‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 34 sur 111 · S. Jér., Ep. xxir, ad Eustochium · texte numérisé non relu

S. Jér., Ep. xxir, ad Eustochium

n’avait pas étendu son autorité au delà du désert qu’il habitait. Même dans les solitudes les plus voisines, à Nitrie, à Scélé, à plus forte raison dans les régions de la Ilaute-Asie, où le nom de Pacôme était à peine parvenu, les règles étaient différentes et moins étroites. Au lieu d’un même toit abritant une vie commune, c’étaient des cellules isolées, où chaque solitaire, une fois rentré, était livré à sa propre inspiration. La prière publique seule avait ses rites prescrits. Hors de là, chacun fixait la mesure„de sa dévotion et de ses austérités personnelles. Dans- beaucoup d’endroits les communautés vivaient côte à côte sous des règles diverses, et les solitaires passaient à leur gré de l’une à l’autre.

Puis la vie cénobitique elle-même, devenue générale en Égypte, mais beaucoup moins répandue dans le reste de l’Asie, avait encore ses contradicteurs. Beaucoup lui préféraient la solitude absolue dans sa rigueur et aussi dans sa liberté primitives, telle que l’avaient pratiquée les premiers pères du désert, le centenaire Paul , et Antoine lui-même pendant sa jeunesse. Pour ceux-là, l’entier isolement, le silence continu, l’oubli de tout ce qui a un nom sur la terre, l’immobilité, l’impassibilité, l’âme en un mot annulant le corps pour vivre tout entière en Dieu et en elle-même, c’était là l’idéal de la vie de perfection, et Facôme, à leurs yeux, en y introduisant les douceurs du travail et de la prière en commun, en avait plutôt ralenti que réglé l’essor. Une sorte d émulation pieuse existait ainsi entre

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les anachorètes et les cénobites, et leurs mérites comparés formaient un sujet habituel de discussion dans l’Église et dans les écoles d’Orient. La préférence des sages était encore incertaine, celle de la foule penchait décidément en faveur des anachorètes. Car si les cénobites avaient pour eux une sévérité plus continue de doctrine et de mœurs, c’était des anachorètes que partaient des traits inattendus d’un héroïsme qui -ravissait; les uns peut-être étaient exposés à moins de chutes, mais les autres s’élevaient plus haut. Il était admis qu’un anachorète pouvait accomplir, en fait d’austérités, et obtenir de Dieu, en fait de miracles, ce qui était impossible à un cénobite. Un anachorète seul pouvait vivre nu comme Bessarion un hiver entier, ou demeurer comme Simeon Stylite quarante-huit ans sans bouger sur une colonne. On racontait que l’anachorète Hilarion, arrivant un dimanche dans une communauté des bords du Nil, s’était étonné qu’on n’y célébrât pas le service divin. « C’est, lui dit-on, que le prêtre qui le célèbre habituellement réside de l’autre côté du fleuve, et qu’on ne peut traverser l’eau à ce moment, à cause d’un crocodile qui infeste le passage. — Qu’à cela ne tienne, dit le solitaire, je l’irai chercher. » 11 s’approcha du fleuve, et fil un geste de la main. On vit alors, disait la légende, l’horrible animal lui-même sortir de l’eau, et venir présenter son dos au solitaire pour le porter de l’autre côté du fleuve. Mais, arrivé là, jamais llilarion ne put décider le prêtre, qui était pour-

tant u» saint cénobite, à revenir avec lui par la même voie. L’illustre Macaire n’était pas éloigné de partager l’opinion commune sur la supériorité des anachorètes. Lui-même, bien que supérieur d’une communauté, racontait volontiers que s’étant enfoncé dans le désert un peu au delà de Scélé, il avait rencontré deux hommes qui se promenaient entièrement nus, au milieu des bêtes féroces; c’étaient des anachorètes qui vivaient depuis dix ans sans communication avec personne, à ce point qu’ils lui demandèrent si le Nil continuait à déborder et si la terre produisait encore des fruits. Macaire , de son côté, leur demanda ce qu’il devait faire pour devenir semblable à eux. Mais quand il eut appris quelle vie ils menaient : « Excusez-moi, dit-il; je suis trop faible pour vous imiter. Laissez-moi pleurer mes péchés dans ma cellule. » D’autres docteurs, il est vrai, prétendaient que cet excès d’austérité engendré par la solitude absolue n’était pas sans péril, et en épuisant le corps livrait l’ànie sans défense aux atteintes du démon. Pendant que le débat se prolongeait, l’institution monastique continuait à se propager en Orient, avec plus d’impétuosité que d’ordre, attendant encore un régulateur suprême qui contînt sa sève exubérante et fit à chacun de ses éléments sa part légitime *.

Ce régulateur fut Basile. Nul n’était mieux préparé pour cette tâche, car nul n’avait un plus long

1. Palladius, Hist. laus., c. 23. — Rufin, Ilist. mon., ch. 11. — Dolland., 15 janvier.

lisage de la vie solitaire ; nul n’en avait mieux goûté le charme et savouré les fruits; nul aussi n’en connaissait mieux les périls. Avant d’y consacrer sa jeunesse, il avait voulu visiter de sa personne tous les monastères d’Égypte, étudier les règles de toutes les communautés, interroger tous les maîtres du grand exercice. Une fois séparé du monde et entré dans la retitoitc, tous les jours ne s’étaient pas écoulés pour lui comme les heures chantées par Grégoire, dans les parfums d’une retraite fleurie et dans une continuité de béatitude. La solitude a ses langueurs comme ses délices, ses bons comme ses mauvais conseils. Basile avait tout éprouvé et tout entendu. Il savait que si loin du contact des hommes les troubles de l’âme s’apaisent, en revanche la charité parfois se refroidit, et l’égoïsme peut se nourrir d’un feu concentré; il savait aussi que le jeûne qui comprime les sens, peut irriter les nerfs et exalter l’imagination. Évêque enfin, quand il avait eu à défendre ses droits de juge de la foi, c’était chez les moines principalement qu’il avait rencontré les résistances d’un fanatisme outré. Ces diverses épreuves, en lui faisant envisager l’état religieux sous toutes ses faces, le préparaient à devenir, en pleine connaissance, le législateur de l’ascétisme.

C’est sous ce nom d 'Ascétiques, en effet, qu’il adressa à tous les moines de son diocèse trois traités

différents, formant dans leur ensemble un code complet de la vie monastique. Les petites, les grandes Règles ,

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les Constitutions monastiques et les discours moraux qui les précèdent — bien qu’écrits à des époques différentes, les uns avant, les autres pendant l’épiscopat de Basile et bien que rédigés sous des formes diverses — les uns comme des exhortations directes, les autres comme'des réponses à des questions — sont l’œuvre d’une même pensée et constituent un seul tout. Ces documents diffèrent de la règle de Pacôme par l’étendue des vues et par la portée générale des principes qui y sont posés. Du premier coup, en les lisant, on se sent transporté à un point de vue supérieur, d’où de nouvelles perspectives se découvrent. Ce n’est plus seulement le règlement intérieur d’un monastère, bien que certains détails y soient touchés avec cette précision et ce sens pratique que l’expérience seule peut donner: ce sont les grands linéaments de la vie religieuse, dessinés de manière à pouvoir embrasser dans leur largeur toutes les diversités des temps , des lieux et des habitudes nationales.

Le sentiment qui y domine se trahit dès les premières lignes d’un des discours préliminaires : c’est la fatigue des dissensions, le besoin de la soumission, l’instinct de l’autorité. « Voyant ce qui se passe sous mes yeux, dit Basile, je me suis demandé quelle pouvait être la cause de tels maux, et longtemps j’ai erré dans les ténèbres, mon esprit restant en suspens comme les plateaux d’une balance... Mais enfin je me suis souvenu de ce qui est écrit dans le livre des Juges : « Or,

« il n’v avait pas de roi en Israël ; » et en me remettant ce texte en mémoire, j’en fis au temps présent une application inattendue et effrayante, mais pourtant trèsvéritable.

« Je vis, en effet, que les peuples restent dans l’ordre et dans l’harmonie tant que tous obéissent à un seul, et qu’au contraire tout devient désordre et anarchie lorsqu’il n’y a point de maîtres et que tous veulent commander. Je .vis que chez les abeilles, par exemple, la ruche entière, par une loi de nature, se range sous les ordres d’un roi. C’est ce que j’ai vu moi-même souvent, et entendu de la bouche de ceux qui ont étudié ces choses de plus près. Or, si la ruche, parce que tous y dépendent de la volonté d’un seul , vit dans l’ordre et dans l’harmonie, là où régnent les dissensions et le désordre, c’est donc qu’il n’y a point de chef *. »

Une ruche d’abeilles, telle est, on le voit, aux yeux de Basile, la véritable image de la vie monastique. La cellule sera, comme la ruche, douce et féconde ; elle s’emplira de miel, et de nombreux essaims s’en échapperont, pourvu que la soumission et l’activité y régnent, et que les moines sachent comme l’abeille obéir et travailler. Le traité tout entier semble le développement de celte comparaison.

Partant de là, rien n’est plus simple que la prété-

t. S. Bas., Ascelica. ProtBinium de Judicio Dei. Opp. t. ir, 200.

l’RPISCOPÀT DE SAINT BASILE.

renee très-décidément accordée par Basile à la vie des cénobites sur celle des anachorètes. Celte’ question, qui partageait l’Orient, est hardiment tranchée par lui. Sans condamner en termes formels la solitude absolue qu’autorisaient de grands exemples, il en signale pourtant avec une critique assez vive les principaux inconvénients. Évidemment, à ses yeux, le chrétien, comme l’homme, est fait pour vivre en société. C’est la loi de la nature, confirmée par celle de la charité. Un appel de Dieu tout particulier peut sans doute y soustraire, mais cette exception, qui ne comporte pas de règle, ne peut être proposée à l’imitation commune. En l’autorisant facilement, on courrait risque de confondre souvent avec la voix de la grâce les caprices de l’orgueil humain. «Vous nous avez convaincu, dit, dans le traité intitulé les Grandes Règles, l’interrogateur auquel Basile est supposé répondre, que la vio commune est pleine de périls avec ceux qui n’observent pas la loi de Dieu; nous voudrions savoir maintenant s’il faut que celui qui se sépare du monde demeure seul avec lui-même, ou bien s’il lui convient de vivre avec des frères du même sentiment que lui et qui se proposent la même fin de piété. » Réponse : « Je ne doute pas que la vie commune ne soit de beaucoup préférable, et ma première raison, c’est que nul de nous ne peut se suffire à lui-même, même pour les besoins du corps, et que nous avons tous besoin les uns des autres pour les nécessités de la vie... Le Dieu qui

nous a créés a voulu que nous eussions ce besoin les uns des autres, afin que nous nous restions mutuellement attachés. De plus, la charité du Christ ne permet pas qu’un homme ne pense qu’à lui-même.... Or, celui qui vit entièrement seul n’a d’autre fin que son propre salut; ce qui est évidemment contraire à cette loi do charité qu’accomplissait l’Apôtre lorsqu’il cherchait à s’accommoder à tous afin d’en sauver un plus grand nombre. Enfin, dans une. retraite de ce genre, l’homme ne reconnaîtra pas facilement ses défauts, n’ayant personne pour l’en avertir et lui faire une correction fraternelle. La réprimande, en effet, môme venant d’un ennemi, fait naître chez l’homme généreux le désir de s’amender, et un ami sincère reprend hardiment les fautes qu’il voit chez son ami. Or, dans la solitude absolue, on n’a pas un tel ami. C’est pourquoi il est dit : Malheur à celui qui vit seul ; car, s’il tombe, il n’a personne pour le relever. D’autres inconvénients se rencontrent encore dans la vie solitaire, et le plus grand, c’est que celui qui est seul se complaît en lui-même. Personne n’étant présent pour juger de l’œuvre qui s’accomplit en lui , il se croit arrivé à la perfection de tous les préceptes. Ne trouvant pas d’ailleurs à quoi exercer sa vertu puisqu’il a éloigné de lui la matière et l’occasion de tous les commandements de Dieu, il ne connaît ni ce qui lui manque encore, ni les progrès qu’il a faits. Comment fera-t-il voir son humilité, celui qui ne trouve personne devant qui s’humilier? et quelle

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occasion aura d’être compatissant celui qui ne voit personne qui souffre? Comment s’exercera-t-il à la patience, quand personne ne résiste à sa - volonté ?....• Quand le Seigneur a voulu donner le modèle de la perfection de l’amour et de l’humilité, il a ceint ses reins, et lavé les pieds de ses disciples. Mais, ô solitaire, de qui laverez-vous les pieds, et de qui vous ferezvous serviteur? Comment ferez-vous pour être le dernier, étant seul? Ce parfum de bonne odeur que l’Écriture compare à l’huile tombant de la barbe d’Aaron, c’est l’habitation commune des frères dans un même lieu; mais où trouverez -vous cela dans la solitude? La vie co mmune est la véritable arène de la perfection, la véritable voie du progrès, le véritable exercice de la vertu, la véritable pratique de la loi du Seigneur *. »

Non-seulement la vie commune, mais la vie commune sous un seul chef : une seule communauté dans chaque lieu, les communautés des lieux voisins réunies par groupes sous la loi d’un seul supérieur, tel est, dans la pensée de Basile, l’idéal de l’organisation

4. S. Bas., Regulœ fusius tractatœ. Opp. t. u, p. 401-483 passim. Voir sur le môme sujet Conslitutiones monasticœ, t. ii, p. 801. Nous mettons quelque prix à ce rapprochement, parce que quelques érudits, le savant D. Remi Ceillier entre autres, ont cru reconnaître entre les Grandes règles et. les Constitutions monastiques des contradictions qui infirmeraient à leurs yeux l’authenticité du second de ces traités Nous ne sommes pas frappé de ces différences. Voir pourtant D. Remi Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, t. iv, p. 400 (éd. Yivès, 1800).

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monastique. De plus, dans l’enceinte de chaque communauté tous les frères doivent être astreints au même régime, ne se distinguant les uns des autres non-seulement par aucune propriété, ni par aucun titre d’honneur à eux appartenant, mais même par aucune pratique particulière d’austérité ou de zèle, qui soit de nature à satisfaire un secret désir de gloire. Insensible aux séductions qui éblouissaient la foule, et familier avec les ruses du vieil ennemi du genre humain, Basile relance l’orgueil dans les sombres retraites de la conscience, où il se nourrit souvent, solitaire et ignoré, comme delà substance des autres passions mortifiées. « Un religieux, dit la cent trente-huitième des Petites règles , peut-il se permettre des veilles et des jeûnes en dehors de la règle? » Réponse : « Le Sauveur a dit : Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Tout ce que fait chacun par sa propre volonté provient donc de son propre fonds et est étranger à la piété; et il est à craindre que celui qui se conduit de la sorte n’cnlende un jour de Dieu cette parole : Ce que tu as fait se retournera contre loi... Vouloir se distinguer des autres, même dans le bien, c’est esprit de contention et de vaine gloire; et c’est ce que l’Apôtre défend quand il dit : Nous ne voulons pas nous rendre semblables à plusieurs qui se font valoir eux-mêmes. C’est pourquoi dépouillant notre propre volonté et ne prétendant pas à paraître faire plus que les autres, conformons-nous à cet avis de

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l’Apôlrc : Quoi que. vous fassiez, faites— le pour la gloire de Dieu. Et rien ne doit être plus éloigné de ceux qui veulent soutenir le bon combat que l’esprit d’émulation et la complaisance pour sa propre volonté A »

Cette mesure d’austérité, qui doit être ainsi commune (sauf les cas exceptionnels) à tous les frères sans distinction, Basile la tempère lui-même de manière à la préserver de tout excès, et à respecter dans le corps l’œuvre de Dieu et l’instrument nécessaire de l’activité humaine. Il ne veut pas que le jeûne soit porté au point de rendre impossible le travail, qui lui paraît le grand préservatif contre les égarements de la piété solitaire. La mortification doit maintenir le corps sous la domination de l’esprit, mais non tuer le serviteur, ce qui ne pourrait se faire qu’au grand détriment du maître.

« Il convient, dit la quatrième Constitution monastique, de ne point tellement accabler le corps que nous le rendions incapable de toute bonne 'œuvre. Car Dieu, en créant l’homme, ne l’a pas fait pour l’oisiveté, mais pour l’activité dans le bien. En plaçant Adam dans le

paradis, il lui a commandé d’y travailler et

quand il l’en a chassé, il l’a condamné à gagner son pain à la sueur de son front, et il est clair que ce qui a été dit à Adam, l’a été à tous ceux qui sont sortis de lui. Il est donc juste de ne point changer les lois de

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