‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 33 sur 111 · S. Grég. Naz., loc. cit et Or., ix, x et xi, imsim · texte numérisé non relu

S. Grég. Naz., loc. cit et Or., ix, x et xi, imsim

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lions d’amitié n’avaient réussi jusqu’alors à produire. Non-seulement l’offre d’Anthime fut repoussée avec indignation, mais avis en fut donné sur-le-champ à Basile par Grégoire lui-même, et les rapports de correspondance une fois rétablis, l’affection et l’habitude reprirent peu à peu leur empire. Grégoire n’oubliait pas, il restait toujours offensé et surpris du procédé de Basile; mais îl pardonnait, et par un acte d’abnégation qui ne déplaisait pas à sa magnanimité naturelle, il s’employait de bonne grâce à défendre les intérêts mêmes auxquels il s’imaginait qu’oli l’avait sacrifié. En attendant, Anthime, déçu dans ses espérances par cette réconciliation qu’il avait involontairement préparée, se sentait mal à l’aise dans son diocèse, où il était réprouvé par tous les gens de bien. Au bout de quelque temps, il rechercha lui-même un accommodement et fit porter des propositions à Basile par l’intermédiaire du sénat de Tvane. Basile sentant son avantage ne refusa pas de prêter l’oreille à la négociation, et un arrangement intervint, dont les clauses, assez obscurément rapportées, eurent pour effet de rétablir la suprématie de Césarée, tout en reconnaissant à Tyane un second degré de juridiction. Ainsi finit, à l’avantage de l’indépendance et de la bonne organisation de l’Église, ce débat conduit par Basile avec la suite et la résolution d’un homme d’Élat 1 .

1. S. Grég. Naz., Ep. l, et Or ., xlhi, 59. — S. Bas., Ep. xcvh, exxu. L’arrangement intervenu entre Anthime et saint Basile est ut-

En dehors de la Cappadoce, là où il n’avait pas de droit positif à réclamer, mais seulement une habitude de déférence à maintenir, son action, sans cesser de se faire sentir, prend un autre caractère : il procède par voie d’influence et non d’autorité; point d’ordre, mais une correspondance infatigable, une vigilance à laquelle rien n’échappe; des conseils et des services qui ne manquent jamais à aucun appel. Malgré les souffrances d’une santé détruite, qui le clouent sur son lit des mois entiers, au moindre signal, s’il y a une vacance épiscopale à remplir, une élection faite à consacrer, un conseil à présider, une église à dédier, quelque anniversaire de martyr, quelque translation de reliques à célébrer, Basile est toujours prêt à partir pour les retraites les plus sauvages, à travers les routes les moins sûres. Il passe presque sans s’arrêter des rives barbares du I*bnt-Euxin aux gorges de l’Isaurie, véritable repaire de brigands dont le nom seul faisait frémir. Deux fois il se transporte jusqu’aux extrémités de l’empire, aux frontières de l’Arménie. Chose remarquable, un de ces voyages est entrepris sur l’ordre exprès de l’empereur, avec mandat spécial,

testé par l’affirmation de saint Grégoire, et par les termes amicaux dont Basile sc sert dans des lettres postérieures à cette époque, en parlant d’Antbimc. Mais les clauses de l’accord restent obscures. Saint Grégoire dit seulement qu’on parvint à s’entendre en multipliant les évêchés dans la province. Il est évident que l’unité de la Cappadoce, sous le rapport ecclésiastique, ne fut pas rompue, puisque cette province ne fut représentée au concile de Constantinople (huit ans après cette époque) que par l’évôque de Césaréc.

donné par lui, de rétablir dans cette province un épiscopat régulier; et nous avons une lettre de Basile assez longue qui rend compte au magistrat Térence de l’accomplissement de cette mission. Évidemment sur ces frontières toujours menacées par l’invasion, et toujours prêtes à la défection, l’empereur avait voulu assurer à son autorité chancelante l’appui d’une plus ferme et moins dépendante du sort des armes. Ne pouvant avoir là des magistrats tout à fait surs, il voulait y avoir de bons évêques. L’unité romaine, qui au centre et chez elle souffrait avec peine un pouvoir rival, au dehors et sur ses frontières sentait le besoin d’un allié *.

À côté de ces soldats et de ces généraux de l’armée ecclésiastique que Basile rangeait ainsi peu à peu sous sa loi, il y avait encore toute une milice auxiliaire aussi nombreuse, plus remuante, astreinte en apparence à une sévérité particulière de discipline, jouissant en fait d’une indépendance à peu près absolue. C’était l’infinie variété des solitaires et des religieux de toute espèce. Leur nombre croissait sans cesse sous le souffle de la • grâce divine, auquel se joignait parfois, sans qu’on pût toujours l’en distinguer, celui de la vogue et de la faveur populaire. La mode, qui se mêle à tous les actes des hommes en société, n’était pas en effet complétc-

I. S. Bas., Ep. cxx-cxxvir, cxc, ccn, ccvi, ccxn, ccxvi, etc. Ces rapports de Basile avec l’Arménie durèrent jusqu’à l'assassinat du patriarche Narsèspar le roi Para en 373. Basile refusa de reconnaître le successeur que le meurtrier donne à sa victime. — Lcbeau, t. ni, cxviij, 55, 40, d’après Faustin de Byzance.

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ment étrangère à l’élan qui continuait à entraîner cités et campagnes en Orient vers la vie religieuse. Chaque jour c’était quelque vocation subitement éclose, chaque * jour aussi quelque raffinement nouveau d’austérité, quelques pas de plus vers des profondeurs plus reculées du désert ou des montagnes. Un magistrat descendait de son tribunal, un riche vendait son bien, une femme disparaissait du foyer domestique, un ouvrier manquait à l’atelier, un soldat désertait le camp. On savait qu’ils avaient pris le chemin de la solitude ; on ne les cherchait seulement pas, tant le fait était devenu commun. Les plus solides de ces vocations étaient humbles et demeuraient longtemps ignorées, s’éprouvant . sous l’œil de Dieu, fuyant le bruit en même temps que le monde. Mais d’autres avaient l’art de se faire suivre par les regards de la foule jusqu’au fond de leur retraite, grâce aux écarts d’une imagination mal réglée ou aux éclats d’un faux zèle, et c’était à celles-là que s’adressaient de préférence les hommages populaires, aisément attirés par ce qui est étrange et nouveau. Par là se formaient dans chaque diocèse de véritables puissances, sans autre titre qu’un renom plus ou moins .fondé de sainteté, mais qui n’en prétendaient pas moins à régenter les fidèles, qui tranchaient sur le dogme, et bravaient les évêques aussi bien que les magistrats. Au moindre incident qui piquait leur curiosité, ces faux saints sortaient de leurs cellules, mal fermées aux bruits de la terre, pour venir dogmatiser à la porte des

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conciles et haranguer la foule sur les places publiques, se montrant toujours enclins à confondre l’intrigue avec le zèle et le fanatisme avec le courage.

Puis, parle choix même de leur retraite, les moines échappaient facilement à tout contrôle. L’émigration monastique, cherchant les lieux inhabités, se pressait vers des régions où nulle surveillance ne pouvait l’atteindre. D’Alexandrie, elle se portait sur les rives désolées du haut Nil; de Jérusalem, vers les sables de l’Arabie; d’Antioche, dans les gorges du Taurus; de Cappadoce ou d’Arménie, elle allait se répandre sur les steppes qui bordent le Pont-Euxin, échelonnant • ainsi sur une longueur de deux cent cinquante lieues une série presque continue de cellules ou de communautés, qui dessinait toute la frontière orientale de l’empire. Personne n’osait s’aventurer, à la suite de ces enfants perdus, dans ces pointes vers la barbarie, au risque de se voir enlever par une horde nomade ou massacrer par un parti de brigands. Les moines, au contraire, pleins de l’ardeur du martyre, étaient toujours prêts à monter sur le chariot du Scythe, ou à se glisser sous la tente de l’Arabe, pour murmurer le nom du Christ aux oreilles que révoltait le joug de Rome. Les solitaires du Sinaï, par exemple, ne vivaient guère qu’avec les Sarrasins, dont ils avaient converti des tribus entières. Ces néophytes se constituaient leurs champions d’office contre d’autres peuplades restées païennes, les engageaient ainsi dans leurs rivalités

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intérieures, et transportaient au sein de ces asiles de la paix toutes les agitations de leur vie belliqueuse. Un jour les cellules étaient envahies, l’église et son pauvre trésor mis à sec, les servants de l’autel égorgés; le lendemain les libérateurs arrivaient en armes, lavaient l’injure dans le sang et se dépouillaient de leurs plus riches habits pour en faire le linceul des martyrs. Dans * ce contact habituel avec des hommes qui vivaient affranchis de toute autorité, les solitaires leur empruntaient quelque chose de leur farouche indépendance.

A vrai dire, avec sa rude façon de vivre, sa tunique de gros lin, sa fourrure mise à nu sur la peau, ses pieds nus, son teint basané, sa barbe flottant au vent, ses joues décharnées par le jeûne , sa voix dénaturée par la longue habitude du silence, un anachorète de la montagne, quand il faisait son apparition dans les rues de Césarée ou d’Antioche, pouvait paraître un être amphibie tenant du barbare plus que du Romain. Quelquefois môme la ressemblance n’était pas seulement extérieure ; car les communautés trouvaient à se recruter parmi leurs sauvages pénitents. Rufin nous parle d’un ancien chef de brigands, Mutins, qui fut converti, au moment où il commettait un vol , par ceux qu’il était en train de dépouiller. Devenu supérieur d’une communauté de la Thébaïde, cet étrange abbé pouvait avoir conservé sous le capuchon monastique quelques-unes des allures de son ancien métier. Ces dehors bizarres, loin d’ôter rien au respect de la foule

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pour les solitaires, y mêlaient une sorte de terreur superstitieuse. Tandis que les barbares, soignés, guéris, instruits par les moines, étaient portés à voir en eux des magiciens doués d’une intelligence surnaturelle, la population voluptueuse des cités romaines admirait avec effroi la force miraculeuse de ces hommes de Dieu, qui affrontaient les épreuves dont frémissait sa mollesse. Des deux parts, chez les barbares comme chez les Romains, c’était une vénération égale, qui se trahissait par des actes également éclatants. La reine d’une petite tribu arabe, Mavie, faisant sa paix avec Valens, y mettait pour unique condition qu’on ferait ordonner évêque le solitaire Moïse qui habitait dans ' son voisinage et qu’on lui permettrait de le garder à sa cour. Presque au même moment la matrone Mélanie quittait Rome en pompe, le lendemain des funérailles de son mari et de ses deux enfants, avec ses serviteurs, ses servantes et tous ses joyaux, exprès pour venir visiter toutes [les solitudes d’Égypte, assister les moines dans leurs traverses, leur distribuer ses trésors, se fixer à Jérusalem auprès du tombeau du Seigneur, et y vivre à portée du commerce des saints *.

Une masse d’hommes formée d’éléments si divers, entourée de tant de respect, jouissant d’une telle indé-

1. Histoire des solitaires du Sinai publiée par Combéfis. Cité par Tillemont, Hist. eccl., vu, p. 575. — Rufin, llist. mon., ix, p. 421. — Soc., iv, 30. — Palladius, Hist. laus., ch. 22.

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pendance, pouvait devenir pour le bon ordre de l’Église aussi aisément un obstacle qu’un auxiliaire. Sous prétexte de ne pas rougir de la folie de la croix, des bizarreries cyniques, de grossiers désordres, tous les égarements de la superstition et tous les souvenirs de l’idolâtrie pouvaient s’abriter sous la robe du moine. «Fuyez, disait peu d’années après un solitaire, qui pourtant luimême ne redoutait pas de donner à son zèle un aspect assez rude, fuyez, disait saint Jérôme, ces hommes que vous verrez chargés de chaînes, laissant pousser leurs cheveux comme des femmes, contre le précepte de l’Apôtre, velus comme des boucs, et marchant pieds nus dans la place. Ce sont des diables. Tels furent Antime etSophronius, dont Rome a dû gémir. Fuyez aussi les femmes qui sont vêtues comme des hommes, coupent leur chevelure et montrent impudemment un visage semblable à celui d’un eunuque. Avec leur cilice et leur capuchon, on dirait des hibous ou des chauvessouris »

A la vérité, surtout depuis l’exemple donné par Pacôme, la vie monastique avait des règles dont le maintien était habituellement confié à un supérieur. Toutes les communautés un peu importantes élisaient un chef et lui promettaient obéissance. Mais d’une part il s’en fallait bien que la règle fût partout aussi bien conçue qu’à Tabenne. Pacômo, malgré le renom de ses vertus,

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