‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 37 sur 111 · Ibid., Quæst. xv, p · texte numérisé non relu

Ibid., Quæst. xv, p

rompent. Le moine léger qui veut retourner dans le monde, sous prétexte de l’édifier par ses exemples; le moine inconstant que sa propre règle fatigue et qui veut essayer d’une nouvelle, ou plus douce ou même plus sévère; le moine voyageur qui se plaît à passer d’une maison à l’autre pour changer de régime et de compagnons, sont, de sa part, l’objet d’une extrême sévérité : Petites règles, Grandes règles , Constitutions monastiques , correspondances privées sont unanimes sur ce point, et intarissables. Les expressions les plus dures et les anathèmes de l’Ancien Testament sont épuisés, sans paraître suffire à la grandeur du crime et à l’indignation du juge. De tels religieux sont « des oiseaux de nuit qui ne volent jamais en ligne droite, des bêles de somme qui se fatiguent sans avancer en tournant une meule; ils ont une peau de

brebis, mais la malice et la fourberie du renard; » ce

sont « des sacrilèges qui dérobent à Dieu son bien véritable ; » c’est la plante que le père céleste n’a point plantée, et qui sera arrachée. Point d’excuse qui vaille, point de subtilité qui trouve grâce.

« Ne vous laissez point, écrit Basile à un jeune moine, tenter par cette pensée que les évêques, établis de Dieu pour gouverner l’Eglise, vivent pourtant dans le monde, et y réunissent sans cesse des assemblées religieuses dont les assistants remportent beaucoup de

fruit ,où l’on explique les écritures et les

enseignements apostoliques, où la doctrine de Dieu est

. l’épiscopat DE SAINT BASILE. 179

exposée Et ne vous dites point que vous vous

êtes séparé vous-même de tant de biens, et que vous vivez dans une solitude oisive, à l’image des bêles fauves. Dites-vous au contraire : C’est parce qu’il y a des biens dans le monde que je l’ai fui et que je m’en suis jugé indigne; car ces biens sont mêlés de grands maux qui les surpassent. J’ai assisté à des assemblées spirituelles; mais à peine y avait-il un frère présent qui parût craindre Dieu et celui-là même était peutêtre sous la puissance du diable à côté se trouvaient peut-être aussi des brigands et des tyrans

J’ai été témoin des scènes indécentes des ivrognes, j’ai vu couler le sang des opprimés; j’ai vu aussi la beauté des jeunes femmes qui torturaient ma chas-

teté et si j’ai entendu dans le monde des dis-

cours utiles à mon âme, je n’ai pas vu un docteur dont

la conduite répondît pleinement à son langage

Voilà pourquoi, comme le passereau, j’ai émigré sur la montagne, comme le passereau échappé des filets du chasseur. Voilà pourquoi, malgré toi, ô pensée coupable, je resterai dans cette solitude où Dieu lui-même s’est plu. C’est ici le chêne de Mambré, l’échelle qui conduit au ciel, le camp des anges que vit Jacob, le mont Carmel où séjourna Élie pour obéir à la voix divine, le désert où le bienheureux Jean, se nourrissant de sauterelles, a. prêché la pénitence au monde, le mont des Oliviers où le Christ nous a enseigné à prier. »

« C’est vainement, écrit-il encore à une religieuse échappée de son cloître, c’est vainement que comme l’impie qui tombe au fond de l’abîme méprise son mal, vous prétendez que vous n’aviez point contracté d’hymen avec le divin époux et que vous n’aviez point promis de rester vierge Rappelez-vous la noble

profession que vous avez faite devant Dieu, devant les anges et devant les hommes. Rappelez-vous la vénérable société où vous avez vécu, le chœur sacré des vierges, l’assemblée des saints où vous avez pris part. Rappelez-vous celte vie déjà toute spirituelle, bien qu’encore dans la chair, et cette cité toute céleste, bien qu’encore sur la terre. Rappelez-vous vos jours de paix, vos nuits pleines de lumière, vos chants angéliques, vos psalmodies mélodieuses, votre couche pure et sans tache. Où est aujourd’hui ce vêtement modeste, ce teint tour à tour coloré par la pudeur et pâli par l’abstinence? où sont les dons que vous avez reçus de votre époux 1 ? »

Un siècle seulement plus tard une telle éloquence n’eùt point été assurément nécessaire pour éclairer une religieuse fugitive sur la grandeur de sa faute. Ces fortes réprimandes, qui reviennent à toute ligne dans la correspondance de Basile, attestent donc à elles seules le changement que son influence apporta dans l’idée même que les chrétiens se faisaient de l’étal monas-

1. Iteg. fus. tract., Quæst. xxxvr, p. 53'!. — Rsg. breo. tract., Quaost. c.n, p. 037. — Const. mcnast., vm, p. 703. — Ep. xi.m-vi.vi.

tique. Avant lui, c’élait, aux yeux de beaucoup de ceux même qui s’y destinaient, une vocation libre, affaire de goût et de zèle, pouvant être délaissée à volonté, comme elle avait été embrassée par choix. Le sceau de la perpétuité obligatoire, ce fut Basile qui l’imprima : c’est à lui réellement que remonte, comme règle commune et comme habitude générale, l’institution des vœux perpétuels 1 .

C’est en toute chose l’œuvre de l’Église de Dieu de soumettre l’élan à la règle, de creuser un lit au torrent de la grâce, et de faire prendre ainsi aux inspirations surnaturelles qui soulèvent les âmes le cours majestueux et paisible des lois de la nature. Telle est la transformation que Basile fit subir à l’institution monastique. Ce qui n’était jusqu’à lui qu’une suite et une variété d’accidents, il en a fait un ordre qui a pris dans la postérité le nom de régulier par excellence. La règle de saint Basile est la première des grandes règles monastiques qui, se ramifiant ensuite et se divisant, ont couvert comme d’un réseau le monde chrétien. Désormais la vie de perfection, au lieu de s’égarer dans les espaces illimités du désert, aura ses jalons posés, ses étapes préparées, sa direction fixe. Des milliers de pèlerins venus de tous les points de l’ho-

Helyot, Hist. des ordres monastiques, l r * partie, ch. 3. — Dulteau, Hist. des moines d'Orient, p. 402. — Montalembert, Hist. des moines d'Occident, t. i, p. 105. Tous ces écrivains s'accordent A reconnaître que l’usage général des vœux perpétuels remonte à saint Basile.

182 l’épiscopat de saint II asile.

rizon pourront s’y presser. Les principes fixés par Basile, avec une largeur intelligente, pourront s’étendre et se perpétuer, sans distinction de climats et de siècles, et réunir ainsi sous une môme loi , à des milliers de lieux et d’années les uns des autres, des essaims de communautés différentes. Ainsi pousse une semence bénie sur le sol qu’imbibe la rosée d’en haut. Quand la graine s’est faite arbre, des rejetons de l’arbre, à son tour, se forme la forêt. Des solitaires rapprochés, Paeôme avait fait le monastère; des monastères groupés ensemble, Basile a formé l’ordre monastique.

De son vivant même, il put voir sa règle adoptée par presque toutes les communautés de l’Orient. Il devint le véritable chef, comme il avait été le modèle, de tous les moines de l’Asie. De plus anciens que lui et d’aussi illustres dans l’exercice de la solitude venaient à Césarée tout exprès pour l’admirer et le consulter. Le vieil Éphrem, le doyen des solitaires de la Haute- Asie, dont le génie impétueux n’avait jamais pu s’assujettir à aucune règle, racontait lui-même qu’un jour, passant dans une ville de Cappadoce (dont avec son dédain pour les connaissances profanes il ne savait pas même le nom), il entendit une voix qui lui disait : « Lève-toi, Éphrem, et viens manger des pensées. — Et où en trouverai-je, Seigneur? lui dit-il. — Va-t-en vers ' ma maison, lui répondit la voix, tu y trouveras un vase royal plein de la nourriture qui te confient 1 . » Éphrem

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