ZTp.cccxxxv, cxciii, cclxxvii, cccxxxv-ccclx, passim
l’ÉIMSCOI'AT DE SAINT BASILE.
plus trompeuses qu’un rêve... L’éloquence même, que chacun recherche, n’est qu’un vain plaisir des oreilles. »
Ce n’était assurément pas pour se procurer ce vain plaisir, et des éloges plus vainsencore, que Basile mettait à cultiver ses relations avec les lettrés une attention et presque une coquetterie si persévérante. Une pensée plus sérieuse se mêlait à ces jeux de parole. 11 voulait, par son exemple, enseigner aux chrétiens l’estime et en même temps l’usage qu’ils devaient faire des lettres et des sciences profanes. Sur aucun point peut-être, ses leçons ne leur étaient plus nécessaires; car il n’en était pas sur lequel les sentiments des chrétiens fussent plus partagés. Il y avait, à cet égard, division complète et débat en règle dans le sein de l’Église. Le plus grand nombre des fidèles étaient attirés par le renom des maîtres classiques, et avaient été obligés, dès leur jeunesse, d’en étudier les modèles dans ces écoles de rhétorique, qui, seules, ouvraient les portes de toutes les dignités. Quand Julien l’Apostat avait voulu naguère bannir des écoles les élèves chrétiens, l’orgueil, comme l’intérêt légitime d'îs familles, s’était soulevé, et les plus amères réclamations s’étaient fait entendre. Ces plaintes pourtant, on se le rappelle, n’avaient pas été unanimes; car plus d’un docteur orthodoxe conservait, contre toutes les traditions de l’antiquité païenne, une répugnance instinctive, et cette méfiance paraissait trop bien justifiée par la part que les souvenirs classiques venaient de
prendre au développement de l’hérésie orientale. Platon et Aristote, pères de Plotin et de Porphyre, étaient, aux- yeux de ces chrétiens jaloux de la pureté de la foi, les ancêtres d’Arius : c’était, disaient-ils, le mélange devenu habituel de la science et de la fable grecques avec l’étude des Écritures, qui avait encouragé les Alexandrins dans leur téméraire entreprise d’interpréter le dogme à leur fantaisie, ou de le plier à leur système. Origène lui-même ne paraissait pas, sous ce rapport, exempt de tout reproche à ces puritains, et la mémoire du grand docteur d’Alexandrie était compromise à leurs yeux par les écarts de sa postérité philosophique. Il était temps, ajoutaient-ils, de revenir à un enseignement plus simple, plus voisin des textes, plus strictement apostolique, et de purger les esprits de ces traditions impures des fables antiques. Puis, ajoutaientils, des chefs-d’œuvre du génie païen s’exhale une vapeur d’idolâtrie et de sensualité, qui enivre. L’amour de la beauté matérielle dans les arts, la recherche d’une forme exquise dans les lettres, affadissent les âmes et les dégoûtent de percer la rude écorce biblique pour en faire sortir les mystiques beautés contenues sous l’âpreté du langage. Ces avertissements , donnés d’une voix sévère par des maîtres dont l’austérité accroissait le crédit, troublaient jusque sur les bancs des classes non pas seulement l’esprit des professeurs chrétiens, mais même la conscience de la jeunesse, et plus d’un étudiant, partagé entre l’Église et l’école,
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entre la poésie et la foi, se reprochait le dimanche, au pied de l’autel, ses travaux, ses préoccupations et ses admirations de la semaine.
Cet état des esprits nous est dépeint au naturel, et avec une vive éloquence, par un jeune homme de cette époque, qui en avait souffert comme d’un véritable supplice. C’était un des jeunes amis du patricien Probus, le fougeux Dalmate, Jérôme, dont l’adolescence était, nous l’avons vu, tour à tour emportée par l’enthousiasme de la foi, par la passion des lettres, et par l’entraînement des sens. Dans un éclair de pénitence, honteux de ses chutes trop fréquentes, et fuyant la corruption contagieuse des grandes cités, Jérôme, en compagnie de quelques amis de son âge, avait quitté l’Occident pour mettre l’Océan entre les tentations de Rome et lui ; il était venu se réfugier au fond de la Syrie dans le désert de Chalcis. Là, en dépit des mortifications et des excès d’étude auxquels il se condamnait, le souvenir de Rome, de ses fêtes, de ses nuits voluptueuses venait encore troubler la solitude de ses veilles. Sa chair, incessamment châtiée par toutes les verges de la pénitence, s’obstinait dans la révolte. Confus autant que lassé de cette lutte, Jérôme en cherchait la cause avec désespoir. Rien dans sa cellule dépouillée qui pût éveiller le moindre trouble dans son imagination ; rien, si ce n’est peut-être une petite cassette de livres qu’il avait cru pouvoir emporter avec lui pour charmer sa retraite. C’était un choix exquis de poêles et d’orateurs, à qui il venait
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demander quelquefois des distractions pour tromper les loisirs du désert. L’idée que Cicéron, Virgile, Plaute- Homère étaient les démons qui infestaient sa cellule de visions profanes, s’empara de sa conscience agitée, et dans une heure de surexcitation et de trouble nocturne, il prêta lui-même à ses remords les accents de la justice divine : « Malheureux, disait-il plus tard en racontant ce qu’il appelait lui-même l’histoire de son infortune, je jeûnais, et ensuite j’allais lire Cicéron. Après les fréquentes veilles de la nuit, après les gémissements qu’arrachait de mes entrailles le souvenir de mes péchés passés, je prenais Plaute entre les mains, et, ensuite, lorsque revenant en moi-même j’essayais de lire les prophètes, leur langage me semblait inculte et tout hérissé de fautes; et parce que mes yeux aveuglés ne voyaient pas la lumière, je n’en accusais pas mes yeux, mais le soleil. Tandis que l’antique serpent se jouait ainsi de moi, vers le milieu de la sainte quarantaine, une fièvre répandue dans la moelle de mes os envahit mon corps épuisé, et ne me laissant nul repos, chose incroyable à dire, elle dévora tellement mes malheureux membres, qu’à peine si mes jointures tenaieut ensemble. On apprêtait déjà mes funérailles, et la chaleur vitale de l’âme, abandonnant mon corps refroidi, était retirée dans ma poitrine encore tiède, lorsque tout à coup, ravi en esprit, je me vis traîné au tribunal du juge suprême. De son trôné rayonnaient tant de lumières, et si vivement réfléchies par tout ce qui l’environnait que, prosterné
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contre terre, je n’osais plus lever mes regards. Interrogé sur ma condition : « Je suis chrétien, » répondis-je. Alors celui qui était assis sur le tribunal : « Tu mens, « dit-il, tu es cicéronien et non chrétien; car là où « est ton trésor, là aussi est ton cœur. » Je me tus, et pendant que j’étais accablé de coups de verge (car le juge avait ordonné qu’on me frappât), je me sentais encore bien plus tourmenté par le feu de ma conscience, et je me répétais intérieurement cette parole : « Qui vous glorifiera dans le sépulcre? » Je me mis pourtant à crier, et je dis en me lamentant : « Ayez pitié « de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. » Ce cri retentissait à travers les coups de verge. Enfin ceux qui était présents, tombant aux genoux du juge, le prièrent de faire grâce à ma jeunesse et d’accorder à mon erreur le temps de la pénitence, sauf à me châtier sans pitié si je lisais encore les livres des gentils. Pour moi, qui, dans les liens d’une extrémité si fâcheuse, aurais voulu promettre de bien plus grandes choses pour me délivrer, je me mis à faire serment en attestant le nom du Seigneur, et je dis : « Seigneur, si jamais je « garde les livres du siècle, et si je les lis, je vous * « aurai renié. » Et après ce serment, je fus relâché 1 .»
Quand tel était le trouble d’esprit de toute une
1. S. Jér., Ep. xxn. Cette lettre est très-fameuse et a donné lieu à beaucoup de contestations. Il est certain que Jérôme n’observa pas rigoureusement le serment qu’il fit alors, et, plus tard, son adversaire Dulin n’eut pas peine à le convaincre d’y avoir manqué. Jérôme ne fit pas difficulté alors de répondre qu’un serment fait en songe ne pouvait
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jeunesse intelligente, c’était à Basile plus qu’à tout autre qu’il appartenait, en sa double qualité d’évêque et d’ancien rhéteur, de dissiper ces fantômes. Il n’y allait de rien moins, à vrai dire, que de savoir si l’Évangile avait voulu d’un trait de plume effacer tout le passé du monde. Dans le courant qui entraîne les institutions et les empires, ce sont les monuments de la littérature qui seuls conservent la trace de la vie des peuples, ce sont les parfums de la poésie qui embaument la mémoire des hommes. Si le scrupule de Jérôme était devenu général, si le serment de s’abstenir des livres profanes avait fait désormais partie des vœux du baptême, quarante siècles du labeur et du génie humains se seraient vus précipités dans les abîmes de l’oubli. Avec les fictions de Platon auraient péri le souvenir des vertus de Socrate, avec les récits de Tile- Live toutes les fortes maximes qui avaient enfanté le droit romain. Tous les efforts qu’avaient tentés par leur vertu affaiblie, mais non brisée, la conscience et la raison de l’homme pour secouer le joug du péché primitif, étaient détruits; tous les lumignons de vérité, qui fumaient encore sur la terre assombrie, étaient écrasés d’un pied dédaigneux; la chaîne des temps était rompue, et le Christ apparaissait au sein
être tenu pour obligatoire, ce qui suppose qu’il ne croyait pas luimême à la réalité de la vision. Mais, dans une autre occasion, il revint sur cette concession, et son langage fut si équivoque que Tillemont ne craint, pas de l’en blâmer assez sévèrement. Voir Apol. adv. Ituf. et la Vie de saint Jérôme dans l’édition bénédictine, cli. i\.
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de l’humanité en justicier, non en libérateur, comme un conquérant, la flamme h la main, non comme un héritier légitime qui rentre dans la possession de son bien.
Aussi contre ce divorce entre les lettres et la foi , Basile proteste non-seulement, comme on vient de le voir, par des exemples tout contraires, mais par des instructions spéciales, empreintes même d’une solennité inaccoutumée. Un petit traité adressé spécialement à de jeunes écoliers qui faisaient leurs études à Césarée, commence ainsi : « Bien des choses, mes enfants, m’invitent à vous dire ce que je pense être le meilleur et le plus utile pour vous. J’ai assez vécu, j’ai traversé assez d’épreuves; les vicissidudes de la vie, source de tout enseignement, m’ont donné assez de lumières sur les choses humaines, pour que je puisse indiquer la voie la plus sûre à ceux qui entrent dans la carrière. Après vos parents, c’est moi qui vous liens de plus près : je ne vous aime donc pas moins que ne font vos pères, et vous, si je ne me trompe, quand vous êtes près de moi , vous ne regrettez pas vos parents. Ne vous étonnez pas si, bien que vous suiviez chaque jour les cours de plusieurs maîtres, et que vous viviez dans le commerce des meilleurs entre les anciens, communiquant avec eux par leurs écrits, je pense pourtant que c’est encore auprès de moi que vous pouvez trouver le plus de profit; car je viens justement vous donner un conseil pour que vous ne vous abandonniez pas
entièrement à vos maîtres, comme aux pilotes de votre bâtiment; mais que recueillant de leur bouche tout ce qui est utile, vous sachiez pourtant ce qu’il faut rejeter 1 .»
Deux genres d’utilité peuvent être tirés, suivant Basile, de la lecture des livres profanes. L’une est plus spécialement appropriée à ceux qui débutent dans la vie et dans la foi , et qui ne sont encore ni initiés à toutes les profondeurs du dogme, ni exercés à toute l’austérité chrétienne. Les écrits des anciens offrent à ces esprits novices des exemples de vertu faciles à comprendre et à imiter et qui peuvent servir de premier degré pour s’élever ensuite à une plus grande hauteur. « Quand l’âge, dit-il , ne nous permet pas de pénétrer la profondeur des mystères sacrés, nous pouvons en contempler l’ombre et comme le reflet dans d’autres écrits. L’étude de la rhétorique, de la poésie, de l’histoire, joue alors le rôle de cette première couche de couleur que les teinturiers mettent sur les étoffes avant d’y appliquer l’éclat de la pourpre. C’est l’onde à travers laquelle le soleil peut être regardé par des yeux trop faibles pour la Contempler sans s’éblouir. La sagesse profane est comme la feuille de l’arbre dont la vérité sacrée est le fruit; mais avant de savourer le fruit, on peut s’asseoir à l’ombre du feuillage. C’est ainsi que Moïse se laissa enseigner par la science des Égyptiens, Daniel par celle des Chaldéens, avant
1. S. lîas., Ad adolescentes de legendis libi is gentilium, t. n, •). 242 - 244 .
v. Iü
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<Ic s’élever à la contemplation de l’Klre, de celui qui est par essence 1 . » L’autre manière de profiter des écrits de l’antiquité, que Basile indique aussi (sans la distinguer peut-être assez clairement de la première), n’est à la portée que des maîtres consommés dans les études chrétiennes. Elle consiste à s’aider des enseignements du christianisme pour tirer des fables antiques tout ce qui peut être considéré comme le symbole d’une vérité évangélique, ou peut aider à en donner la démonstration. Le sens des fables doit être alors dégagé à l’aide des lumières de la foi.
« Prenez, par exemple, dit-il , dans Homère, l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens. Homère raconte qu’aussitôt que la princesse (Nausicaa) aperçut le naufragé qui était nu, elle rougit. Mais lui ne rougissait pas d’être vu dans cet état, et il avait raison, car la vertu lui tenait lieu de vêtement, et ainsi dépouillé, il sut tellement se faire respecter des Phéaciens, que chacun d’entre eux aurait voulu être Ulysse, même naufragé et sans secours. Que dira donc ici un véritable interprète du poète? Ne lui semble-t-il pas entendre Homère qui lui crie : Homme, ne songe qu’à la vertu ; car c’est la seule chose qui échappe au naufrage, et qui, môme jetée toute nue sur la terre, peut se faire respecter des heureux de ce monde 2 ? »
1. S. Bas., Ad adolescentes de legendis libris gentilium, t-.ii, p. 2ia, passim.