Cod.Just., i, t
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zèle qui méconnaissait ses lois. Aussi il fit sentir assez sévèrement son déplaisir au solitaire Martin, l’ami d’Hilaire, qui venait d’être promu, malgré sa résistance et par une acclamation unanime, au siège épiscopal de Tours. Martin commençait contre l’idolâtrie des campagnes gauloises la sainte guerre qui a illustré son nom. 11 renversait les autels et poussait les populations à détruire les temples. Appelé à Trêves pour quelques affaires, il y fut mal accueilli, l’entrée du palais lui fut refusée, et ce ne fut qu’à force de prières qu’il obtint une audience, dans laquelle, à la vérité, il parvint, dit son biographe, à dissiper en partie les préjugés de l’empereur. Enfin cette même disposition à se préserver de toute influence religieuse, si singulière chez un prince chrétien lui-même et régulier dans sa pratique, se fit encore remarquer dans deux lois de ces mêmes années, que les historiens ecclésiastiques lui ont sévèrement reprochées. Par l’une, il se relâchait de la rigueur que Constantin avait témoignée aux enfants naturels, et leur permettait d’arriver, pour une faible part, à la succession de leurs parents : singulière indulgence dans un moment où l’adultère était poursuivi avec tant de dureté. Par l’autre, il n’autorisait les comédiens convertis au christianisme et baptisés à quitter leur métier profane, qu’après avoir justifié, par des preuves convaincantes, de la sincérité de leurs nouveaux sentiments 1 .
1. Sulp. Sév., Vit. béat- Mari., ch. 10.— Cod. Theod., iv, t. 6, 1. I ; xv, t. 7, 1. 2. La première de ces deux lois, relative aux enfants natu-
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En même temps que l’empereur séparait ainsi avec soin sa cause de celle du christianisme, les chrétiens, de leur côté, s’empressaient de répudier toute solidarité dans les violences dont l’empire gémissait. A plusieurs reprises même, la religion intervint ouvertement en faveur des victimes. Une scène touchante de ce genre eut lieu à Yerceil, sous les yeux du jeune chrétien Jérôme, qui se trouvait là de passage et qui en écrivit un récit animé. Le consulaire chargé de la province faisant sa tournée à travers les villes principales, on lui amena un jeune homme et une jeune femme accusés d’adultère. Tous deux furent soumis à la question. Le jeune homme, bientôt lassé des tourments et préférant une prompte mort à de plus longues douleurs, sans songer qu’il ne pouvait s’accuser tout seul, confessa
rcls, a donné lieu à beaucoup de commentaires. Godefroi en donne en note l’explication raisonnable. Voir la première, partie de cette histoire, t. u, p. 272. Cette impartialité affectée par Valentinien, dans le moment où il sévissait avec une rigueur outrée contre des crimes réprouvés surtout par la loi chrétienne, est bien attestée par ce fait qu’Ammicn, en rapportant avec détail ces tristes scènes, ne dit pas un mot qui en fasse remonter la cause aux sentiments religieux de l’empereur. Il n’eût assurément pas manqué de donner cette explication s’il avait pu la présenter avec la moindre vraisemblance. Au contraire, il insiste sur la conduite impartiale de ce prince. « Hoc moderamen, dit-il dans le résumé de ce règne, principi tali inclaruit, quod inter religionum diversitates médius stetit, etc. » Bcugnot a mis ce fait en lumière avec soin : Destruction du paganisme, t. i. p. 2.70 et suiv. — On peut observer, de plus, que le code Théodosien ne contient que deux lois de Valentinien dirigées contre des sectes, Tune contre les Donatistes au moment des troubles d’Afrique, et l’autre contre les Manichéens, hérésie peu comprise et confondue avec la magic orientale. Cod. Tlieod., xvi, t. 5, 1. 3; t. 0, 1. 2.
une faute imaginaire. « Mais la femme, dit Jérôme, bien que d’un sexe plus faible, douée d’une âme plus forle, pendant que le chevalet étirait ses membres et que ses mains étaient retenues par des liens derrière son dos, levant vers le ciel ses yeux que le bourreau ne pouvait contraindre, et son visage couvert de larmes : « Vous « m'êtes témoin, dit-elle, Seigneur Jésus, à qui rien « n’est caché, qui sondez les reins et les cœurs, que je « ne nie pas ce qu’on m’impute par crainte de la mort, « mais que je ne veux pas mentir par crainte de pé- « cher ‘. Et toi, malheureux, si tu veux périr, pourquoi « veux-tu perdre deux innocents d’un coup? Moi aussi, «je désire mourir, je désire quitter ce corps odieux, « mais non pas avec le renom de l’adultère. Je tends « mon cou au glaive, j’attends sans frémir la pointe do « l’épée; mais je veux emporter avec moi mon inno- « cence! » Le magistrat, irrité de cette dénégation, fit redoubler les supplices en y joignant d’étranges raffinements de cruauté. « Frappez, bridez, déchirez, criait « l’infortunée : il n’importe, je n’ai rien fait. » — « Quoi « d’étonnant, s’écria le consulaire, qu’une femme pré- « fère la vie à toutes choses! Après tout, il faut être « deux pour commettre un adultère, et le mensonge « d’un coupable est plus naturel à supposer que lacon- « fession d’un innocent. » 11 se décida donc à faire périr les deux prétendus complices. Lejeune homme eut la
1. Non idco me negare velle ne peream, sed ideo me mentiri nolle ne peccem.
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tôle tranchée d’un seul coup. Mais quand le bourreau voulut faire subir le môme sort à l’accusée, soit que la pitié lui fit trembler la main, soit qu’il fût arrêté par une puissance surnaturelle, il dut s’y reprendre à trois fois inutilement. Pour porter enfin un coup plus assuré, il saisit avec force le cou de sa victime en écartant le col de sa tunique; dans ce mouvement, il fit tomber une épingle d’or. Comme il se précipitait pour la ramasser, la pauvre femme, d’un geste, lui fit signe de la garder pour lui. Les assistants s’émurent alors, et, d’un mouvement unanime, se précipitèrent autour du lieu du supplice pour empêcher l’iniquité de s’accomplir. Mais le licteur chargé de diriger l’exécution se jetant au-devant de la foule : « Vous voulez donc ma mort, dit-il : si « celle-ci ne meurt pas, on me fera mourir à sa place; « pour sauver une condamnée, ne faites pas périr un in- « nocent. » Et faisant avancer un autre soldat, il lui ordonna de porter le coup au sein de la malheureuse, et de frapper sans hésiter. Cette fois, la femme tomba et fut laissée pour morte. Mais quand les ecclésiastiques de la ville vinrent pour l’ensevelir, ils s’aperçurent que son cœur battait encore ; peu à peu ses yeux se ranimèrent, la couleur lui revint au visage, et de sa bouche entrouverte s’échappèrent ces paroles : « Le Seigneur est mon « appui; je ne crains pas ce que l’homme peut faire. » On se hâta de la conduire chez une vieille femme qui vivait des aumônes de l’Église, pendant que, pour tromper la surveillance des bourreaux , on achevait
toutes les cérémonies extérieures des funérailles et qu’on refermait la tombe. Mais, dès le lendemain, un prêtre de distinction, du nom d’Évagre, se rendait en toute hâte au fond de la Gaule, auprès de l’empereur, et lui racontait cette histoire étrange. Il obtint, à force d’instances, que celle « que la tombe avait rendue à la vie fût aussi rendue à la liberté '. »
D’autres interventions du même genre furent moins heureuses. Un prêtre d’Épire, qui avait aidé la fuite du proconsulaire Octavien, et qui ne voulut point révéler l’asile de ce condamné, fut envoyé à la mort à sa place. La même condamnation atteignit trois appariteurs chrétiens de Milan, qui n’avaient pas voulu prêter leur ministère à l’exécution d’un ordre d’un vicaire de la cour. L’Église les fit ensevelir avec pompe dans un lieu voisin de la ville qui garde le nom de Sépulture des innocents. Cette protestation muette frappa Valentinien ; et, peu de temps après, comme il allait ordonner quelque nouvelle rigueur : « Prenez garde, grand prince, lui dit avec une courageuse liberté le questeur Eupraxius, les chrétiens honorent comme martyrs ceux que vous condamnez comme coupables 1 2 . »
1. Ut redditam vitæ reddcret libertati. S. Jér., Ep. i. Le style de cette lettre, qui n’est pas exempte des déclamations ordinaires de la rhétorique, fait voir assez qu’elle est une œuvre de la jeunesse du saint.
2. Amm. Marc., xxvn, 7. — S. Jér., Clironic. — D’après Beugnot, Destruction du Paganisme en Occident, t. i, p. 253, quelques-unes des victimes de la persécution de Valentinien furent placées au rang des confesseurs, et figurent encore dans les martyrologes.
Rien n’était mieux fait qu’un tel contraste pour établir dans chaque cité l’influence de l’évêque aux dépens de celle du magistrat. C’est ce qui fut très-bien exprimé en un seul mot par l’illustre Probus, qui, bien qu’il fût accusé lui-même d’être trop enclin à flatter les penchants de l’empereur, ne pouvait cependant méconnaître les dangers de cette persécution d’un nouveau genre. Il prenait congé de son jeune protégé, Ambroise, nommé sur sa recommandation, en qualité de consulaire, au gouvernement de Milan, dont relevait toute l’Italie supérieure. « Mon enfant, lui dit-il en le quittant, je n’ai qu’un avis à vous donner. Conduisez-vous, non comme un gouverneur, mais comme un évêque \ » Ambroise suivit le conseil, et, dans sa haute dignité, donna l’exemple de toutes les vertus chrétiennes. Au milieu de la terreur universelle, Milan, maintenu dans l’ordre le plus profond, jouit de toutes les douceurs d’une administration paternelle. On n’y vit ni troubles, ni supplices, résultat d’autant plus merveilleux qu’à toutes les causes de division ordinaires la ville en joignait une toute particulière : c’était le dissentiment prolongé de l’évêque Auxence et de la meilleure partie de son troupeau. Les populations regardaient avec étonnement un jeune gouverneur chaste, intègre, humain, accessible à tous, faisant tour à tour justice et miséricorde, qui ne sacrifiait à ses plaisirs ou à son ambition
1. S. Amb., Vita a Paulino scripta, Opp., t. ». p. 3 : Vade, non ut judex, sed ut episcopus.
ni le temps ni les biens de personne. Un tel homme, à leurs yeux, n’était pas fait pour être magistrat : c’est à l’autel, et non au prétoire, qu’une telle merveille eût été à sa place.
Leur conviction naïve se fit jour lorsque la mort de l’évêque d’Auxence étant venue enfin mettre un terme au scandale de son pontificat schismatique, il fallut pourvoir à la vacance du siège. Les évêques de la province, réunis afin de procéder à l’élection, crurent convenable d’envoyer une députation pour consulter l’empereur. Valentinien mettait autant de réserve à se mêler lui-même des affaires de l’Eglise, que de jalousie à préserver sa propre autorité. « Vous êtes nourris dans les lettres divines, leur répondit-il, vous savez mieux que moi ce que doit être celui qu’on élève à une telle dignité : il doit enseigner les autres, non-seulement par ses discours, mais par sa vie... Faites choix d’un tel homme; et, bien que maître de l’empire, nous courberons la tête devant lui, et nous recevrons ses avertissements comme la médecine salutaire de notre âme; car, étant homme, nous devons souvent faillir. » Et comme les députés insistaient pour connaître son avis ; « Non, dit-il, non; un tel choix est au-dessus de mes forces 1 . »
Pendant que la réponse tardait à venir, la ville entrait
1. Théod., iv, fi. — Théodoret suppose, dans ce récit, la présence de l’empereur à Milan, ce qui est contraire à la chronologie telle qu’elle est établie par les lois insérées au code, puisque Valentinien était il Trêves à la fin de décembre 374, époque où tous les documents ecclésiastiques s’accordent il placer l’élection d'Ambroise.
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en fermentation. Les amis d’Auxence, un instant troublés par sa mort, reprenaient courage et s’agitaient pour obtenir un choix qui perpétuât leur autorité; les orthodoxes demandaient hautement un évéque qui effaçât jusqu’au souvenir du schisme. Des groupes bruyants se formaient autour de l’église où les évêques étaient réunis pour délibérer. Ambroise, attentif à remplir tous les devoirs de ses fonctions, se rendit aussitôt sur la place publique pour veiller au bon ordre et pour engager le peuple à attendre en paix la décision des évêques. Comme il achevait sa courte harangue avec la bonne grâce accoutumée qui régnait dans tous ses discours, une petite voix d’enfant sortit de la foule : « Ambroise, ditelle, c’est vous qui devez être évêque. » Le mot, à peine prononcé, vola aussitôt de bouche en bouche. « Ambroise évêque! Ambroise est l’évêque qu’il nous faut, » répétèrent tous les groupes d’une voix unanime. L’idée semblait simple à tout le monde. Ambroise était vertueux et humain dans le commandement : aux yeux du peuple, c’est à ces traits que se reconnaissait un évêque *.
Ambroise, seul,* n’en pouvait croire ses oreilles, et demeurait plongé dans une inexprimable confusion. Il n’était ni baptisé, ni même catéchumène; les règlements de l’Église défendaient aux néophytes de prétendre aux dignités ecclésiastiques; ceux de l’État ne permet-