Villcmain, Éloquence chrétienne au i\ 1 ' siècle
2. üeoü Y=Y ova ? Omipéniç owovoj.ua;. S. Bas., /loin, in Luc., t. u,
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Plus ou moins juste dans toute sa rigueur, l’argument pressé par cette main de fer pénétrait au fond des consciences troublées; c’était comme une tenaille qui desserrait les cassettes les mieux fermées, et l’argent qui affluait ainsi dans les mains de l’évêque, quand il n’était pas employé sur-le-champ à venir en aide à quelque malheur présent, ou à panser quelque plaie saignante, reparaissait bientôt à tous les yeux transformé en monuments grandioses. A la porte de Césarée, sur un lieu jadis désert, s’élevait comme par enchantement toute une ville bâtie par l’aumône et habitée par la charité. C’était l’hospitalité sous toutes ses formes, en donnant à ce mot toute l’acception que lui a fait prendre la langue chrétienne, c’est-à-dire en considérant tout affligé en général comme l’hôte de Dieu et de l’Église. 11 y avait le lieu du repos du voyageur, l’hospice du vieillard, l’hôpital du malade, avec un quartier réservé pour ces infirmités humiliantes qui traînent après elles la contagion et la honte. C’était celui-là que Dasile visitait le plus souvent, se jetant volontiers lui-même au cou des lépreux. Au centre de ces bâtiments se dressait une vaste église, parée de toutes les splendeurs du culte triomphant, et desservie par une communauté de moines, dont Basile était lui-même le supérieur. Tout alentour circulait une population de gardiens, d’infirmiers, de fournisseurs, de charretiers, apportant les choses nécessaires à la vie. C’était tout le mouvement d’une cité popu-
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leuse. An milieu de celte foule animée, Basile passait à toute heure, inspectant tout, parlant à tous, remplissant tout par son zèle. Un siècle encore après lui tout ce quartier de Césarée portait le nom de Basiliade. Quand les magistrats prenaient de l’ombrage de voir ainsi s’élever à côté d’eux une ville qui n’était pas sous leur obéissance : « Que vous importe? leur disait Basile, avec une bonhomie un peu altière; quand l’empereur vous charge d’un gouvernement, qu’est-ce qu’il pourrait vous demander de mieux que de peupler les lieux déserts , et de transformer des solitudes en cités? Si je fais cela pour vous, quelle raison auriez-vous de m’en vouloir 1 ? »
Puis une fois sa tournée faite dans ce petit royaume, après avoir souvent de ses propres mains donné à boire au voyageur et pansé l’ulcère du malade, après s’être penché au chevet du mourant pour recevoir ses derniers aveux, Basile montait à l’autel, et c’était de là qu’il prodiguait soir et matin, aux moindres artisans de Cappadoce, toutes les richesses d’une parole qu’ Athènes avait formée, et qu’admirait Libanius. La prédication chrétienne atteignait avec Basile ce point culminant de l’éloquence, où toutes les ressources de l’art, assouplies par un long exercice, enrichissent l’inspiration sans la refroidir, et deviennent des instruments qui se prêtent aux circonstances les plus
1. S. Bas., Ep. xciv. — S. Gri'g. Naz., Or., mn, 03. — S. Grés. Nyss., de S. Bas., p. 103. — Soz., vi, 3i.
familières de la vie. Tant que ce point n’est pas atteint, il peut y avoir une éloquence naturelle que de grands événements font jaillir du cœur, et une éloquence élaborée dans le cabinet qui sent l’étude : l’orateur véritable, ce composé indissoluble de nature et d’art que dépeignait Cicéron, n’existe pas encore. En ce sens , Basile est le premier orateur qu’ait compté l’Église. Avant lui, Athanase avait harangué les soldats de la foi, comme un général qui monte à la brèche ; Origène avait dogmatisé devant des disciples ; Basile le premier parle à toute heure, devant toute espèce d’hommes, un langage à la fois naturel et savant, dont l’élégance ne diminue jamais ni la simplicité, ni la force. Nulle faconde plus ornée, plus nourrie de souvenirs classiques que la sienne ; nulle pourtant qui soit plus à la main, coulant plus naturellement de source, plus accessible à toutes les intelligences. L’étude n’a fait que lui préparer un trésor toujours ouvert, où l’inspiration puise, sans compter, pour les besoins du jour. Pour ce mérite de facilité à la fois brillante et usuelle, son condisciple Grégoire lui-même ne peut lui être comparé. L’imagination est peut-être plus vive chez Grégoire, mais elle se complaît en elle-même, et celui qui parle, entraîné à la poursuite ou de l’expression qu’il a rencontrée ou de l’idée qu’il entrevoit, oublie parfois et laisse en chemin celui qui l’écoute. La parole est encore un ornement pour Grégoire; pour Basile, elle n’est qu’une arme, dont la poignée, quelque
bien ciselée qu’elle soit, ne sert qu’à enfoncer la pointe plus avant. Il y a du rhéteur souvent, et toujours du poète chez Grégoire. L’orateur seul respire chez Basile.
D’ordinaire, le sujet qu’il choisit est des plus simples. C’est le plus souvent un incident du jour, présent à l’esprit de tous les assistants. Il prend son vol, pour ainsi dire, tout près de terre, monte par degrés et n’étend tout à fait ses ailes que lorsque l’auditeur, enserré dans ses fortes étreintes, paraît transporté avec lui à des hauteurs d’où le regard peut embrasser tout l’horizon. Imaginez-vous, par exemple, Césarée désolée par la famine : à la porte de l’église, des laboureurs privés de récoltes, des mères pressant leurs enfants sur leur sein tari ; tout auprès, un hôpital où languissent des malheureux, épuisés par l’inanition. Quel effet devait produire ce début pris dans la douloureuse réalité des faits !
« Le lion a rugi, dit Amos, et qui ne le craindra? le Seigneur a parlé, et qui ne prophétisera !... Nous avons devant les yeux, mes frères, un ciel qui nous couvre d’une voûte pesante, un ciel nu et sans nuage, qui répand dans l’air une sérénité morne, et dont la pureté même nous afflige. Autour de nous, une terre desséchée jusqu’au fond, horrible à voir, toute déchirée et toute béante, laissant les rayons du soleil pénétrer jusque dans ses entrailles. Les sources qu’on croyait perpétuelles sont taries; les plus grands fleuves sont réduits
jusqu’à se laisser franchir d’une enjambée par de petits enfants et par des femmes chargées de fardeaux ... J’ai vu les guérels et j’ai pleuré sur leur stérilité. La semence a séché avant d’avoir produit le germe, restant sous la glèbe, telle que le laboureur l’y avait cachée ; d’autres, à peine sorties de terre, ont été brûlées par le feu : de telle sorte qu’on peut renverser la parole de l’Évangile et dire : « Il y a beaucoup d’ouvriers et nulle moisson. » J’ai vu les laboureurs assis sur les sillons serrant leurs genoux dans leurs mains, dans l’attitude du désespoir, regardant avec douleur leurs enfants, leurs femmes, et broyant sous leurs doigts les épis desséchés...
« Quelle est donc la cause de ce désordre et de cette confusion? L’univers n’est-il plus gouverné? Son excellent mécanicien a-t-il renoncé à le conduire? A-t-il perdu quelque chose de sa puissance et de sa force, ou bien, gardant l’une et l’autre, est-il devenu dur, et a-t-il transformé en haine la bonté qu’il avait jusqu’ici témoignée aux hommes? Nul homme, doué de sens, ne parlera ainsi. La cause du changement que nous voyons est bien claire : c’est que nous avons reçu et point donné : nous avons loué la bienfaisance du maître et laissé les serviteurs dans l’indigence. Esclaves et affranchis, nous n’avons eu nulle pitié pour nos compagnons d’esclavage. Nous avons un Dieu libéral, et nous sommes des avares. Nos brebis ont été fécondes, mais les pauvres parmi nous sont demeurés plus
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nombreux encore que nos troupeaux. Nos greniers ont gémi sous le poids de nos récoltes entassées; mais des hommes gémissaient aussi, et nous n’avons rien fait pour eux. Voilà pourquoi un juste jugement nous menace. Dieu nous ferme sa main, parce que nous avons fermé nos cœurs à l’amour fraternel. Nos champs ont séché, parce que notre charité a tari. La voix des suppliants s’élève et se dissipe dans les airs... Et nous, quelle est notre supplication, quelle est notre prière? Vous, hommes, à l’exception d’un petit nombre, vous ne pensez qu’à votre commerce; vous, femmes, vous aidez les hommes dans le service de Mammon. Quelques-uns viennent ici prier avec moi ; mais je les vois tournant à chaque instant la tête, bâillant, promenant leurs regards çà et là, guettant le moment où celui qui psalmodie aura terminé le dernier verset, et où pouvant sortir de l’église comme d’une prison, ils seront quittes de la nécessité de prier. Je vois aussi de petits enfants qui ont laissé à l’école leurs livres et leurs cahiers, et qui viennent mêler leurs cris à nos chants pour se délasser et se divertir, se faisant une fête de notre tristesse, parce qu’elle les délivre pour un moment du joug du maître et du souci d’apprendre
« De tous les maux humains, la faim est pourtant le pire, et de toutes les morts, la mort par la faim la plus dure. Toutes les autres épreuves sont courtes : le tran-
\. S. Bas., llom. in famern et siccilatem, Opp., t. n, p. 87 et suiv. V. 13
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chant du glaive amène une prompte fin ; l’ardeur du feu étouffe vite le souffle de la vie ; la dent de la bête féroce, déchirant les membres, ne permet pas de sentir une longue douleur; mais la faim apporte un mal lent, une souffrance prolongée, une maladie qui fait séjour au dedans du corps et le ronge, une mort déjà présente et qui tarde pourtant. Elle enlève aux membres leur humidité intérieure, leur chaleur naturelle; elle réduit la masse du corps et détruit peu à peu ses forces; la chair ne s’étend plus sur les os que comme une toile d’araignée ; le teint perd sa fleur avec le sang qui s’épuise, la rougeur disparaît, mais ce n’est pas la blancheur qui la remplace ; car la peau noircit en se desséchant, elle s’empreint d’une teinte livide mêlée de jaune et de noir; les genoux ne portent plus le corps; la voix est faible et languissante ; les yeux s’éteignent dans la cavité de leur orbite comme des noix déjà séchées dans leur coquille; le ventre est vide, aplati, ne laissant plus aux intestins leur élasticité, et adhérant à l’épine du dos. Celui qui voit un corps humain dans un tel état, et qui passe outre, de quel châtiment n’est-il pas digne?...
« Écoutez, peuple chrétien, prêtez l’oreille. Voici ce que dit le Seigneur : Nous qui sommes doués de raison, ne soyons pas pires que les brutes : les bêtes se servent pour l’usage commun de tout ce que produit la nature; toutes les brebis paissent en commun sur une seule montagne; un seul champ suffit à toute
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une troupe de chevaux. Nous, nous prenons les choses communes pour les cacher dans notre propre sein, et ce qui appartient à tous, nous le gardons pour nous seuls... Ne donnez donc pas tout à la volupté : réservez quelque chose pour vos âmes. Songez que vous avez deux filles à soigner : votre prospérité présente et votre vie à venir. Si vous ne voulez tout donner à la meilleure des deux, faites au moins les parts égales entre la vierge folle et la vierge sage. Au jour où il faudra vous présenter devant le Christ, votre juge, qu’il n’y en ait pas une couverte de vêtements splendides, tandis que l’autre, celle qu’il a nommée sa tiancée, verra sa nudité à peine revêtue de quelques haillons *. »
La pureté du goût pouvait souffrir de la surcharge et de la couleur un peu crue de ces détails matériels ; mais quand le mal était là, à la porte, quand chacun de ces traits venait d’être saisi au naturel par l’orateur lui-même au lit du malade qu’il quittait à peine, quand tous pouvaient vérifier cette horrible description sur le visage de quelque être chéri, rien ne paraissait ni exagéré, ni déclamatoire. Tous les coups portaient et frappaient au cœur.
Voici encore une scène prise dans les événement de tous les jours, et qui présentait un tableau familier à tous les esprits : ce sont les déchirements du cœur
1. S. Bas., Hom. in fam. cl sicc., Opp., t. n, p. 97 et suiv.
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d’un père forcé de vendre un de ses enfants pour avoir du pain; car l’esclavage permettait ces trafics de l’être humain, et les exactions du despotisme ne laissaient souvent pas d’autre ressource à la misère.
. « Considérez, dit Basile, la lutte qui s’engage entre la faim et le sentiment paternel. Tour à tour poussé et retenu, ce père succombe enfin, contraint par l’implacable nécessité. Et que se dit-il à lui-même? lequel de ces enfants vendrai-je le premier? Lequel plaira le mieux au marchand de blé? Est-ce l’aîné? mais je respecte en lui le droit de l’âge. Est-ce le plus jeune? mais j’ai pitié de son enfance, qui ne comprend pas le mal qui le menace. Celui-ci est tout le portrait de ses parents. Celui-là est plein de facilité pour tout apprendre... Si je les garde tous, la faim me les prendra tous. Si j’en vends un, de quel œil regarderai-je les autres, qui verront en moi un barbare tout prêt à les livrer à leur tour? Comment habiter cette maison, quand elle sera devenue vide des enfants par la volonté du père? Comment m’asseoir à cette table dont l’abondance proviendra d’une telle cause? Il se décide pourtant, et avec bien des larmes, à se séparer du plus cher de ses fils, et celte affliction ne vous touche pas!... Vous résistez même et vous marchandez, prolongeant sans pitié son supplice. Il vous offre ses entrailles et vous disputez pour les avoir à meilleur compte ‘. »
i. S. Cas., Ilom. de avariiia, t. h, p. C5.
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D’aulres fois, cc ne sont pas les maux de la vie et de la société, ce sont, au contraire, les bienfaits de la Providence, tels que nous les révèle le cours régulier de la nature, qui servent de thème à ses instructions. Les plus célèbres de ses homélies, réunies sous le nom ù'IIexaméron (les six jours), ne sont qu’une description de toute la création, passée en revue à propos du premier chapitre de la Genèse. Là, point de' dissertation étudiée; point de recherche scientifique au sujet de cette cosmogonie de Moïse, que le génie grec, toujours curieux de l’origine des choses, torturait déjà par mille subtilités métaphysiques et mille jeux d’allégorie. L’occasion était pourtant séduisante pour un savant comme Basile, versé dans l’ancien et le nouveau platonisme. Quel beau commentaire métaphysique on pouvait faire à propos des premiers versets de la Genèse, sur l’acte créateur, le néant, la matière première, la substance, et la distinction des éléments! Quel champ pour une imagination orienLle habituée à se servir du langage des symboles, à parler par similitude, et à déchiffrer des hiéroglyphes, que l’interprétation des scènes mystérieuses du paradis terrestre! Que de choses à découvrir sous le récit de la pomme et du serpent! Origène n’avait pas résisté à la tentation, et la parole sainte tour à tour disséquée, transformée, évaporée, était trop souvent sortie de ses mains insaisissable pour des yeux peu exercés. Basile dédaigne ces hauteurs, qu’il n’était pas incapable d’atteindre, et
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se maintient avec une modestie légèrement railleuse plus à portée de la vue de ses auditeurs. « Je connais, dit-il , les lois de l’allégorie, et si je ne les ai pas inventées moi-môme, je les ai apprises dans les travaux des autres. Je connais ces esprits qui ne se contentent pas du sens ordinaire des écritures : là où il y a eau ils ne lisent pas eau, mais quelque autre substance, et là où il y a plante et poisson, ils imaginent quelque autre chose qui leur plaît mieux... Pour moi, là où je trouve foin, je comprends du foin ; plante, poisson, animal, bétail, je prends tous ces mots comme je les trouve écrits, car je ne rougis pas de l’Évangile 1 . »
C’est donc la nature interprétée par la Bible qu’il va laisser parler, mais en lui prêtant des accents qui semblent ceux-là mômes par lesquels les cieux racontaient à David la gloire de Dieu.
« Si quelquefois, dit-il, dans la sérénité de la nuit, portant des yeux attentifs sur l’inexprimable beauté des astres, vous avez pensé au créateur de toutes choses ; si vous vous êtes demandé : quel est celui qui a semé
1. S. Bas ., 7n Hexameron.hom. ix, Opp., t. r, p. H 3. Ce dédain de Basile pour les interprétations allégoriques est manifeste dans un passage de la troisième homélie, où il attaque ouvertement Origène au sujet de l’interprétation qu’il avait donnée de la présence des eaux sur la terre avant la création de l’homme. On voit aussi par un passage de S. Grégoire de Nysse que l’extrême simplicité du style de Basile lui faisait souvent tort dans l’esprit de ses auditeurs. Avec nos habitudes plus sobres, ce style nous parait encore un peu chargé; mais les rhéteurs et les sophistes d’Asie Mineure avaient fait prendre aux esprits de ce temps un goût de recherche que nous n’avons plus, au moins dans la chaire, et, par comparaison, Basile paraissait d’une simplicité presque rustique.
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le ciel de telles fleurs? si quelquefois dans le jour vous avez étudié les merveilles de la lumière, et si vous vous êtes élevés par les choses visibles aux invisibles, alors vous êtes un auditeur bien préparé, et vous pouvez prendre place dans ce magnifique amphithéâtre. Venez : de même que, prenant par la main ceux qui ne connaissent pas une ville, on la leur fait parcourir, ainsi je vais vous conduire, comme des étrangers, à travers les grandes merveilles de cette grande cité de l’univers...
« ... Mais si les choses créées pour le temps sont si grandes, que seront les choses éternelles? Si les choses visibles sont si belles, que seront les choses invisibles? Si l’immensité des cieux dépasse la mesure de la pensée humaine, quelle intelligence pourra pénétrer dans les profondeurs de l’éternité? Ce soleil périssable et pourtant si beau, si rapide dans ses mouvements... et dans sa grandeur proportionnée au monde , œil de la nature qu’il embellit de sa lumière, s’il nous offre une contemplation inépuisable, que sera, dans sa beauté, le soleil de la justice divine 1 ? »
Il poursuit, jetant les yeux à la suite du récit divin sur toutes les parties de la création, donnant sur chaque objet une courte explication, parfois empreinte des erreurs de la physique ancienne, mais toujours de nature à faire ressortir une instruction morale. Ainsi
1. S. Bas., Heram., hom. vi, p. 70. Nous empruntons la traduction de M. Villemain.
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la vigne qui s’enlace autour des arbres pour s’élever vers le ciel, c’est l’image de ce que doit être l’âme qui, en embrassant le prochain par la charité , trouve dans cette étreinte même la force pour monter vers Dieu. La greffe qui tempère la rudesse de l’arbre sauvage est un encouragement aux efforts que l’âme doit faire pour corriger ses vices. Au contraire , si le jardinier cherche parfois des semences agrestes pour subvenir à l’épuisement des plants cultivés, c’est une preuve qu’on peut tirer quelque profit des bons exemples même de ceux qui vivent loin de Dieu et en dehors de la foi.
Les mœurs des animaux sont aussi autant de types des vices ou des vertus de l’homme. Le coq est superbe, le paorv est vaniteux, la perdrix est rusée; les jeunes cigognes soignant les vieilles sont des modèles de piété filiale; la colombe, fidèle à l’époux qu’elle a perdu, condamne par son exemple la honte des noces trop souvent répétées. Le poisson dévore son semblable et finit par être dévoré lui-même : que l’avare craigne le même sort, lui qui dévore le pauvre. Quant au polype qui change de couleur à volonté, et prend pour attraper le poisson la teinte de la pierre sur laquelle il se inet au guet, c’est un caractère dont plus d’un original se rencontre dans les cours : ce sont ces hommes qui flattent les puissances du jour, et, pour se prêter à leur fantaisie, changent incessamment d’extérieur. « Ils sont sages quand le maître est sage, et impudiques quand le maître est libertin... Fuyez cette mobilité de
mœurs, suivez la vérité qui est une et simple. Le serpent aussi change de peau , et voilà pourquoi Dieu l’a condamné à ramper. » Que dire de ces mille insectes qui parcourent l’air, de ce papillon surtout qui meurt et renaît, et dont la dépouille se transforme en tissu précieux? « O femmes! quand vous ôtes assises au foyer, tissant ces fils que les Sères vous envoient pour en former des vêtements moelleux, pensez à la chrysalide, et songez que vous avez sous les yeux un témoignage manifeste de la résurrection 1 . »
Grâce à ces allocutions directes , une sorte de dialogue s’établissait entre l’auditeur constamment tenu en éveil, pris à partie à chaque instant, et l’orateur qui lisait dans chaque regard. C’était un entretien autant qu’une prédication. Les interruptions mêmes n’étaient pas toujours défendues; et quand un point paraissait omis ou insuffisamment expliqué, Basile trouvait bon qu’on l’avertît, et consentait à revenir sur ses pas. Mais par moments aussi tout faisait silence par l’intensité de l’attention , et alors les frémissements sourds de cette foule suspendue aux lèvres d’un seul homme, et soulevée d’admiration , avaient le bruit solennel et la majesté des vagues : « Qu’il est beau, l’Océan ! s’écriait Basile; mais s’il est beau et digne d’admiration, combien n’est-il pas plus beau le mouvement de cette assemblée chrétienne, où les voix des hommes, des
1. S. Bas., flexam., hom. v, vu, vin, p. 04, 05, 00, 91, 92, 103, 100, 110, etc.
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enfants et des femmes confondues, et retentissantes comme les Ilots qui se brisent au rivage, s’élèvent au milieu de nos prières jusqu’à Dieu lui-même! Le calme règne dans ses profondeurs; car l’esprit malin a vainement essayé de l’agiter par le souffle de l’hérésie 1 . »
Puis sept à huit fois dans l’année, au jour de la fête des martyrs dont le souvenir intéressait la Cappadoce, de grandes solennités annoncées d’avance convoquaient toute la province. On accourait de toutes parts , peuples, prêtres et même évêques, tantôt autour des tombeaux des quarante martyrs, immolés par Maximin dans une nuit d’hiver, à la veille du triomphe de l’Église; tantôt auprès de la source qui avait jailli sur le lieu du supplice de la vierge Julitte, « source qui était, dit Basile, comme le lait de la martyre, dont elle nourrissait toute la ville; » et là, en présence de ces grands monuments de la foi, Basile échappé lui-même par miracle aux fureurs des ennemis de l’Évangile, célébrait, d’une voix tour à tour animée par l’enthousiasme et altérée par la maladie, le triomphe de la force de Dieu éclatant dans l’infirmité humaine.
Commencé dans l’église, l’entretien se continuait entre Basile et les fidèles, soit à la porte du sanctuaire, soit sur la place publique, soit dans la demeure épiscopale, ouverte à toutes les heures du jour. C’était à qui