hommage; ils restaient chagrins, peu enclins à l’obéissance, prêts à ouvrir l’oreille à tous les conseils d’insubordination. Basile employa, pour les concilier, beaucoup de bonté, de patience, de douceur dans les relations personnelles,
mais une inflexible fermeté dans toutes les occasions où le principe même de la hiérarchie était en cause. Il ne fit nulle difficulté, par exemple, d’intervenir d’autorité dans les diocèses voisins, pour y rétablir lui-même la discipline ecclésiastique, quand il ne la trouvait pas suffisamment respectée. Le rapt, la simonie, le faux serment, les vengeances privées, ne lui paraissaient pas punis par eux avec la sévérité nécessaire. Il le leur dit tout haut, annonçant qu’il les excommunierait tout comme d’autres, si les désordres n’étaient pas promptement réprimés par leurs soins :
« La turpitude de la chose dont je vous parle, écrit-il , est telle que je ne puis , sans avoir l’âme remplie de douleur, voir que le soupçon s’en est répandu ; mais jusqu’ici je n’y veux pas croire. Aussi que celui de vous qui se sent coupable accepte ce que je vais dire comme une pénitence; celui qui est innocent, comme un avertissement; celui qui serait indifférent à un tel mal (et je souhaite qu’il ne s’en trouve pas), comme une protestation contre son insouciance. Et de quoi donc veux-je parler? C’est qu’on prétend que quelques-uns v. 4 0
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d’entre vous reçoivent de l’argent de ceux auxquels ils imposent les mains, et qu’ils veulent même couvrir un tel acte d’une apparence de piété... Ils disent qu’ils ne pèchent point parce qu’ils reçoivent cet argent après et non pas avant l’ordination... Je vous engage à sortir de ce chemin de l’enfer, à ne plus vous souiller les mains de ces dons infâmes, de peur que vous ne rendiez ces mains indignes de célébrer les saints mystères... Veuillez m’excuser. J’ai commencé à vous écrire ne croyant pas encore à un si grand mal ; mais il faut que je vous menace comme si j’y croyais. Si quelqu’un d’entre vous, après celle lettre reçue, fait encore quelque chose de semblable, qu’il s’éloigne de l’autel et qu’il aille chercher un lieu où l’on puisse acheter le don de Dieu pour le revendre ; car nous et les au très églises de Dieu, nous n’avons pas une telle coutume 1 . » « Je m’afflige, dit-il encore dans une autre lettre pareillement adressée à un évêque, de ne pas vous trouver assez indigné contre les choses défendues, et de voir que vous ne comprenez pas que le rapt d’une fille est un attentat à la vie et à la société humaines, et un outrage à tout ce qui est libre. Si vous étiez tous de ce sentiment, il y a longtemps que la coutume d’un tel mal aurait disparu de notre patrie. Prenez donc le zèle qui convient à un chrétien, et faites effort en proportion du crime qui est sous vos yeux. Cherchez la
S. Bas., Ep. un.
jeune fille enlevée, et quelque part que vous l’ayez trouvée, rendez-la sans délai à ses parents. Et quant au ravisseur, éloignez-le de la prière et déclarez-Ie
excommunié Retranchez également de la prière
pour trois ans les complices du crime avec toute leur famille. Quant à la bourgade qui a reçu et gardé la personne enlevée et même combattu pour ne pas la rendre, relranchez-la tout entière des prières de l’Église 1 . »
Ces sévères objurgations n’étaient toujours ni écoutées de bonne grâce, ni suivies d’une prompte obéissance, et Basile en éprouvait une vive impatience.
« Que puis-je faire? écrivait-il à un ami dans lin moment d’épanchement, on me laisse seul, et les canons ne permettent pas qu’un seul homme prenne sur lui tant et de si graves administrations. Quel remède ai-^je négligé? Quand ai-je manqué à leur mettre sous les yeux la condamnation qui les attend, soit par lettres, soit dans les réunions où je les rencontre? 11 y a peu de jours la nouvelle de ma mort se répandit, et ils accoururent tous ensemble à Césarée. Mais Dieu ayant voulu que ce soit vivant qu’ils m’aient trouvé, j’en ai profilé pour leur parler comme il convient. En ma présence, ils me témoignent du respect, et promettent de faire ce qu’ils doivent : dès qu’ils se sont éloignés, ils retournent à leurs sentiments. Et je m’accuse,