‹ L' église et l'empire Romain aux IVe siècleChapitre 51 sur 111 · S. Bas., I ;p. ccxxxv, ad Amphilochium · texte numérisé non relu

S. Bas., I ;p. ccxxxv, ad Amphilochium

230 l'épiscopat de saint basile.

Ainsi parle Basile tant qu’il ne veut que démontrer l’existence de Dieu : c’est la raison, c’est la philosophie qui la lui révèlent. Point de difficulté, par conséquent, de prendre ici pour auxiliaires les sages de l’antiquité. Mais de l’existence de Dieu veut-on passer à son essence? Après avoir affirmé Dieu, veut-on le comprendre? Ici l’esprit humain ne pouvant plus rien par lui-même, la philosophie ne peut plus être d’aucun secours, et c’est le dogme, c’est-à-dire la foi seule qu’il faut consulter. C’est au dogme qu’il faut s’en tenir en ne souffrant jamais qu’il soit ébranlé et même en ne le laissant commenter qu’avec une extrême réserve par la philosophie humaine. La connaissance de cette philosophie sert souvent à Basile à repousser les attaques que de faux docteurs dirigent contre la vérité chrétienne; elle vient même, au besoin, jeter quelque lumière sur les profondeurs des mystères divins; mais ce n’est jamais sur elle qu’il cherche à appuyer les mystères, et jamais par conséquent il ne s’en sert pour les interpréter et les remanier à son gré.

Tel est le rôle que jouent les souvenirs de la philosophie antique dans les deux grands traités dogmatiques qui ont placé Basile au rang des premiers docteurs de l’Église : les six livres contre Eunome et la lettre à Amphiloque sur l’Esprit-Saint. Dès qu’on a jeté les yeux sur ces deux écrits, on se sent porté, pour ainsi dire, en pleine mer de philosophie : le platonisme, le péripatétisme, l’éclectisme d’Alexandrie, toutes ces

variétés de la pensée métaphysique de l’antiquité sont évidemment familières et présentes à l’esprit de l’écrivain ; il y emprunte à tout instant des idées, des expressions, des définitions. Sur la nature divine, sur les rapports des diverses hypostases dont elle se compose, sur le rôle de chacun de ces éléments de l’indivisible Trinité, des lumières sont puisées tour à tour à ces foyers divers. Mais une philosophie du dogme propre à Basile, et suivie par lui dans toutes ses parties, plus d'un commentateur l’a cherchée, trompé par ce nom de Platon chrétien que les contemporains lui avaient décerné. La recherche a toujours été infructueuse. Rien de semblable n’a été et ne sera trouvé. L’arme de la philosophie est entre les mains de Basile purement défensive. Quand les ennemis de la foi attaquent le dogme ou le dénaturent en vertu d’un argument tiré d’un système philosophique, Basile entre à leur suite dans le système qu’ils ont adopté , pour leur prouver que leur argument est sans force et ne porte pas la conséquence qu’ils en font sortir. Puis, une fois l’attaque repoussée par cette sortie, il rentre dans la citadelle du dogme et la referme sur lui.

Eunome, par exemple, affirmait, au nom d’Aristote et de Chrysippe, qu’il était de l’essence de Dieu de ne pouvoir être engendré, et en tjrait cette conclusion, que le fils procédant d’une génération ne pouvait participer h l’essence divine. Basile, s’emparant d’une des arguties verbales de l’école, rappelle à Eunome qu’une

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qualité négative, une simple privation ne fait pas partie de l’essence d’un être, et que, par conséquent, Y ingénération ne peut être essentielle à Dieu. Eunome insistait, soutenant que la génération supposait nécessairement une succession de temps entre le générateur et l’engendré, et que, en Dieu, toute succession est impossible à admettre. Basile en appelle de la métaphysique d’Aristote à sa physique : « Voyez le feu , dit-il, il engendre sa lumière mais il ne la précède pas. » Puis après avoir terrassé , en les cherchant sur leur propre terrain, tous ces bavardages de la science moderne: « Quel orgueil, s’écrie-t-il, de vouloir limiter et définir ainsi l’essence divine! c’est tenter plus encore que l’ange rebelle qui disait : J’établirai ma demeure au-dessus des astres. Demandez à cet homme qui lui a enseigné à comprendre la substance de Dieu? Est- ce la raison commune? Mais la raison nous dit que Dieu est et non ce qu’il est. Est-ce l’enseignement du Saint-Esprit? Où et par qui nous a-t-il été transmis? Moi je dis qu’une telle compréhension excède non la raison humaine seule, mais toute nature créée*. »

Et le résumé de ses écrits philosophiques comme de tous les autres, c’est toujours cette forte maxime empruntée à la tradition : « Ce que nous avons reçu du Seigneur nous est transmis par le baptême, et ce que le baptême nous a donné, c’est là ce que nous croyons,

i. S. Bas., adv . Eunomium . Opp., r, p. 31'?, 316, 310. 327, passon*

et ce que nous croyons, c’est là ce que nous glorifions. »

Voilà Basile tout entier : une science contenue par le dogme et qui pourtant s’y déploie à l’aise : une éloquence toujours tournée au bien des âmes , mais ornée de toutes les grâces et nourrie de toute la science antiques ; dans le gouvernement d’une seule église , toutes les facultés qui font l’homme d’État , tout le génie du siècle, en un mot, exclusivement consacré au service de la foi. Basile ne fonde ni une politique, ni une philosophie, ni même une littérature chrétienne; car il ne franchit pas le seuil du sanctuaire, n’affecte aucune magistrature, et ne distribue d’autre enseignement que l’Évangile. Mais les contemporains qui le contemplent le comparent avec les rivaux ou les persécuteurs qui l’environnent : en regard de cette figure illuminée le vieil empire leur offre des politiques comme Valens, et des lettrés comme Libanius. Le parallèle parle de lui-même. Là où va le respect, là où va l’admiration des hommes, tôt ou tard, par un courant irrésistible, doit se porter aussi la réalité du pouvoir. Une Église qui produit des hommes tels que Basile est déjà prête à recueillir le gouvernement du monde.

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