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moi aussi, d’être pour quelque chose dans une telle misère : Dieu m’ayant visiblement abandonné, parce que ma charité s’est refroidie en voyant l’iniquité multipliée sur la terre 1 . »
Moments de découragement inévitables chez une âme ardente, et dans une vie laborieuse! Basile n’enpoursuivait pas moins son œuvre, et il finit par l’accomplir. La répugnance visible des évêques suffragants donna à leur obéissance, qui se fit attendre, maison définitive ne manqua pas, le caractère d’un hommage plus éclatant rendu au droit que Basile avait à cœur d’élever au-dessus de toute contestation.
Des caractères d’une telle trempe font tourner h leur profit même les incidents inattendus qui paraissent contrarier leurs desseins. C’est ce que fit voir Basile dans une occasion piquante, qui mit à l’épreuve toute la fermeté de sa résolution. Au plus fort de la lutte soutenue par lui pour raffermir sur ses bases le principe trop souvent méconnu de la hiérarchie métropolitaine, une décision tombant à l’improviste de Constantinople, faillit enlever au siège de Césarée la moitié do sa juridiction. Par un décret impérial, que rien ne motivait, la Cappadoce se vit en 375 divisée en deux circonscriptions administratives, et la ville de Tyano fut érigée en chef-lieu de la nouvelle province. Césarée, perdant ainsi une grande part de son importance,
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L'éPISCOI’ÀÏ DE SAINT BASILE. 1 Î9
poussa (les cris de désespoir, et Basile se fit, auprès des magistrats qu’il connaissait, l’interprète chaleureux des réclamations de sa ville natale. Mais c’était peu de temps après l’entrevue dans laquelle Basile avait tenu si énergiquement tête à Valens, et peut-être le décret n’était-il que l’elfet d’un ressentiment secret du souverain contre la ville qui venait d’être témoin de son humiliation. Peut-être en punissant la cité était-ce l’évêque qu’on voulait frapper. Quoi qu’il en soit, cette conséquence, prévue ou non, ne se fit pas attendre. L’habitude prévalait alors presque partout de calquer assez exactement les divisions ecclésiastiques sur les divisions administratives : sorte de rapprochement d’ailleurs fort naturel, puisque les unes comme les autres avaient pour base l’importance relative des villes et l’affinité des populations entre elles. L’évêque de Tyane, Anthime, vieil ambitieux d’une orthodoxie suspecte, crut pouvoir ériger en règle ce qui n’était qu’une coutume- Il se déclara affranchi de toute juridiction par suite du décret impérial qui faisait de sa ville un cheflieu de province. Il éleva même ses prétentions jusqu’à devenir métropolitain pour son propre compte. En conséquence il convoqua à Tyane un synode de tous les évêques de la province nouvellement constituée ; en même temps il s’appropria sans hésiter tous les revenus que les églises suffragantes avaient l’usage d’envoyer annuellement à l’église principale. Ces tributs se payaient ordinairement en nature. C’étaient du
gibier, des animaux domestiques, des volailles et des fruits. Joignant l’effet à la menace, Anthime aposla dans les gorges du mont Taurus des gens affidés qui arrêtèrent les convois au passage *.
Tout était grave dans un pareil acte : la violence de l’exécution moins encore peut-être que le détestable principe qui n’allait à rien moins qu’à permettre à l’autorité civile de changer à son gré tout l’ordre des juridictions ecclésiastiques. Basile avait le devoir de protester; il n’y faillit pas, et sans tarder il répondit à l’usurpation en maintenant son droit par un acte éclatant : dans la partie de la Cappadoce qu’Anthime s’attribuait indûment, il fit choix d’une petite ville jusque-là obscure du nom de Sasime, l’érigea en évêché de son chef et y nomma sur-le-champ un titulaire*.
C’était un poste de guerre presque dans l’acception littérale du mot. Car il fallait chercher l’ennemi sur son propre terrain et lui disputer, peut-être par une résistance matérielle, les insignes et les fruits du pouvoir qu’il dérobait. Basile avait besoin d’un homme sûr pour une telle tâche; il ne crut pas pouvoir la confier à un autre qu’à son plus intime ami, à l’autre luimême, pour lequel il n’avait rien de caché. Il désigna Grégoire pour l’épiscopat de Sasime, et avec la promp-
1. S. Bas., Ep. ia xiv, i.xxv, i.xxvt. — S. Grég. Naz., Or., xi.m, f>8.
2. S. Grég. Naz., Carni. de Vita sua, v. 400 et suiv.; Ep. xlviii et suiv.
tilude de résolution qui lui était familière il le nomma sans même prendre le temps de le consulter.
Par malheur Grégoire était à ce moment dans une de ces veines, qui lui étaiènt trop habituelles, d’inquiétude et de soutTrance.il venait de perdre successivement son frère Césaire et sa sœur Gorgonie; la vieillesse de son père laissait peser sur lui le fardeau de toute l’administration épiscopale et d’affaires domestiques assez embarrassées. Ces soucis le plongeaient dans une profonde mélancolie et le disposaient à prendre en mauvaise part tout ce qui venait le tirer de son chagrin. 11 se méprit complètement sur le caractère de la marque de confiance que lui donnait Basile. Celte manière de disposer de lui, sans son consentement, le blessa, au lieu de le toucher. De plus, le poste de Sasime n’avait rien d’attravant, surtout pour une imagination qui aimait la solitude et les beautés do la nature. C’était une bourgade placée sur une grande route, au point de rencontre de trois autres chemins; point d’eau, point de verdure, rien que la poussière et le bruit des chariots ; une population vagabonde, toujours en démêlé avec la police. Ce tableau peu séduisant n’était pas relevé par la perspective d’une lutte à •main armée à soutenir contre un voisin ambitieux. Ulcéré de la proposition et du procédé, Grégoire éclata en reproches : « C’était donc là, s’écriait-il, la récompense de trente années de dévouement et d’une amitié de toute la vie ! C’était là la faveur dérisoire que, du
l’ÉPISCOI'AT 1)E SAINT BASILE.
haut de son siège primatial, entouré de ses centaines de chorévêques, le tout-puissant Basile laissait tomber sur le compagnon de sa jeunesse ! Et pourquoi renvoyait-on ainsi mourir en exil? Pour sauver quelques misérables lambeaux de pouvoir et de revenu, pour assurer le libre passage de quelques cochons de lait ou de quelques oiseaux rares destinés à la table de l’évêque de Césarée 1 . »
Cette résistance imprévue partant de l’ami de qui il avait attendu l’appui, aurait pu déconcerter Basile.
Il ne s’en émut même pas : il laissa passer, sans paraître la remarquer, l’explosion d’une susceptibilité de cœur excessive. 11 avait la conscience d’avoir agi pour le bien de l’Église, et il fit à son ami l’honneur de croire que cette raison une fois connue suffirait pour faire tomber son ressentiment.
« Et moi aussi je voudrais, répondit-il , que mon frère Grégoire gouvernât une église aussi grande que son génie; mais ce génie est tel, que toutes les églises qui sont sous le soleil, réunies ensemble, suffiraient à peine à l’égaler. La chose étant donc impossible, qu’il consentè à être évêque, non pour recevoir quelque honneur de cette dignité, mais pour honorer, au contraire, par sa personne le lieu de sa résidence. Il est * d’une grande âme, en effet, non-seulement de suffire aux grandes choses, mais de faire grandes les petites